
A propos de Warhol Spirit de Cécile Guilbert
« C’est ce que tant de gens n’arrivent pas à comprendre chez nous : ils s’attendent à ce que nous prenions
sérieusement les choses auxquelles nous croyons, ce que nous n’avons jamais fait, nous ne sommes pas des intellectuels. »
Andy Warhol, Popisme
Écrire sur Warhol après l'avalanche d'essais, de gloses, de biographies, qui lui ont été consacrées depuis deux décennies est un exploit en soi. Tout semble avoir été dit sur
l'oeuvre et la vie de Warhol. Ses tableaux sont reproduits un peu partout et sur à peu près n'importe quel support : cartes postales, posters, tee-shirt, bibelots en tous genres.
Je ne connais personne qui n'ait au moins en tête les portraits de Marilyn, d'Elvis, de Mao ou de Lyz Taylor ? Étant l'artiste de la seconde moitié du 20è siècle qui sut le mieux pénétrer
l'inconscient de son époque, on ne s'étonnera pas qu'une telle oeuvre attire à elle indistinctement toutes les classes. Son nom même sonne désormais comme une marque.
Mickey Mouse, McDonald’s, Coca-Cola, Andy Warhol.
Et se présente comme un signe. Voire un mythe (tel que Barthes le définit). Bref, le quidam s'y retrouve, les collectionneurs jubilent (comme tu le notes, Blue Mao s'est vendu 17,3 millions
de dollars chez Christie's en 2006, une bagatelle), seuls quelques intellectuels et artistes s'obstinent à considérer le phénomène comme pure imposture. Comme si le côté carriériste
de Warhol invalidait tout le reste (est-on « ambigu » pour n'avoir aucun complexe vis-à-vis de l'argent (« Ne sois pas minable, dit-il. Pense riche ») ?). Ou encore comme s'il s'agissait
de regarder un Warhol comme on regarde un Cézanne ou un Monet (ma parole, tu en es toujours à chercher le frisson rétinien !?). Comme si l'authenticité était encore la valeur de
l'art par excellence. Comme si l'époque pouvait encore se satisfaire de l'ancienne métaphysique, et je dirais même de toute métaphysique, quelle qu'elle soit.
Personnellement, j'ai toujours trouvé cette oeuvre simple, limpide, évidente.
Pas de mystère.
La surface est en même temps l’essence des choses.
Je me souviens notamment d'une exposition qui lui était consacrée dans une galerie très chic de Bruxelles. Je devais avoir 17 ans. J'étais accompagné d'un ami. Issu de la bonne vieille bourgeoisie namuroise, cet ami qui achevait tout comme moi son cursus artistique portait un blouson en cuir marron, style motard, un jean probablement troué à divers endroit, et une veille pair d'ABL seuls et uniques godasses que je lui ai jamais vu porter. Nous étions en tout début d'après-midi, nous étions les seuls visiteurs. Tout au fond de la galerie se trouvait une pièce aménagée en bureau où discutaient le galeriste (une cinquantaine d'années, petit, dégarni) et ce qui devait être sa fille et/ou sa secrétaire. Nous n'avions évidemment pas l'air d'acheteurs potentiels, néanmoins il vint vers nous, chaleureusement, j'avais aperçu une bouteille de Champagne ouverte et contre toute attente, il nous en proposa, j'acceptai. Visiblement, le type manifestait le besoin de partager sa passion pour Warhol, il nous parlait des tableaux (c'est là que je vis pour la première fois les sublimissimes Mao), nous racontait maintes anecdotes, je pense qu'il était tout simplement heureux que deux jeunes gamins s'intéressent à l'oeuvre de Warhol gratuitement, et avec lesquels il pouvait partager gratuitement sa passion.
Je me souviens des Mao, des Fleurs, des Chaises électriques. Il me semblait qu'ils venaient d'être peint le matin même. Et pour une fois, j’avais l'impression que n'importe qui pouvait rentrer dans ces toiles sans qu'il soit besoin d'expliquer quoi que ce soit à priori.
En commençant ton livre, je me demande donc : mais quel point de vue va-t-elle adopter sur Warhol après tout ce fatras d'écrits qui lui ont été consacrés ? Un essai en forme de tombeau ? Tu t'es rendue compte très vite toi-même que l'idée de tombeau induisait celle de grand homme ou de génie, vocables qui, comme on sait, n'ont plus lieu d'être aujourd'hui. Alors quoi ? En bon écrivain, et non en historienne de l'art, tu t'es dit que mieux valait s'attarder sur la parole de Warhol, d'autant qu'en effet elle n'intéresse à peu près personne.
Après la lecture de ton bouquin – lu à deux reprises, coup sur coup – je me suis empressé d'acheter Popisme. Mission accomplie.
Et puis vient la question quasi inévitable : comment Warhol a-t-il pu traverser relativement indemne cette espèce d’effervescence et de chaos dont il aimait s’entourer ?
« Le vide est en train de s’emparer de la planète … »
Oui, seulement au lieu de s’en plaindre on pourrait croire qu’il s’en réjouit.
Le monde est dingue ? Mais tant mieux, pour qui a les reins suffisamment solides, la folie incite toujours à la création.
En 68, Warhol reçoit deux balles dans le bide, de retour à la Factory… : « Je devais impérativement éviter les gens instables. Mais choisir lesquels parmi cette foule je verrais et ceux que je ne verrais pas était en totale contradiction avec mon style. Et plus encore, ce qui ne m’était jamais apparu clairement et que je n’avais confié à personne explicitement, c’était ceci : sans les fous et les drogués bavassant sans fin et faisant leurs trucs dingues, je craignais de perdre ma créativité. Après tout, ils m’avaient vraiment inspiré depuis 1964, et je ne pouvais pas savoir si j’y arriverais sans eux. »
Warhol est-il un saint ? Un sage ? Un surhomme ? Est-il taoïste dans l’âme ? Ou bien voit-il le Tao comme une « philosophie » très pop en soi ? Il est difficile de présumer de la pensée de quelqu’un surtout lorsqu’on a affaire avec un tel individu, cultivant en permanence paradoxe et ambiguïté. Oui, on pourrait dire que les taoïstes furent des artistes pop avant l’heure, tout comme la venue du Pape Paul VI à New-York représente l’événement le plus pop des années 60.
Dieu fait-il bander les artistes ? C'est probable. Tu remarqueras d'ailleurs que l'Eglise (catholique) a cessé d'être au top du jour où les artistes ont cessé de travailler pour elle.
Je suggère de canoniser Claudel.
A 5 ans, je n'aurais manqué d'accompagner ma mère à l'église pour rien au monde. J'ignore encore pourquoi. Joie de partager un moment avec « maman » ? Ou fascination pour cet endroit si mystérieux et en même temps si attrayant ?
Les impressions premières sont décisives,
comme les premiers balbutiements de ta sensibilité future.
Et de fait, Warhol raffolait des églises, se rendait régulièrement à la messe, priait, comme il le faisait enfant le soir avec sa mère dont on sait qu'elle était farcie de piété jusqu'à l'anus.
Oui « J'aime les églises, dit-il. Elles sont vides quand j'y vais. Je me promène. Il y a tellement d'églises catholiques magnifiques à New York ».
Un peu comme des tombes où dorment tous les souvenirs du passé.
Loin de la Factory, des flash et des fêtes amphétaminées, Andy vient parfois ici juste pour respirer.
L'Eglise catholique, païenne par bien des côtés, et fétichiste jusqu'à la moelle. L'Eglise catholique ou l'art éprouvé de la mise en scène et de la tragi-comédie musicale, ou l'art de concilier la forme et la substance, le verbe et l'image (prétendument en éternelle bisbouille). Produisant superstars en quantité, elle ne pouvait que le ravir : 212 papes en 2000 ans, et un nombre encore plus considérables d'artistes : architectes, peintres, sculpteurs, musiciens. A cette différence près que la substance pape, elle, est inaltérable, irreproductible (et Warhol en toute logique ne le peindra pas), étant une figure de l'Unique. C'est d'ailleurs, parmi toutes le figures, l'une des seules à ne pas être soumises à l'épreuve du temps. Mieux encore : dieu mort n'empêche pas la substance pape de lui survivre. Le message est clair : quoi qu'il advienne, le show doit continuer.
1965 : « Juste au moment où vous pensez devenir célèbre, quelqu'un surgit sur la scène et vous fait passer pour un débutant qui se prépare pour son premier spectacle amateur. Le Pape Paul VI. Parlez-moi de relations publiques sophistiquées... pour les siècles des siècles ! Sans le moindre doute, la tournée la plus pop des années 1960 fut la visite du pape à New York City. [...] C'était la prestation publique la mieux préparée et la plus suivie dans toute l'histoire de la religion et probablement dans toute l'histoire du show business. »
Si Warhol absorbe d’une certaine manière le catholicisme et une partie de la philosophie orientale, c’est qu’ils lui semblent coïncider avec l’esprit pop qui était l’air qu’il respirait.
Exemple : « ça ne me posait jamais le moindre problème de demander à quelqu'un ce que je devrais peindre, parce que le pop vient du dehors », ou aussi : « quand on considère à nouveau quelque chose qui semble aller de soi, on le voit avec un oeil neuf, et c'est une très bonne expérience pop »).
Ici, être et ne pas être ne sont plus considérés contradictoirement. Au fond, mieux vaut un refus de l’intellectualisme, qu’un intellectualisme stérile.
Bref : mieux vaut Warhol que Comte-Sponville !
Mais encore une fois comment traverser le vide, l'effervescence spectaculaire, la mondanité, les flashs, les fêtes amphétaminées, sans encombre ? C’est bien simple : demeure quoi qu'il arrive à la surface des choses, ne juge pas, rien ni personne, ne cherche pas au-delà de ce qu'ils montrent. D’ailleurs « Qui se soucie de la vérité ? C’est le but du show business : prouver que ce n’est pas ce que vous êtes qui compte, mais ce qu’on pense que vous êtes. »
« Plus t’es sublime, plus t’es lucide ».
Il ne fait aucun doute que Warhol aurait jubilé à la lecture de Glamorama.
Et voici que s’ouvre, tandis que j’écris ces lignes, le 61e festival de Cannes.
Je t’avoue que j’avais complètement oublié cette connerie, comme chaque année le Tour
de France ou l’Eurovision, remarque : j'entends Beigbeder dire sur le net que la télé est, dans le fond, très 20e siècle, autrement dit : terriblement vieux jeu.
Et comme il a raison !
Au lieu de zapper, je jette donc un œil dans le Figaro et lis à propos du fameux Festival ceci : « Dès le coup d'envoi, Sean Penn a donné un ton grave à la compétition, invitant à récompenser un film «très conscient du monde qui l'entoure » ». Qu’est-ce à dire ? Qu’il ne suffit plus aux stars de représenter Dior ou Chanel mais qu’il leur faut de surcroît croire détenir une once d’intelligence politique ?
Mais le meilleur est à venir : « Le tremblement de terre en Chine va influencer mon jugement sur presque tous les films. De même pour ce qui se passe en Birmanie », prévient notre sérénissime président du jury. Or, on voit mal ce qu’une catastrophe naturelle peut bien avoir de politique, ni ce que le cinéma a avoir là-dedans, mais bon, continuons : « Il faudra que le réalisateur, ou la réalisatrice, de la palme d'or se soit révélé très conscient du monde qui l'entoure ».
Résumons : Sean se sent terriblement impuissant, donc infiniment coupable et s'il l'est alors tout le cinéma doit l'être aussi.
Lynch dans un coin acquiesce sans relever la contradiction. Après tout, lui aussi
milite à sa façon pour la paix, lui qui, depuis 2005, est à l’origine d’une fondation ayant pour but de développer la méditation transcendantale à
l’école...
: for children who are growing up in a stressful, often frightening, crisis-ridden world, consciousness-based
education is a necessity.
Esprit de sérieux ? Comique involontaire ? Remarque, l’un ne va pas sans l’autre. Et qu'importe si Inland Empire (oeuvre immense s'il en est) n'est pas ce qu'on pourrait appeler un film très conscient du monde qui l'entoure, nous savons que la pratique du mantra participe – et ô combien – à la pacification planétaire.
Sean opine du bonnet, Lynch est sauvé.
À titre purement expérimental, je suggère d'installer une école de méditation transcendantale au quatre coins de la bande de Gaza. Je me rends à Jérusalem et je tourne un documentaire sur un processus de paix devenu aussi nécessaire qu'inéluctable – mamtram aidant... L'année suivante, je me rends à Cannes pour y proposer mon film. Bien entendu, on le juge trop partial, sioniste, ignoble. On y voit en effet des hommes, des femmes et des enfants qui méditent. Et en alternance, des jets de pierre, des tirs au mortiers, des chars qui rétorquent ; dans les villes : des ruines, des corps ensanglantés qu'on embarque, des cris, des pleurs, des ambulances. Et à l'intérieur de ces écoles de MT, toujours ces hommes, ces femmes et ces enfants qui méditent. Au final, on voit le nouveau président des Etats-Unis serrer la main de Mahmoud Abbas, et on comprend que les négociations israélo-arabes n'ont pas progressé d'un shekel.
Néanmoins, je m'attends, au bas mot, à un prix nobel de lucidité mais gachte de gachte, me voici ignominieusement évincé par Michaël Moore et son documentaire sur la vivisection dans les laboratoires états-uniens. Et je comprends qu'entre les pontifiants enfonceurs de portes ouvertes et les néo-illuminati sauce védique, je n'aurai – dieu soit loué – jamais ma place.
Quant à la mythologie grecque, elle n'est jamais bien loin, il te suffit de brancher la télé, Mars et Vénus sont revenus, ils s'embrassent à bouche foule, sous les projos et les flashs qui crépitent. En l'occurrence, on apprend qu' Angelina et Brad vont bientôt être parents de deux adorables jumeaux et déjà le bruit court qu'elle voudrait les baptiser respectivement Castor et Pollux.
Il semblerait que Brad ne soit pas tout à fait pour.
Dans le même temps j’apprends qu’une exposition vient de s’ouvrir à Beaubourg sous l’intitulé : Traces du sacré où il sera question de la rémanence de la question religieuse dans l’art au siècle dernier. Ne ris pas : la nature humaine à horreur du vide, tu lui enlèves sa fanfreluche et ça miaule comme chat en rut dans tous les coins. Dieu est mort ? Et alors ? Où est le problème ? De quoi parle-t-on lorsqu'on prononce les mots art, spiritualité, transcendance, immanence, vide, néant, salut, extase ?
Interroge 100 personnes, tu auras 100 réponses différentes. Pot pourri complet. Ce qui, dans le fond, arrange tout le monde. Plus de distinction à faire. L'hyper-subjectivité peut indifféremment se répandre.
Je réclame une heure de sémantique générale.
Tâchons de rester zen, sinon zen warholien jusqu’à la racine des cheveux.
Revenons donc aux bons vieux fondamentaux, à commencer par : Lâchez tout !
Faites le plein de séries télés.
(En l'occurrence) Spot publicitaire possible : L’absence de dieu est sacrée.
Achetez au hasard et de préférence : n’importe quoi.
Georges Bataille sur le « bon » dieu : une lâcheté sucrée.
Le dernier album de Meshuggah s’intitule Obzen.
On me demande ce que représente pour moi la spiritualité, je réponds : du viagra pour esprit flapi.
Et tandis que Gwyneth Paltrow (ravissante), Madonna (pâle et vieillissante), Sharon Stone, Monica Bellucci, Céline Dion, Halliday et autres people gravissent les marches du Festival de Cannes et se font leur cinéma, je me dis que décidément ton Warhol Spirit ne pouvait pas mieux tomber. A cause de Cannes, bien sûr, mais aussi du 40è « anniversaire » de Mai 68.
Tu te souviens que ton ami Jean-Jacques Schuhl a écrit : « Et maintenant que c’est le calme plat, et même une sorte de nouvelle ère glaciaire, on a peine à comprendre des périodes
passées : celles où le temps s’accélère, des mouvements se produisent. Ça produit Rainer, Mazar et d’autres, et à présent on pense à eux comme à d’improbables personnages excentriques
de cartoons alors qu’ils étaient les meilleurs représentants de l’époque, les plus vivants. »
Tout ces gens dont Warhol fit partie étaient de ces types capables de créer eux-mêmes, sans geindre et sans attendre, les conditions propices à leur création.
Et au lieu de crouler sous l’avalanche de bouquins consacrés à Mai 68, mieux vaut lire ton bouquin, mieux vaut lire Popisme dans la foulée, si l’on veut se faire une petite
idée du vent de liberté qui souffla sur toute une génération.
Et ensuite ? L’ère glaciaire ? Le néant ? La résignation ? Le vide ?
On peut toujours le laisser croire.
Raphaël Denys
(mai 2008)