
Quelle peinture ?
lettre à J-P. Dauphin
Là où il pleut tant de valeurs mortes entre marchandise culturelle et objets de science, j’aime savoir l’art désolidarisé de cette météo là, dissocié du processus
frigide de comptabilité et de rentabilité forcenée du réel où se perd le goût et le sens de nos actes…
En ce sens, la peinture est hors-jeu. Personnellement, je l’envisage comme le signe d’une affinité particulière avec la réalité de ce qui échappe et devient.
Elle est pour moi le visage d’une relation alimentée par la logique de l’ouvert et celle du corps amoureux. C’est, je crois, méditer l’incertain…
un tout fondamentalement fuyant et instable. C’est être comme au bord d’une falaise face à l’océan, où résonnent et soufflent des courants dispersés de révolutions
et d’éruptions concentrées.
Pourtant, la peinture est un fait précis. Surface, rapports de formes et de couleurs, de traces et de contrastes, dynamique de composition et relations sensibles,
agencements de sensations. Un corps organisé qui suppose des accords, une sorte de rhétorique qui me dit aussi qu’il y a là une langue, celle d’un être
dispersé qui se trouve une cohérence et une parole. L’œuvre comme un lieu de méditation qui fait sens. Tout un paysage - tissu de forces et de formes insolubles -, où s’invente l’errance, où s’érige et se déploie le sujet à mesure qu’il s’enfonce et se disperse un peu plus dans l’inconnu, au seuil de l’indifférencié.
J’imagine alors celui qui, torche en main, s’aventurait dans le ventre obscur de la terre pour y tracer des énigmes ou des signes, les figures du désir ou de l’angoisse face à l’immensité, à la mort, défiant la densité fascinante du silence et de la violence, esquissant les noms et visages des forces démentes qui semblent engendrer et sculpter le monde… Je pense aussi à Delacroix, Monet et Cézanne, malgré le siècle qui s’est écoulé tel un ras de marée et que je n’ignore pas. Parce qu’ils m’ont invité et m’invitent encore à la peinture, m’ont initié au désir de faire danser les éléments séparés et à la possibilité de dégager la pensée des rigidités de l’ordre et de la raison. Ce qui signifie pour moi un usage de ce médium comme mode d’appréhension du désordre de la réalité sensible, d’orchestration de l’indéfini et des tumultes de la conscience qui en fait l’épreuve : logique de la sensation, entre dispersion et continuité, variation et accord, être et devenir. Une expérience, non verbale, qui dirait l’unité sensible de l’expérience perceptive, l’identité d’une réalité dissipée.
L’image s’est dissoute. Contingence, évolution, changement, mouvement : indétermination. La conscience, dans ce cas, ne semble plus habitée que de ce qui lui échappe, se refuse à elle, lui résiste, de ce qui la contredit ou la met en question, de ce qui peut encore la faire danser, lui faire perdre raison… C’est le silence saturé de la nuit qui se fait jour, l’écho du corps désirant et amant qui en est le théâtre. J’y entends une beauté, irréductible au chiffre comme à l’idée, se dégageant de ces mises en relation de la pensée avec ce qui nous traverse et la met en question… Dès lors, l’objectif ici n’est pas tant de véhiculer des idées ni créer des formes que de saisir ou d’être en amitié avec la complexité de ce qui précisément échappe à toute forme comme à l’entendement. D’où un cadre défini (format et support), qui plus qu’il ne l’empêche en permet, contradictoirement, une lisibilité.
Ma peinture est délibérément amie et classique. Elle comprend toujours ses propres limites, à taille humaine, qui invitent à une concentration. Il s’agit toujours
de proposer, dans l’intimité d’un dialogue, la conscience d’un « autre » radical : une sensation méditée, un état d’être qui se pense, rendu là en termes perceptifs.
Traces, variations, vibrations, entrelacs, oscillations, confusion, saturation, textures, dispersion, dynamique, température… sensations, d’infinies relations et
fréquences aléatoires, comme autant de signes d’une mise en question des limites et frigidités de l’entendement. Ici, peindre c’est méditer les aléas
bruissants de l’ouvert et l’inachèvement : autant de visages en devenir d’une continuité et d’une identité sans centre ni géométrie. Mais bien que les apparences
semblent me contredire, je n’ai pas rejeté la question de la « représentation » pour une abstraction ou une logique exclusivement formelle. «L’indistinct » ou
« l’incertain » n’implique pas ici de vouloir l’art insignifiant. Je suppose bien que le corps poétique de l’œuvre participe d’une certaine conception de la
réalité, qu’il signale un « penser » qui ne signifie pas uniquement agencer des formes et des couleurs mais davantage : éprouver et méditer l’ignoré, l’insensé ou
l’indifférencié. Dans mon cas, il est bien question de figures, cependant moins relatives à un objet déterminé qu’à un processus dynamique indéfini. La
confusion ou l’indistinction apparentes, la perte de l’identité n’induisent pas tant ici un mutisme, un vide, un néant ou une catastrophe, bien qu’il s’agisse d’une
perte. Plutôt est-il question d’une perception du réel en son déploiement brut, éruption sans finalité et en tout sens. C’est aussi la consumation du sujet, corps
amoureux, qui se confond avec l’infini de la nuit où s’égarent et se désagrègent les définitions. C’est quand on ne comprend plus, qu’on oublie son nom, qu’on se
fait bruit… Un cas extrême de conscience défigurée qui cependant trouve aussi là, en cette mise en question fondamentale, une continuité, et par le biais
de l’art une langue, celle des amants.
On en revient à l’amour. C’est le centre absent, le point d’égarement d’où éclate la parole, s’abîme la forme. Ce n’est pas le dernier mot, mais une conversation qui se déploie en d’intimes variations sans la moindre raison de finir… certainement y a-t-il quelque chose de l’ordre du religieux… En ce sens : comme le fait simple de sentir que « tout » se tient et s’accorde, inextricable, lié dans l’élan même de la dispersion, dans le mouvement, indéterminé et ininterrompu, de la fugue, de la dépense. J’entends là une conscience s’ouvrant à la réalité de l’incertain et de l’illimité. Une relation donc, qui est aussi un frémissement : la sensation d’être là, traversé de désir et de temps, bordé d’inconnu, de perpétuité et d’infini ; la résolution d’une turbulence, d’une ignorance et d’une inquiétude fondamentales en un débordement de confiance et de joie frissonnante.
Je n’oublie pas qu’il s’agit avant tout de tenter et de cultiver une amitié avec les aléas de l’ouvert : le sens d’une beauté, horizon et raison de l’amant. Être et aimer. C’est aussi trouver le temps d’une peinture. Je ne peins pas pour transformer la réalité, changer le monde ou m’intégrer à ses sociétés, mais parce que je trouve là une façon et une raison d’être à la mesure du temps et de la vie qui me traversent, de la nuit qui me borde.
Olivier Pé
(mai 2008)