
De la nonchalance considérée comme un des beaux arts.
Debord est un révolutionnaire, un agitateur, dirais-je. Mais Debord, loin d’être seulement un agitateur, dirais-je, est aussi un immense écrivain, pourrait-on dire.
Et en plus d’être un immense écrivain et le révolutionnaire le plus agissant du siècle dernier, Debord, comment dirais-je, est un formidable cinéaste, le plus grand
cinéaste du 21ème siècle, oserais-je dire. Notez bien que j’ai écrit du 21ème siècle, car Guy Debord, en quelque sorte, a privé le 20ème siècle du Guy Debord cinéaste,
car ce siècle ténèbre ne méritait pas d’être éclairé par un tel homme, et encore moins par son art et surtout pas par son cinéma. Restait à savoir si le 21ème siècle méritait,
plus que le 20ème siècle, le cinéma du cinéaste Debord, qui était surtout un écrivain merveilleux et le plus merveilleux révolutionnaire qui soit. Mais à cette question,
sa femme a tranché, Alice Debord a décidé que le 21ème siècle méritait ce cinéma que le 20ème siècle ne méritait pas. Et Alice Debord a bien fait, car ce cinéaste étonnant,
comme devrait l’être tout cinéaste digne du 21ème siècle et de ce nom, ne pourra plus, désormais, être plagié systématiquement dans l’impunité la plus totale en même temps
que traîné dans la boue par ses plagiaires même, Godard en première ligne, ce puritain sérieux jusqu’au grotesque qui aurait bien fait de nous priver entièrement, dans
le passé, dès maintenant et dans le futur, de tout son pseudo cinéma, surtout qu’il n’a jamais été, en plus, ni un grand écrivain, ni un révolutionnaire, et qu’il
n’agite plus rien depuis que sa mère lui a retiré son hochet. Guy Debord n’a agité le cinéma que de 1952 à 1978, et 26 ans de nonchalance et 6 films nonchalants lui
ont suffit pour que son cinéma nous agite encore et nous agite comme aucun autre cinéma, et c’est un cas unique où même l’absence de l’œuvre elle-même fait œuvre et
oeuvre même en faveur de l’œuvre : ce silence de trente ans s’est toujours traduit pour moi comme la plus belle bande annonce de l’histoire du cinéma, la plus belle
mais aussi la plus drôle et surtout la plus efficace et la plus adéquate aux 6 films que nous pouvons désormais regarder chez soi, en qualité numérique. Hurlement
en faveur de Sade, 1952, ce fameux film qui ne parle pas de Sade, mais qui prolonge comme rien d’autre les travaux du Marquis, est un long métrage complètement
dépourvu d’image, ce qui n’est pas étonnant pour un film lettriste, mais ce qui est cette fois plus étonnant, pour un film lettriste, c’est qu’il ait choqué une bonne
partie des lettristes eux-mêmes, qui se désolidarisèrent alors de ce film si « maladroitement excessif », ont-ils dit. Les limites de l’excès, c’est ici et avec ce
long-métrage que Debord les tracent, c’est ici que Debord se fâche avec la terre entière, voilà ce qui a tant déplu d’une manière si durable, c’est ce long métrage
qui ne parle pas de Sade mais qui a su tirer les leçons sadiennes; ce sont les singulières façons de Debord, on n’entre pas dans le cinéma avec ce genre d’exploits,
sans images, on n’entre pas au cinéma pour dire au cinéma : regarde ta propre misère, en 52 ans tu t’es déjà mis à mort, tu es déjà plus conformiste que les arts les
plus anciens, comment oses-tu ! Voilà ce que vient dire ce film et qui n’a pas été accepté, même pas par les lettristes eux-mêmes, à part deux trois, sinon, ce fût la moue,
un peu comme Jacob et Apollinaire devant les Demoiselles... de Picasso. Debord, d’entrée de jeu, met à mort le taureau, sans attendre aucune cérémonie, sans attendre
ni les picadors, ni rien, il attaque directement le taureau, et c’est cela qui a déplu de façon durable. Le cinéma aurait pu être critique, mémoires, théorie, roman, poésie,
mieux encore, ou tout cela à la fois, au lieu de cela le cinéma, à quelques rares exceptions, n’a été que le contraire de tout cela, n’a été qu’une imitation insensée d’une
vie insensée, une forme ingénieuse à ne rien dire, habile à tromper l’ennui une heure et demi par le reflet du même ennui ; le cinéma, dont la technique laissait présager
le meilleur, nous à fait tout ce qu’il y a de pire, se répétant sans gêne ; le cinéma est l’art qui s’est le plus vite retrouvé périmé, dépassé, hors d’usage.
Au lieu de profiter de ses techniques merveilleuses pour devenir l’art le plus libre, le cinéma a restreint ses techniques à quelques idioties répétées à l’infini
pour devenir l’art le moins libre. Le cinéma aurait pu être examen critique, poésie, théories, critique sociale, roman, le cinéma ne l’a pas été, sauf dans
l’étrange cas de Debord. Tous les cinéastes, même les meilleurs, n’ont eu par rapport aux images qu’un respect d’enfant. Sauf Debord. Debord commence donc
logiquement par priver d’image cette engeance enfantine qui va au cinéma. Et après ce film lettriste qui a déçu les lettristes eux-mêmes, ou du moins qui en
a exclu naturellement les faussaires, Debord décide d’arrêter sa singulière caméra Sur le passage de quelques personnes à travers une assez courte unité
de temps, nous sommes désormais en 1959, le film dure cette fois 20 minutes, et une fois les faussaires évincés on peut passer aux images, enfin, aux images,
façon d’parler, drôle de façons, pas n’importe lesquelles, et surtout pas n’importe comment...car il n’y a pas que les images, il y a les voix, et le texte dit par
les voix, un texte hybride, allusif à mort, tantôt critique sociale, tantôt mémoires d’un seul homme, tantôt mémoires d’un groupe, tantôt poésie de haute volée,
pendant quelques instants on croit même avoir mis la main sur le successeur de Khayyâm et de Li Po : « Personne ne comptait sur l’avenir, il ne serait pas possible
d’être ensemble plus tard, ou ailleurs qu’ici. Il n’y aurait jamais de liberté plus grande. » Mais en fait il n’en est rien, ce n’est ni Li Po, ni Khayyâm, tout le
vocabulaire du jeune et du vieux Marx et du jeune Hegel et du Vieux Feuerbach survient qui nous plonge dans une toute autre poésie, c’est là qu’on se dit que ce
cinéma là analyse comme rien d’autre les temps qui courent, courant même plus vite qu’eux, mais dans le style de la tortue, d’une manière tordue, car Debord est
maître dans l’art de décevoir. « Evidemment, on peut à l’occasion en faire un film. Cependant, même au cas où ce film réussirait à être aussi fondamentalement
incohérent et insatisfaisant que la réalité dont il traite, il ne sera jamais qu’une reconstitution-- pauvre et fausse comme ce travelling manqué. »
Dans Hurlement... il décevait nous privant d’image, ici, nous privant de sujet. On parle trop de sa mélancolie et pas assez de son humour froid,
pas assez de sa nonchalance faite art, pas assez de son art de décevoir tout horizon d’attente. Debord fait légèrement émerger le beau puis nous le retire,
Debord se pointe comme théoricien puis se retire pour apparaître tout aussi provisoirement comme praticien puis se retranche comme cinéaste puis comme écrivain,
ainsi de suite... Debord avance son génie et/ou son illusion puis l’auto-dissout comme on retire un jouet à un enfant. Debord est un spécialiste de l’auto-dissolution.
Et ce, non pas arbitrairement, c’est probablement ce qu’il appelle le dépassement de l’art qui n’est que l’application (enfin !) des plus beaux programmes
poétiques de la fin du 19ème et du début du 20ème ; pendant que tous les autres se branlent sous les coups de fouet des maîtres, s’agitent la glotte et glosent
inutilement et sans fin, Debord les pratique habilement et sans arrêt, et ce, Ô scandale, dans un film, qui plus est dans un film qui n’en est plus du tout au
stade du cinéma. C’est du Rimbaud en acte, du Lautréamont appliqué, du Cravan de nouveau, du Breton en vrai, du Lacenaire en mieux, du Jaques Vaché à qui mieux
mieux... et c’est scandaleux et c’est la preuve non moins scandaleuse, que tous ces livres qui gavent nos bibliothèques jusqu’à l’écoeurement, ne sont pas lus,
sinon nous n’en serions pas là, c’est la preuve qu’à part Debord et très peu d’autres, personne n’a pris au sérieux la poésie, elle en est morte sous certaines
formes, et le cinéma, qui pourrait, qui devrait, nous donner à voir la forme la plus libre qui soit nous donne à voir ce qu’il y a de plus esclave dans l’art,
ce qu’il y a de plus conventionnel, sauf le cinéma de Debord. Le paradoxe est le suivant, Debord, faisant un film avec un rien, nous prouve qu’il est le seul à
utiliser toute la liberté formelle qu’implique le cinéma comme technique, les autres ont toujours réduit le cinéma à trois effets spéciaux, Debord sans effets
spéciaux a toujours augmenté le cinéma de ce que personne d’autre n’avait prévu, il est le seul ou presque à l’ouvrir à ce point, Debord est polyphonique alors
que les autres en sont restés à la monodie : «Le rapport entre les images, le commentaire et les sous-titres n’est ni complémentaire, ni indifférent. Il vise à
être lui-même critique » nous dit-il, à propos de Critique de la séparation, son troisième film et dernier de sa trilogie intitulée Contre le Cinéma.
Et pesant le pour et le contre, il est clair que son contre est le seul pour de tout le cinéma de son temps, ce sont les autres, en fait qui filment contre le
cinéma et c’est le seul, en fait, qui, ne filmant pas ou très peu, œuvre pour le cinéma. Tout comme Debord avait choqué même les lettristes avec son premier
film, je vais choquer surtout les pro-debordiens de type « curé » en affirmant que Critique de la Séparation est le plus beau film de Debord, sans
comparaison, le film le plus debordien de Debord, c'est-à-dire le film où la polyphonie entre images filmées, images détournées, commentaires, sous-titres,
texte sublime et privates jokes est la plus harmonieuse, c'est-à-dire la plus nonchalante, la plus décevante, la plus contraire aux deux trois règles idiotes
qui permettent d’aboutir à des produits satisfaisants dans une époque donnée. Jamais un film n’aura été aussi vague sur son sujet et ainsi jamais un film n’aura
fait aussi habilement semblant d’être un documentaire sur à peu près rien alors qu’il nous dit à peu près tout ce qu’il y a à dire sur l’être et le temps, sur un
être, Debord, et son temps, l’expansion du Spectacle. Il y a là Claude Barbant, une petite fille, et Michèle Bernstein, sa première femme, de drôles d’actrices,
qui fuient la caméra comme la peste, alors Debord, devant la fuite de ces beautés, s’arrêtera sur des clichés de ces mêmes beautés, constatant l’échec du grand projet
de « séparation de tous et de chacun. » On croit rêver : Eisenhower dans les bras de Franco, Eisenhower accueille De gaulle qui accueille Khrouchtchev et au garde à vous
s’il vous plaît, et il y en a encore que ça étonne ? C’est un montage truqué? C’est peut-être la raison même des émeutes qui défient joliment la République Dictatoriale
du Congo, qui a aujourd’hui changé de nom car aujourd’hui, démocratie ou pas, tout est démocratique au pas. Tiens, et cette musique française qui vient ponctuer ou
souligner ce texte incomparable qui est contredit par le commentaire qui est ironique au vue de l’image, quelle est cette musique virile et sublime, Couperin, ne
faisons pas les étonnés, Bodin de Boismortier...inconnu ? Pas tant que cela. « Il n’y a pas d’accès à l’âge adulte... », ni pour Guy Debord ni pour nous, ni pour
cette humanité qui vit depuis toujours ses aventures incomplètes en enfants perdus, en somnambules et en possédés. Ce bel édifice ruiné et mal ruiné
qu’est Critique de la Séparation déçoit à chaque ligne, se dissout dans chaque image, à chaque commentaire est de moins en moins convainquant, et
perd définitivement toute crédibilité au contact de l’humour gelé de son auteur. Et ce constant constat d’échec, qui l’a remarqué ? Jamais, chez Debord, il
n’est si visible qu’ici, et surtout à ce moment précis de ce film de 17minutes 27secondes, à ce moment où l’on avance sur le visage d’une belle prisonnière,
Djamila Bouhired, membre plus ou moins active du FLN, affaire non résolue, et Debord dit calmement : « Nous n’avons pas trouvé les armes qu’il fallait. Nous
avons laissé faire. J’ai laissé faire le temps. J’ai laissé perdre ce qu’il fallait défendre. » On note le passage du nous au je, des situationnistes à Guy
Debord lui-même. Drôle de révolutionnaire qui dissout lui-même sa propre théorie, qui constate lui-même ses échecs et qui mettra fin lui-même à sa réussite
partielle. Pas si drôle, c’était la seule manière d’être révolutionnaire dans cette société là, c'est-à-dire : théoriquement et pratiquement contre-révolutionnaire
dans la théorie et dans la pratique, au sein du groupe mais aussi quant à lui-même. Même constat pour le film suivant, 1973, plus de 10 ans de situationnismes après,
déjà dix ans, on ne sait que dire, et tant de choses qu’il voulait n’ont pas été atteintes, ou partiellement, et pas comme il le croyait. Eisenstein n’avait pas eu le
temps de filmer Le Capital de Marx, Debord, qui buvait autant que travaillait Eisenstein et travaillait aussi peu que possible, aussi étrangement que cela puisse
paraître, aura le temps de filmer son livre. Quel livre ? La société du Spectacle, le livre le plus important du genre depuis le Capital justement.
Et comment le filmera-t-il ? De façon décevante, bien entendu, pour montrer la scandaleuse pauvreté du sujet et faire apparaître, par-dessus cette pauvreté, en contraste,
la non moins scandaleuse richesse de ce texte de 1967. C’est son chef-d’oeuvre ? Le chef-d’œuvre du Nous ? Oui et non, personne d’autre que lui, chez les situationnistes,
n’a fait de film, et personne d’autre que lui ne pouvait les faire tels, si extrêmes et si calmes. A-t-on remarqué, encore une fois, l’importante présence féminine dans ce
film de théorie ? 15000 pairs de seins y apparaissent, au moins ! Au début du scénario, Debord écrit en plusieurs endroits, sous son texte de critique : « beaux visages féminins »,
« deux tahitiennes, sur un voilier... » Cela m’enchante, personnellement, autre part, il note, en face de la thèse 65, pour l’image : « La première -et la plus jolie- des filles aux
seins nus. » Debord, et encore une fois les pro-debordiens orthodoxes vont gueuler, montre de la beauté au milieu des ruines, Debord montre comment, en un certain sens,
il a aimé son époque, comme il le dit si bien ailleurs. Dans ce film, il n’y a presque aucune image filmée, Debord, depuis longtemps, et il pousse ici la chose à bout, décide
qu’il n’y a pas à rajouter d’image aux images existantes, refusant de rajouter des mensonges, les mensonges existants étant suffisamment abondants. Alors même que partout tous
les cinéastes rajoutent bêtement des images et des clichés mensongers, Debord décide qu’il ne rajoutera pas d’images ou de clichés mensongers à ceux existants, nous donnant un
peu de vacance, et si il ajoute des images c’est furtivement, juste pour nous décevoir un peu plus, pour esquisser un geste sans le finir, pour évoquer ce qu’il n’est plus
nécessaire de faire. Partout les cinéastes rajoutent du kitch au kitch existant, et partout Debord s’y refuse. Il préfère prendre toutes les images kitch existantes et qui
ne prouvent rien pour filmer son texte qui prouve qu’elles sont mensongères à tout niveau exactement comme l’est cette société et son organisation, et exactement comme elles
le sont ensemble d’un commun accord. Réfutations de tous les jugements, tant élogieux qu’hostiles, etc. en 1975, est tout simplement, avec « ...cette mauvaise
réputation... », ou Ordure et décombres, l’invention d’un genre cinématographique, et ensuite littéraire, nouveau, où l’auteur, habilement, par un sens inouï
du raisonnement et de la dialectique, élève son Œuvre au-dessus de toute critique, car la seule critique possible était déjà entièrement contenue dans l’œuvre elle-même, mais
Debord, en avance de deux trois Guerres Froides, est obligé de faire admettre au Baromètre le temps qu’il fait : « Les spécialistes du cinéma ont dit qu’il y avait là une
mauvaise politique révolutionnaire ; et les politiques de toutes les gauches illusionnistes ont dit que c’était du mauvais cinéma. Mais quand on est à la fois cinéaste et
révolutionnaire, on démontre aisément que leur aigreur générale découle de cette évidence que le film en question est la critique exacte de la société qu’ils ne savent pas
combattre et le premier exemple du cinéma qu’ils ne savent pas faire. » Debord, et de cela on parle peu, un peu à la manière de ses Maîtres Jarry, Ducasse ou Cravan, qui
nous invitaient à ne pas seulement chercher le beau dans les belles choses, Debord donc, est l’un des plus grands écrivains, donc, l’un des plus grands cinéastes, grâce à
un nouvel art du raisonnement. Debord, en passant, formule une nouvelle logique. Et In girum..., la vie est trop courte pour l’écrire en entier, ne me fera pas
mentir, du moins pas là-dessus. Nous sommes en 1978, mon année de naissance, les premières 15 minutes sont sublimes, Debord continue son histoire du Spectacle sur un
rythme anté-spectaculaire et avec quelle dextérité, nous expliquant comment on a séparé les parents de leur dernière propriété : les enfants. On ferait bien de
projeter In girum... dans chaque foyer une fois par jour, pour que chaque foyer fasse l’inventaire de tout ce qu’ils ont perdu, c'est-à-dire de tout ce qu’ils
pourraient récupérer. Ecoutez cela : « On leur enlève, en bas âge, le contrôle de ces enfants, déjà leur rivaux, qui n’écoutent plus les opinions informes de leurs parents,
et sourient de leur échec flagrant ; méprisent non sans raison leur origine, et se sentent bien d’avantage les fils du spectacle que ceux de ces domestiques qui les ont par
hasard engendré : ils se rêvent métis de ces nègres-là. Derrière la façade du ravissement simulé, dans ces couples comme entre eux et leur progéniture, on n’échange que des
regards de haine. » Aujourd’hui, semble-t-il, ce ravissement n’est même plus simulé, la haine a éclaté au grand jour. On pourrait reconnaître une certaine habileté à ce film
si ce rythme se maintenait, mais il ne se maintiendra pas, car Debord, assez vite remplace « les aventures futiles que conte le cinéma », même le sien, « par l’examen
d’un sujet important : moi-même. » c'est-à-dire par les siennes. On passe du Spectacle à la vie réelle. Et nous voilà en face de la vie réelle de Debord, ses habitations,
ses demeures, ses amis, sa jeunesse perdue, par instant retrouvée, comme à Florence, mais avec un arrière goût d’irréversibilité. Voilà un film beaucoup plus simple, en vérité,
moins baroque, moins chargé en commentaires ou en sous-titres et en débordements, que les autres. Beaucoup de films détournés, d’images existantes, mais moins d’actualités, plus
de métaphores par l’urbanisme, moins d’hommes, et surtout un long travelling dans Venise. Ce film est moins ironique, en fait, dans la forme, que les autres films de Debord.
C’est cette sensation très vive de l’écoulement du temps qui rend ce film si mélancolique, et c’est aussi son caractère plus direct, plus frontal, ce qui est dit est montré
métaphoriquement par des images, sans être contredit ou simultanément critiqué par les ordinaires procédés debordiens. Dans ce film, pour une fois, ce qui est dit et montré
n’est presque pas distancié, si ce n’est par moment, juste là où il faut, par l’humour du texte et des citations cinématographiques. Le monologue debordien continue à ruiner
tous les édifices mal construits de cette société qui après avoir spolié la vie réelle l’a égaré, probablement. Le négatif continue de s’écouler. Le diable est présent. Dans
le texte et dans les images. Les femmes sont là de même, souvent dans les bras d’Alice. Le constat d’échec continue et l’éloge aussi, là où il faut, surtout le panégyrique et
l’éloge des ruines : «En ce sens j’ai aimé mon époque qui aura vu se perdre toute sécurité existante et s’écouler toute chose de ce qui était socialement ordonné. » En ce sens,
il aurait adoré notre époque qui a bien progressé dans ces plaisirs là, dont je suis grand amateur. Que la civilisation brûle, s’enfonce et chavire, je ne demande que cela !
Je trouve cela nécessaire ! Et en ce sens j’ai aimé le cinéma de Debord, qui a fait se perdre toute sécurité cinématographique existante et s’écrouler tout ce que cet art
avait socialement mal établi. Ah, le beau torpillage ! En ce sens, Guy Debord est le plus grand cinéaste du 21ème siècle qui ne sera certainement pas de situation mais
certainement tout en ruine. Et cette perspective de la ruine totale du monde, loin de m’effrayer, à l’instar du Marx de la citation que Debord utilise à la fin d’In girum...
me « remplit d’espoir. » en raison « de sa propre situation désespérée. » Et puis Debord arrête. Il s’auto-dissout comme cinéaste ; à son habitude, d’une grande lucidité, il écrit à
son cher Lebovici, le 8 mars 1978 : « De même qu’il y aurait eu de la faiblesse à en faire moins, il y aurait certainement de la faiblesse à insister dans une position si purement
négative, avec de trop longs discours.» Admettons désormais, comme il l’a dit, qu’il n’y aura ni succès, ni échec, ni repos, pour Guy Debord qui tourne en rond dans la nuit consumé
sans fin par le feu. Guy Debord a fait du cinéma, donc, nous sommes bien forcés de l’admettre, désormais, et faisons un dernier effort et admettons encore ceci : le cinéma et la
liberté n’ont pas beaucoup d’autres demeures. Guy Debord, ce merveilleux écrivain doublé d’un révolutionnaire singulier, est aussi un cinéaste décisif. Guy Debord est désormais
disponible en DVD, on peut, à l’occasion, en faire un texte, et au mieux le publier dans InSitu!, cependant, même au cas où ce texte réussirait à
être aussi fondamentalement baroque et sublime qu’un film de Debord, il ne serait jamais qu’une suite d’erreurs—pauvre et réducteur, comme cette phrase mal ficelée. La sagesse
ne viendra jamais.
Nunzio d'Annibale