metropolis

Raison de l'amant
lettre à RD, à propos de la peinture


Tu commences par croire, croire que tu sais et comprends. Et puis quelque chose t'échappe, qui remet tout en question, à commencer par toi-même et ton propre nom. Alors, tu cours après, et c'est cet élan, cette course, cette escapade, comme une digression sans fin, cet égarement qui fini par te définir, par être le sujet même de ta pensée...


A l'âge où mon corps d'ange se couvrait de poils, que je commençais à me questionner dans un miroir, mon existence était confrontée, comme beaucoup d'autres, à une rigueur pour laquelle j'ai gardé une certaine antipathie. En ce temps, beaucoup de mes journées étaient vécues comme une obligation, dans la perspective joyeuse d'être comme on dit « formé ». Pour ce faire on nous enfermait dans des locaux organisés en caserne, pour y ingurgiter des notions insipides mais soi-disant fort utiles pour bien se comporter dans le monde qu'il nous faudra servir. Et bien cela ne vous fait pas nécessairement apprécier l'autorité, l'ordre, le devoir, le travail ! On est même particulièrement et d'autant plus disponible à en sortir, à se laisser griser et « débaucher » par les plaisirs du dehors, de la chair, du désordre... En regard de ce contexte clos et déterminé où je m'essoufflais, la découverte imprévue des peintres dits impressionnistes eut pour effet sur moi d'en contrarier, voire d'en dénier la valeur et le bien fondé ! Il m'apparaissait évident que le sens et la « raison » n'étaient pas là où on le disait. J'ai alors fait un choix. Non pas un métier, une profession, une identité sociale comme cela devrait être, mais une perspective, un horizon, un mode d'être et de pensée, ouvert sur l'étendue fascinante de notre ignorance ou, dit autrement, sur le secret d'une réalité sans nom ni raison, sans commencement ni fin.


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Étonnant, en y repensant, que quelques reproductions d'images aussi sages puissent avoir de tels effets sur un esprit, qui depuis lors ne travaille qu'à en cultiver les conséquences jubilatoires.

Pissarro, Cézanne, Van Gogh, Monet, Gauguin qui ont suscité et accompagné mes premières fugues (tous finalement fugitifs, hors-jeu, l'un dans son jardin, l'autre dans sa montagne, ses îles, sa folie), me réjouissent encore. Ils ont indiqué pour moi non pas ce que devait être la peinture, mais ce qu'elle pouvait, ce qui l'habitait et la motivait : une relation, un horizon, le désir de faire danser ou entrelacer les éléments séparés et la réalité éparse, mais aussi la possibilité de dégager la pensée des architectures de l'ordre et de la raison, avec les conséquences incertaines que cela implique. C'est peut-être cela une pensée libre. Cette peinture est un peu la vérité, fugitive, de parfaits amants. C'est un désir qui, du regard, déshabille l'être aimé, et se régale de ses variations sans fins, de sa générosité fugace et troublante.
Mais de là à n'y entendre qu'une mécanique de la perception ou encore, une simple rhétorique des formes et des couleurs... Si certains ont cependant choisi cette approche, pour un plaisir que je peux comprendre, je voudrais plutôt insister sur ceux qui favorisent un usage de la peinture, relativement au processus complexe de la sensation, comme mode de pensée et d'appréhension du désordre de la réalité sensible, de l'illimité et des turbulences de la conscience qui en fait l'épreuve, dont elle est le « langage » et « l'écriture ». Et je crois qu'il revient à Cézanne en particulier, dans la continuité de Delacroix, d'en avoir dégagé la spécificité.


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De la mise à l'écart de l'objectivité et de la représentation, découle une autre façon d'entendre et de penser la réalité. Dynamique, évolution, changement, mouvement, variation, liaison, contraste, chaleur... C'est une nouvelle relation qui s'opère, une nouvelle approche du « sujet », de l'identité, dont ils font l'expérience. Fuyante, indéfinie et vécue, la réalité est « réévaluée », selon les « lois » et qualités d'une expérience de connivence avec l'ouvert et le débordement insaisissable du monde convenu - sensiblement concentré en flux, agencements et rapports de forces, fait de nerfs et de sang tout autant que d'infini et de chaos.
La conscience, dans ce cas, ne semble plus habitée que de ce qui lui échappe, se refuse à elle, lui résiste, de ce qui la contredit ou la met en question, de ce qui peut encore la faire danser, lui faire perdre raison...
Cet art est porteur d'une « mise en question » permanente, zone de turbulence, fragments d'interférences et de révolutions, supposant une vérité fuyante et sans mesure - l'expérience de pensée déplacée dans le champ du sensible, du corps bruissant, désirant et amant, qu'elle ne devrait peut-être jamais oublier.
Dès lors, l'objectif ici n'est pas tant de véhiculer des idées ni créer des formes que de saisir ou d'être en amitié avec la complexité de ce qui précisément échappe à toute forme comme à l'entendement - d'où un cadre strict (format et support déterminés) qui en permet, contradictoirement, une lisibilité. De là peut-être ces stupides condamnations décrétant l'inadéquation de la peinture avec le « progrès », avec les réalités idéologique, technique et politique de notre temps, alors qu'elle se déploie précisément en marge de ces préoccupations qu'elle dénie en effet comme seul horizon de pensée.


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Néanmoins, il faut bien reconnaître une certaine perte de considération à son égard, due principalement aux ambitions envahissantes de la logique spectaculaire et marchande dont la photo, le cinéma, la télévision et les médias numériques s'avèrent des vecteurs incontestablement plus efficaces.
Mais c'est avec sérénité que cette peinture peut à mon sens assumer de de n'en être le jouet ni la promotion, comme hier du dogmatisme religieux ou des idéologies politiques, et au fond de se donner comme le signe d'un "autre", d'une mise en question, d'un égarement, hors-jeu, consciencieusement.
Pour ma part du moins, c'est en cela, bien qu'en étant peu conscient, que se révélait alors, en mon jeune âge, le sens de la pratique de l'art, sans soucis de profession, de décor ou de divertissement. C'était une expérience qui commençait « dehors », dès que l'on a franchit les digues et architectures de la sécurité, de l'utilité, de la raison, de la détermination et au fond de l'art lui-même, à la rencontre d'une inconnue. Pas une forme, ni une idée ou un ordre, mais plutôt une pensée à l'épreuve de ce que j'entends aujourd'hui comme un « bruit » qui est aussi frisson ou cri de joie, d'horreur, d'extase, frémissement qui se déploie comme une parole insensée, sans identité, sans finalité autre qu'une absurde et singulière présence offerte. C'est le silence saturé de la nuit qui se fait jour.
...me voilà donc, depuis lors, habité d'un goût, d'une raison d'être devrais-je dire, dont les lectures de Nietzsche, Bataille, Artaud ou Joyce, ne devaient évidemment pas atténuer la ferveur.
J'en ai déduit l'anarmonie, une poétique de la confusion, la « langue des amants », et la conviction encore qu'une beauté, irréductible au chiffre comme à l'idée, se dégageait de ces mises en relation de la pensée avec ce qui traverse et la met en question... que cette « beauté » peut-être est ce vers quoi j'incline, parce que quand ça n'a pas de goût, le désir, l'enthousiasme n'y sont plus... Et parce que c'est le « corps amoureux », éclos au mépris de l'ordre et de la mort, qui ici se joue, l'oeuvre peut aussi bien en être l'écho, tel une invitation à se perdre, à se confondre à sa mesure.

De petits désordres nerveux, bruissements, frémissements et vibrations sans contour, comme dépourvus d'identité et de géométrie, il n'y a peut être que cela à aimer... Aimer, crois-tu qu'il y ait mieux à faire ?

Bien sûr, tout dépend de l'endroit où aujourd'hui l'on pense et respire. Peut-on vraiment ignorer la marche humaine en sa volonté de transformer la réalité en empire médiatique, en nécessité technique et économique ? Est-il si évident d'accorder une amitié et une confiance à ce qui ne suscite en vous que défiance ?
Insertion socioprofessionnelle ils appèlent cela. Serions-nous destiné à n'être que rouages et écrous de la machine culturelle ?
Force est pourtant de constater qu'impliqué dans la volonté frigide d'une administration, d'une comptabilité et d'une rentabilité forcenée du réel, et ses misérables compensations de petits jeux domestiques et festifs, on peut tout simplement y perdre le goût et le sens de ses actes. En effet, malgré mon inclination franche pour la peinture, je dois dire que ma motivation et mes convictions subissent aussi quelques creux et remous. Le contexte où j'évolue n'y est certainement pas pour rien, tant du point de vue climatique que social. Aussi, cette pratique implique-t-elle généralement (pour peu que l'on ait une once d'ambition) un sac de déceptions et de préoccupations relationnelles, professionnelles et matérielles qui encombrent considérablement. Ce à quoi répond mon intérêt pour le livre, sorte de galerie nomade, autonome et individuelle.
Mais tout autant, la pratique de l'art, telle que je l'entends ici, suppose de s'ouvrir à une existence étonnamment variante, fuyante, contrariante, imprévisible, paradoxale, incertaine, comme un immense malentendu où tout se bouscule de façon incompréhensible.
Comment y saisir des évidences, une logique, une cohérence, sinon à s'y trébucher ou s'y cogner ? Comment y faire des choix sensés ? Que pourrais-je dire d'autre que tout me traverse et m'échappe en même temps... C'est comme une marée insensée, dont la fiction du langage tente de me préserver. Et l'art ? Une embarcation pour l'inconnue, une raison d'aller, où ça s'ouvre en tout sens et non l'inverse... tel un amant qui voudrait en embrasser la totalité et s'offrirait ainsi à l'égarement.


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Voilà, c'est à cet endroit que je me situe, en relation avec les forces enchevêtrées qui animent et défigurent la réalité... à l'épreuve du « bruit », de ce dehors au monde et au langage qui le définit, sans centre ni point de fuite, que l'on dit être rien ou chaos. Une sensation d'être dont émergent ce que je considère comme des figures « perceptuelles » de la confusion.
...contrastes, variations, vibrations, entrelacs, oscillations, confusion, saturation, taches, textures, dynamique, température... sensations, d´infinies fréquences aléatoires, comme autant de « signes » d'un débordement du monde convenu et d'une mise en question des certitudes de l´entendement. Ma pensée commence ici... Nulle part en quelque sorte, mais de connivence avec le tissu indiscipliné de la vie... à l'écoute de ce qui s'obstine à mettre la raison en question, le signe et le sens en déroute.
Imagine, la palette usagée du peintre, champ d'indétermination et de possible, où tout se fait et se défait sans cesse, se recouvre, se mélange et se confond, s'oppose et se différencie, où se fomentent et s'élaborent toutes les oeuvres en devenir, sans fin...
C'est l'orchestre qui s'accorde en permanence, ce n'est pas l'enfant mais le lit des ébats...
Mais il faut insister là-dessus : cela ne conduit pas pour autant à ce que l'on a nommé « l'abstraction », ou ce qui supposerait que le langage pictural n'aurait d'autres fins que formelles et décoratives, d'autre enjeu qu'une béatitude grammaticale. Du moins, ce n'est pas ainsi que j'envisage la peinture ni l'usage du langage. Il est toujours question de figures (que l'on peut aussi bien considérer comme des écritures, des paysages ou des portraits), cependant moins relatives à un objet déterminé qu'à un processus dynamique indéfini. En l'occurrence, mais je l'ai déjà dit : celui d'une conscience qui rencontre le bruit et fait l'épreuve d'une réalité qui advient en tous sens, de la mise en abîme de la géométrie et de la représentation, ou encore de l'anarmonie.
Bien plus que pour l'art, c'est dans la perspective d'une mise en valeur et d'une biographie du « corps amoureux » que s'inscrit pour ma part l'exercice de la peinture. Comme le signe d'une érection, d'une éclosion, d'une sereine jouissance.

Tu auras entendu que l'art n'est pas pour moi un jeu de société, l'occasion d'une farce, une attitude ou un activisme, ou encore un artisanat, mais bien plutôt, tendu vers d'autres horizons, le désir de rencontrer, dans le sens d'une amitié, la réalité, l'indifférencier, l'inconnu, la beauté, l'être ou l'infini, et de repenser mon rapport à eux comme à tout ce qui contrarie les frigidités de l'entendement et échappe à la raison de l'ordre et du pouvoir. Une sorte d'expérience religieuse aussi, en ce sens: comme le fait simple de sentir que « tout » se tient comme un seul, inextricable, lié dans l'élan même de la dispersion, dans le mouvement, indéterminé et ininterrompu, d'une fugue, d'un embrasement, d'une dépense désordonnée et sans limite.
Que peut la peinture aujourd'hui ? Elle peut encore être le lieu d'une pensée et le signe de notre relation à la réalité, c'est-à-dire à l'incertain, au chaos - le lit d'une étreinte paradoxale, entre le langage et ce qui lui échappe ou le nie.


Enfin, le raisonnement, utile à se situer, à s'orienter, à se dégager des écrins comme des tranchées, tout le manège de la logique discursive... ce n'est pas s'ouvrir aux horizons et ciels muets de l'infini, s'offrir aux égarements de l'amant, ni trouver le temps d'une peinture...

Olivier Pé (août 07)

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