
Une littérature de témoignage
Le 6 août 1945, à huit heures quinze du matin, l’armée américaine lance sur la population civile d’Hiroshima la première bombe atomique. Le 19 septembre de la même année, le quartier général des forces occupantes instaure un Code de la presse. Ce dernier interdit toutes références, toutes allusions relatives aux bombardements atomiques d’Hiroshima et de Nagasaki. En 1952, le Japon retrouve son indépendance. L’influence américaine, mais également, le mutisme d’une population traumatisée instaurent alors de fait une autocensure. Durant les années qui s’écoulent ainsi le nombre de survivants diminue régulièrement.
Robert Guillain, reporter français qui suivait la Seconde Guerre mondiale au Japon pour l’agence Havas, l’un des premiers journalistes étrangers à avoir pu se rendre à Hiroshima et l’un des premiers à témoigner dès décembre 1945, stigmatisera cette censure : « Cette ville s’est volatilisée, écrira-t-il. […] Il est entendu que la bombe a tué beaucoup de monde, mais c’est fini, et il n’y a plus lieu d’y revenir… »
Des mots pour décrire le mal
En France, deux faits littéraires sensibiliseront les lecteurs aux drames de l’holocauste nucléaire.
En 1959, ce sera Alain Resnais et son film Hiroshima mon amour, avec Emmanuelle Riva et Okada Eiji, sur un scénario de Marguerite Duras.
En 1996, ce sera la parution aux éditions Gallimard de la traduction française des Notes de Hiroshima, d’Oe Kenzaburo, recueil de notes et d’impressions, entre essais et reportages, des nombreux séjours de l’auteur sur ces lieux où des vivants ont vu l’enfer.
Depuis son Nobel de littérature en 1994, Oe Kenzaburo est un écrivain très apprécié en France. Au Japon, c’est dès 1957, tout juste âgé de 22 ans, qu’il s’impose avec un texte terrible : Le faste des morts (Un jeune étudiant en littérature française, qui pourrait être Oe lui-même, se retrouve à travailler dans une morgue…).
Oe Kenzaburo, même s’il n’a encore que 28 ans, est donc déjà un écrivain reconnu, lorsqu’il débarque en août 1963 à Hiroshima, pour un reportage sur la 9e Conférence mondiale contre les armes nucléaires.
Né en 1935 au large d’Hiroshima, sur l’île de Shikoku, – île qui restera le cadre de nombre de ses romans : M/T et l’histoire des merveilles de la forêt, en est le meilleur exemple ; Oé n’avait donc que dix ans le six août 1945.
Hiroshima Requiem
Lorsqu’il débarque à Hiroshima, dix-huit ans après, Oé a déjà écrit sur la guerre. En 1958, il a obtenu le Prix Akutagawa (équivalent du Prix Goncourt français) pour Gibier d’élevage (repris ensuite dans le recueil Dites-nous comment survivre à notre folie, et adapté au cinéma par Nagisa Oshima sous le titre : Une bête à nourrir).
Gibier d'élevage retrace, en pleine guerre, la vie quotidienne d'un groupe d'enfants dans un village de montagne secoué par l'arrivée d'un prisonnier noir américain. Derrière l’aspect vif du récit, il s’agit en vérité d’une parabole sur le phénomène humain, à lire comme une véritable fable philosophique.
A Hiroshima, Oe Kenzaburo est profondément ébranlé. Il comprend aussitôt que c’est de la parole des survivants que peuvent venir les mots pour décrire le mal. En septembre 1964, à l’occasion d’un second voyage, il écrit : « Si jamais nous devons, un jour, voir fulgurer au-dessus de nos têtes l’éclair abominable des armes nucléaires, la seule morale qui nous permettra de survivre à cette désolation est celle qui s’appuie sur la sagesse des gens de Hiroshima, eux que l’expérience atroce de la bombe a transformés en moralistes, c’est-à-dire en critiques éclairés de la nature humaine. »
Lorsqu’il se rend pour la première fois à Hiroshima, un matin d’août 1963, il sait que le bébé gravement handicapé que sa femme a mis au monde est entre la vie et la mort (lire Une affaire personnelle). En 1994, une nouvelle fois au cœur de l’été, une œuvre de ce fils survivant, Oé Hikari, sera joué dans l’auditorium d’Hiroshima : Hiroshima Requiem, sonate pour flûte et piano, dédiée aux victimes et aux irradiés de la bombe.
“Un grand cercle de feu flottait dans le ciel…”
Le docteur Hida Shuntaro est l’une des figures les plus emblématiques des irradiés. Médecin militaire, il était à proximité de la ville au moment de l’explosion. Il portera les premiers soins et consacrera le reste de sa vie à soigner les survivants.
« Si les autorités américaines, écrit-il dans Récit des jours d’Hiroshima, avaient eu un semblant d’égard pour l’espèce humaine, jamais ce feu démoniaque à peine découvert [allusion à l’essai d’explosion nucléaire du 16 juillet 1945 à Alamogordo, dans le désert du Nouveau-Mexique] n’aurait été jeté sur les 750 000 victimes japonaises… »
Tout le monde devrait avoir lu la description de l’explosion nucléaire que fait le docteur Hida Shuntaro, cette apocalypse dont il fut le témoin oculaire à quelques kilomètres à peine du point d’impact de la bombe : « Un grand cercle de feu flottait dans le ciel, un anneau gigantesque qui s’étendait au-dessus de la ville. Immédiatement, une masse de nuages blancs se forma au centre de l’anneau et se mit à grossir rapidement, se déployant toujours davantage dans le cercle incandescent. En même temps, un long nuage noir apparut qui recouvrit toute la surface de la cité… »
Sans commentaire. « Je crois, écrit-il en conclusion, que c’est au moins une semaine après le bombardement que les premiers symptômes apparurent chez les survivants réfugiés à Hesaka… » Parmi eux, combien y avait-il de jeunes filles comme Yasuko dont Ibuse Masuji allait romancer le drame.
La parole des survivants
C’est en s’appuyant sur cette forme unique des journaux de rescapés, qu’Ibuse Masuji, natif d’Hiroshima, s’inspire directement en 1966 pour son roman Pluie noire, traduit en français en 1972.
Roman documentaire, qui tient son titre de la pluie radioactive qui s'abattit sur Hiroshima, Pluie noire relate un drame familial : la jeune Yasuko ne trouve pas de mari. Elle aurait, dit la rumeur, reçu l'averse radioactive, cette pluie noire qui retomba sur la ville. Son oncle, lui même irradié, entreprend de prouver le contraire en se replongeant dans le passé et en mettant au net son journal de rescapé.
Ibuse Masuji a utilisé avec talent un procédé narratif original, qui élève une succession de témoignages romancés au rang d'un véritable travail documentaire. Durant plusieurs décennies après l’explosion les conséquences secondaires de l’irradiation continuèrent à faire des victimes. Prix Noma, adapté en 1989 au cinéma par Shohei Inamura, Pluie noire a la force de la parole des survivants, face à l'un des plus horribles crimes de guerre.
Avoir détruit Hiroshima…
D’autres auteurs, qu’il faut absolument lire eux aussi, ont apporté leurs témoignages.
Nous pensons à Hara Tamiki, qui dans son recueil Fleurs d’été, retrace toute l’horreur de cette période en trois courtes nouvelles, respectivement titrées : Prélude à la destruction, Fleurs d’été, et, Ruines, sur l’avant, le pendant et l’après. Jeune écrivain, Hara Tamiki était à Hiroshima où il allait fleurir la tombe de sa femme ce matin là. Il se jettera sous un train en 1951.
Nous pensons également à Nakazawa Keiji et à son récit J’avais six ans à Hiroshima : une succession impitoyable de trente huit courts textes. Paru en français aux éditions du Cherche Midi, le livre, accompagné d’un cahier de photographies qui montrent l’horreur, est précédé d’une introduction de Bernard Clavel, intitulée : La peur et la honte. Ce texte est l’un des rares à évoquer, Avoir détruit Hiroshima, la correspondance de Claude Eatherly, avec le philosophe Gunther Anders. Claude Eatherly était le pilote de l’avion qui largua la bombe sur Hiroshima et en restera psychologiquement détruit.
Le texte de Bernard Clavel est l’un des plus vibrants et des plus brillants manifestes, non seulement contre le nucléaire militaire, mais contre la guerre : « Les morts des pelotons d’exécution, écrit-il, ceux des bombes sur Londres ou Dresde, n’ont rien à envier à ceux d’Hiroshima ou d’Oradour-sur-Glane. Ces massacres sont des fruits naturels de la guerre. ».
Lorenzo Soccavo
Notes de Hiroshima, Oé Kenzaburo, traduit par Dominique Palmé, Gallimard éd., Coll. Arcades, 1996.
Récit des jours d’Hiroshima, Dr Hida Shuntaro, traduit par Miho Cibot-Shimma, Coédition Quintette et Institut Hiroshima Nagasaki, 2001.
Pluie noire, Ibuse Masuji, traduit par Takedo Tamura et Colette Yugué pour les éditions Gallimard, 1972. Aujourd'hui disponible en Folio.
Hiroshima : fleurs d’été, Hara Tamiki, traduit par Brigitte Allioux, Karine Chesneau et Rose-Marie Makino-Fayolle, éd. Dagorno, 1995.
J’avais 6 ans à Hiroshima, Nakazawa Keiji, traduit par Miho Shimma et Michel Cibot, Le Cherche Midi éd., 1995.
Avoir détruit Hiroshima, correspondance de Claude Eatherly avec Gunther Anders, Robert Laffont éd., 1962.
Le Japon en guerre : de Pearl Harbour à Hiroshima, Robert Guillain, éd. Stock, 1979.