
Les 24 stations de l'âme de Frédéric Chopin
A des pensées nouvelles il a su donner une forme nouvelle.
Franz Liszt, sur Frédéric Chopin
Les 24 Préludes op. 28, datés pour l'essentiel des années 1838-1839, représentent le couronnement et l'apogée de la " première période " de Chopin, si l'on met à part
la période de jeunesse, plus galante, polonaise et rustique, pour simplifier bien sûr. On le sait, ils constituent, au moins en partie, un acte d'hommage et d'allégeance à
l'égard de Jean-Sébastien Bach, par leur titre (référence à une sorte d'improvisation aboutie), et la façon dont ils s'enchaînent, en respectant ce que l'on appelle
le cycle des quintes. Mais ils observent en vérité un dessein et une visée bien différents de ceux de l'illustre prédécesseur ; non seulement parce qu'ils ne préludent, eux,
à aucune fugue, mais qu'à l'opposé même, ils ne s'ouvrent sur rien d'autre que sur l'univers clos de la plus brûlante des subjectivités, à vrai dire à peine entrouvert, déjà
refermé.
Ces Préludes ne préludent à rien ; royaume de l'elliptique, d'une densité sans pareille, c'est ici la première fois dans l'histoire de l'instrument, et sans doute de
la musique même, que l'on met ainsi, à nu, aussi laconiquement, autant de puissance poétique et d'intensité lyrique, comme on dirait de charge explosive. Ce, dans des
formes en apparence si modestes, si discrètes, qu'on les dirait absentes ; mais des formes conçues, en réalité, dans le seul but d'abriter cette puissance et cette intensité.
Et c'est donc peut-être la première fois aussi, après Beethoven, que la forme en musique est mise à ce point au service de la seule expression, de la seule poésie. Même
Schumann, à la même époque, porté par une tentation semblable, paraît plus " bavard " dans ses miniatures, en tout cas moins exigeant dans cette quête de l'adéquation du fond
et de la forme ; il se contente souvent, dans ses grands cycles, de juxtaposer ses pages, plutôt que d'ordonner, comme le fera Chopin, une suite de pièces unies miraculeusement
par une même et mystérieuse unité : celle que fonderait une dramaturgie nouvelle, tendue par une urgence nouvelle. Les Préludes s'affirment ainsi comme un
seul et même prélude à un monde musical idéal, un monde qui viserait sans détour à l'essentiel et à la pureté du trait, comme du sentiment - Bach et Mozart en fait, les deux
grands modèles vénérés de Chopin, fondus à l'aune d'un romantisme neuf. Avec les Préludes, un nouvel art pianistique et poétique voit le jour.
Mais revenons pour un court moment à l'anecdote, même si elle ne suffit pas à elle seule à éclairer le mystère, Chopin semblant être toujours un musicien bien davantage
inspiré qu'inspirable. On sait qu'un certain nombre des Préludes - environ un tiers - virent le jour à Majorque aux côtés de George Sand ; Majorque et ses
rigueurs, qui se confondront chez Chopin avec son isolement réel, lui qui toute sa vie se sentit étranger à son temps, aux musiciens de son temps, à l'esprit romantique de son
temps - il n'est qu'à voir ce qui le sépare si nettement de l'esthétique, de la littérature, de Berlioz ou de Schumann, encore. Ce climat insulaire au sens propre,
cette solitude qui l'obligera sans doute à puiser d'autant plus désespérément en lui-même, marqueront symboliquement l'archipel unique que constituent les 24 Préludes.
Autant d'îlots musicaux clos sur eux-mêmes, et pourtant reliés entre eux par la plus invisible des passerelles, celle menant de l'âme à l'âme.
Curieux voyage que cette échappée exotique avec George Sand. Quelques semaines seulement, mais dont les conditions désastreuses dans l'ensemble marqueront fortement les deux
créateurs amants. Conditions climatiques entre autres, qui altèreront un temps la santé physique et psychique du compositeur, traité dans l'île comme un véritable pestiféré, et
cloîtré, au sens propre, dans la fameuse Chartreuse de Valldemosa. Un peu plus et " le pauvre enfant, nous dit George Sand, serait mort de spleen ". Ce spleen, on le retrouve
entier dans les Préludes, qui témoignent des hallucinations réelles et des heures de profonde angoisse vécues par le musicien, déjà enclin par nature à de tels accès.
Quelques-unes des pages les plus sombres de Chopin ont été conçues, au moins partiellement, à Majorque : la 2ème Ballade, le 3ème Scherzo,
la Polonaise en ut mineur, telle tragique Mazurka en mi mineur, dans l'espace confiné d'une cellule de la Chartreuse de Valldemosa. Et certains des
Préludes les plus agités ou désespérés du recueil ; des pages d'une violence rare chez Chopin, et d'une détresse encore jamais atteinte dans son oeuvre, peut-être même
dans toute la musique avant lui. C'est ainsi : un créateur révolutionnaire invente des sentiments nouveaux, et un dramatisme nouveau, on l'a dit.
Pour autant, n'allons pas croire que ces pièces forment une sorte de traité du désespoir musical. Les Préludes sombres y alternent régulièrement, selon les modes
dits majeur et mineur, comme chez Bach, avec les Préludes sereins, clairs et joyeux, ivres de joie même pour certains. George Sand nous avertit encore dans Histoire
de ma vie : " C'est là, dit-elle (sous-entendu à la Chartreuse), qu'il a composé les plus belles de ces courtes pages qu'il intitulait modestement des Préludes.
Ce sont des chefs-d'oeuvre. Plusieurs présentent à la pensée des visions de moines trépassés et l'audition des chants funèbres qui l'assiégeaient ; d'autres sont mélancoliques
et suaves ; ils lui venaient aux heures de soleil et de santé, au bruit du rire des enfants sous la fenêtre, au son lointain des guitares, au chant des oiseaux sous la feuillée
humide, à la vue des petites roses pâles épanouies sur la neige. D'autres encore sont d'une tristesse morne, et, en vous charmant l'oreille, vous navrent le coeur. " C'est que
la lumière ici est d'autant plus franche et aveuglante par endroit, qu'elle est tenue, à d'autres, tout à fait à l'écart. De fait, ce cahier des Préludes oscille en
permanence entre deux états d'esprit extrêmes chez Chopin, et poussés à leur extrémité comme nulle part ailleurs dans sa production : la joie irradiante, et la douleur abyssale
et dépressive, obsessionnelle et souvent même exaspérée. Chopin commence avec la joie sereine - premier Prélude - et termine dans la plus rageuse des douleurs -
vingt-quatrième Prélude. A deux exceptions près sans doute - le dixième Prélude, badin, que l'on attendrait sombre, et le célèbre quinzième - surnommé "
La goutte d'eau " - qui associe les deux états dans leur ambiguïté la plus fondue -, Chopin respecte strictement cette ordonnance, musicale et psychologique, de ses
pièces. Le bonheur aux numéros impairs, le malheur aux numéros pairs : l'extase, la sérénité, sont premières, l'effondrement dernier et l'emportant finalement au terme du
parcours.
Osons le poser clairement : c'est l'aspect schizophrénique de Chopin qui nous est ici révélé. George Sand en témoigne à nouveau à sa manière : " Au retour de mes explorations
nocturnes dans les ruines avec les enfants, écrit-elle, je le trouvais à dix heures du soir, pâle devant son piano, les yeux hagards et les cheveux dressés sur la tête. Il lui
fallait quelques instants pour nous reconnaître. Il faisait ensuite un effort pour rire, et il nous jouait des choses sublimes qu'il venait de composer, ou, pour mieux dire,
des idées terribles ou déchirantes qui venaient de s'emparer de lui, comme à son insu, dans cette heure de solitude, de tristesse et d'effroi. " Cette dualité et cette
personnalité seconde qu'évoque George Sand est dans les Préludes obstinément affichée, libérée, avec une intensité d'autant plus éclatante qu'elle est vouée, par sa
durée, à une extinction rapide.
Revenons justement à ce phénomène qui fonde finalement la profonde singularité et toute la nouveauté de ces pages. Environ la moitié des Préludes tient en moins
d'une minute, les trois-quarts en moins de deux minutes. C'est dire l'urgence à laquelle se tient le compositeur, une urgence radicale, à hauteur exacte des intentions qu'il
exprime. En cela, affirmons-le, Chopin révolutionne ici consciemment la conception même du temps musical ; car c'est bien une perception nouvelle de celui-ci que l'on sent à
l'écoute du recueil, et qui influe sur lui, comme un souffle souterrain qui l'animerait et le porterait en son entier. Et ce n'est pas seulement parce que le musicien recourt
au genre si fréquenté au XIXe siècle de la miniature musicale. Après tout, Beethoven, Schubert, Schumann, Mendelssohn, Brahms plus tard, l'adoptent également, et c'est bien
l'un des paradoxes certes les plus édifiants, mais aussi les plus répandus de cet imaginaire romantique, que de faire tenir en un court moment une inspiration qui paraît
puiser à la source même de l'infini. Non, il y a chez Chopin plus encore : une vision moderne de l'esprit de ces miniatures, vision aphoristique et poétique d'un type
nouveau, et dans certaines pages d'un type abruptement radical même, pensé presque comme un geste ; une conception du temps que l'on retrouvera plus tard chez le
dernier Liszt peut-être, et surtout, après, chez Schönberg ou Webern. Une certaine conception de la tension musicale aussi, qui va de pair avec celle d'une forme
nouvelle, on l'a vu, où l'idée est première et jamais subordonnée à un cadre préétabli.
" Le plus beau, écrit Paul Valéry, serait d'écrire dans une forme qu'on aurait inventée ". Valéry, qui avait particulièrement le sens de l'ellipse, lui aussi, et qui réclame
encore de ses voeux, en une sorte d'aspiration : " Un style, enfin, qui épouse les modulations de l'âme et toutes les sautes de l'esprit ! ". Ce style était en oeuvre bien
avant les souhaits formulés par l'écrivain, dans les années 1838, dans ces pages si étonnamment prophétiques du compositeur polonais. En cela, ce titre de Préludes,
que quelqu'un d'aussi avisé qu'André Gide ne comprenait guère, est pourtant symptomatique. Un nouveau monde musical a besoin de titres d'une autre nature, qui disent à la
fois, la densité et la concentration de l'inspiration, son mystère et sa projection vers lui. - " La musique est bête pour dire les choses, affirmait Stravinsky, elle ne
l'est pas pour se dire elle-même ".
Jean-Yves Clément
Ecrivain, éditeur, directeur artistique des Festivals de Nohant et des Lisztomanias de Châteauroux