
Pour Scelsi
Fermer les yeux, nuit noire pétrole, coulée de ricil sous les paupières, cauchemar dont on ne peut s’éveiller :
les sirènes vengeresses n’enchantent ni ne charment plus rien… désert poussière au vent ces marées de sons – harpes
éoliennes, crissements de cuivre ; le point d’orgue continu… on sait déjà que ça n’en finira pas de plaindre la course
du monde qui court à sa ruine ; rien n’arrête les déclinaisons de quart de tons, nous sommes dans un camp, visière baissée,
le regard tourné, vissé sur l’horreur que contient l’homme. On fut capable de ça ! Oui ! bien sûr ! peut-être pire
plus tard… bientôt… maintenant ! Il fallait dire le nihilisme en musique, c’est certain, d’aucuns ressentirent la nécessité
impérieuse et tyrannique de sortir la musique de ses gonds, de faire dérailler le train pour l’empêcher de continuer à célébrer
l’existence, de louanger la Création ! Autre époque ; autres mœurs… Cette musique du vide vrille les tympans, assourdit notre
humeur car il y a plus urgent ; Scelsi nous accule face à notre néant ; sa musique accumule les dissonances, creuse la fibre
de la résonance, distorsionne l’envie d’un pas de danse : il s’agit d’autre chose et on n’a qu’à bien l’entendre… c’est-à-dire
comprendre que tout reste possible à partir de cet abîme là. Musique d’absolu ? Non-Musique ? Musique d’après l’Holocauste ?
(je pèse un à un mes mots) – La vérité crève les yeux, c’est bien connu ; aujourd’hui c’est le tour des tympans même si on sait
que les touristes ne s’attardent pas à Nagasaki… (encore que…) - Avant l’organisation le chaos… avant la nuit définitive le crépuscule…
la lumière est un crépuscule qui s’ignore : dites-moi ! hein ! dites-moi ce qui respire dans les trous noirs au-dessus de nos crânes
chauves ! les vrombissements de cornes rejettent toutes muses ; Scelsi savait que les Lamas tibétains mangent de la glace pilée pour
atteindre leur spiritualité : ces basses profondes qui résonnent des cordes vocales aux entrailles. On nous dit que l’esprit cligne
des yeux dans l’aigu ; suffit de traverser quelque océan pour s’apercevoir qu’autre part on pense à l’envers ; c’est à dire radicalement
différemment ! Ici l’aigu appelle la terre ; là les basses communiquent avec le ciel et ses tourments… Les quarts de ton du compositeur
disent : Peuples de la Surface ! enfouissez votre tête dans le sol, grattez le granit à la force de vos ongles ; vous verrez ce volcan
ancestral sur lequel tout repose – bombe lacrymal, atomico-comique ou encore lubrique, à vous estomaquer l’intestin ! Ce type voit
derrière les formes, sent par-delà les odeurs, entend au-delà des sons qui nous émerveillent en nous aveuglants. Il sait le nerf sans
lequel toute vie serait impossible – conflit permanent. Scelsi décolle la peau qui recouvre nos oreilles et c’est la ville broyeuse
de bruits lancinants qui se charge comme un 45 (trrk), d’un nouvel éclat ! Konx-om-pax : où comment déménager de chez soi en restant
dans ses pompes (d’avance funèbres). Le voyage est tendresse disaient les anciens, sachant que le processus ne peut faire l’économie
de la crispation.
David Laurens Atria
Titre de l'oeuvre diffusée :
UAXUCTUM,
Ondes Martenot : Tristan Murail
II …………….. 4’07
Cliquez ici pour la réécouter.