metropolis

1ère Conférence sur les ovnis :
LAURENCE STERNE, L'INTERRUPTEUR

Volume I

Essai I.

Chers lecteurs, je suis sûr que depuis quelques temps vous regardez la vie d'un autre oeil et vous vous demandez, entre deux divertissements : « La vie, finalement, qu'est-ce que c'est que cette histoire ? »
On trouve la réponse à cette question à la dernière page de Vie et Opinions de Tristram Shandy : « c'est une histoire AVEC queue ET tête (contrairement à l'oncle de Tristram Shandy à qui il manque l'essentiel, c'est moi qui parenthèse) la première et donc la meilleure jamais entendue dans son genre. » Je dirais même : la première et la dernière, donc la meilleure, car la seule, irremplaçable. Je parle de la vie, de n'importe quel vie, et donc je parle de ce roman, de n'importe quel roman digne de ce nom.
C'est un roman ? Oui, mais bon : qu'est-ce qu'un roman qui ne tient la promesse de son titre qu'à partir de la page 299 surtout quand il en contient le double, du moins dans l'édition de poche Garnier Flammarion.
D'ailleurs, en parlant de Garnier, je me demande si mon lecteur connaît cet auteur peu connu qu'est Robert Garnier ? C'est un formidable dramaturge du 16ème siècle. Dans Les juives, par exemple, il nous interpelle de la sorte :
« Il a des yeux ouverts, toutefois ne voit goutte :
Des oreilles il a, toutefois il n'écoute :
On luy voit une bouche, et ne sçauroit parler,
Ses mains sans maniement demeurent inutiles,
Et ses pieds sans marcher sont plantez immobiles. »
Voilà quelqu'un qui, littéralement, dort debout.
Sterne à l'envers et à l'inverse : les cinq sens en pleine activité, il a beau fermer les yeux il voit tout, il se bouche le nez et pourtant il sent tout, on lui voit une bouche mais il en a plusieurs, une main maniant la plume plus vite que l'esprit et l'autre interpellant Cervantès, qui n'en avait qu'une, et Rabelais, qui en avait deux. Quant à sa mobilité : on peut parler de pieds ailés et même d'un jeu de jambe hors du commun. Sa légèreté le portera jusqu'au fin fond du midi de la France et jusqu'en Italie.
Drôle de transport peu commun que la légèreté.


Essai IX.

(-Euh... Allez plutôt voir l'essai III même si je lui suis trois fois supérieur.)


Essai III.

Né un 24 novembre au début d'un Siècle pas plus lumineux que le nôtre, anglais comme seul un irlandais peut l'être, enfanté en 1713, tout comme Diderot, au beau milieu de la paix d'Utrecht, Voltaire a 19 ans, en voilà encore un à qui on fera la morale, encore un qui s'amène après la bataille, qui débarque après le débarquement, qui s'embarque dans un bateau vide, ivre et livré à lui-même, bien sûr il a des parents, des grand parents, tout un arbre généalogique, logique, l'inceste réflexe, tout le bazar. Son père, Roger Sterne, est officier et marié à une certaine Agnès Sterne ; faisons un bon : Laurence est dans le Yorkshire, Jésus Collège, autant dire Cambridge, où il entre le 6 mars 1733, deux ans après la mort de son père, mort en terre étrangère, en Jamaïque. Il fait des études d'art, comme par hasard, bachelier ès Arts en janvier 1736, et Diacre le 6 mars 37, et Vicaire à St Yves la même année, et ordonné Prêtre le 20 août 1738, Pasteur anglican, dignitaire de l' Eglise comme son oncle et comme un arrière grand-père, qui, plus pervers, poussa le bouchon jusqu'à l'archevêché... c'est ailleurs que Sterne poussera le bouchon et sera plus pervers que les autres, d'ailleurs, de sa paroisse de Sutton-on-the-forest, non loin d'York, où il esquisse déjà des sermons, il devient Maître ès Arts en janvier 40, encore l'art, toujours l'art, toujours pas de hasard, l'année d'avant il rencontrait Elisabeth Lumley, l'année d'après il se mariait avec la même...


Volume II

« Quiconque lit ce fameux roman de Sterne En tombe joliment sur le sternum ! »
Sénèque, De la bonne utilité du sternum.


Essai VIII

Un aperçu de sa perception du temps :
«Je ne discuterai pas sur ce point : le temps s'évanouit trop vite ; de chaque lettre tracée ici j'apprends avec quelle rapidité la vie suit ma plume ; ces heures et ces jours, plus précieux, ma chère Jenny, que les rubis de ton collier, fuient sur nos têtes comme les nuages légers un jour de vent. »


Essai XII

Sterne est né en 1713 et en est mort en 1768.
« Après 1713, le problème de succession espagnol réglé, les puissances s'équilibrant, on ne peut plus avoir que la paix en Europe. La paix d'Utrecht ouvre une période de trente et une années de paix consécutive (1713-1744). Cela veut dire des années de prospérité. »
Drôle d'histoire à dormir debout que l'Histoire!
Pleine de queues sans têtes.
Voilà donc ce qu'on peut lire dans n'importe quel manuel d'Histoire officiel. Allas ! Poor Laurence ! Où est la paix ? Où est la prospérité ? Combien de paix d'Utrecht n'avons-nous pas connu, qui n'ont servi à rien ?


Essai IV

« Deux chapitres sur deux marches d'escalier... »


Dans ce livre on navigue presque en temps réel, et le temps réel, semble t-il, n'est pas linéaire.
Voilà la vie d'un roman sans opinions, roman de toutes les opinions sur la vie, vie et opinions de Tristram Shandy, chant de nuances.
Joyce avait gonflé le temps présent jusqu'à l'obésité ; on voyait passer les micro-secondes. Il avait ralenti le temps, épaissi les sensations... Pour ce faire il a inventé une langue et ses outils : microscope descriptif, loupe psychologique, gros plan rhétorique, panorama physique, raccourci intellectuel, replay poétique, delay d'une connaissance existentielle toute particulière...
Il a sûrement autant influencé le cinéma que la littérature.
Sterne fait tout autre chose.
Sterne ne gonfle pas le temps présent, je dirais qu'il l'arrête et insère sa machine à écrire au beau milieu de cette interruption.
On est au 18ème siècle, apparemment, mais on n'y est pas tout à fait, selon moi, on sort ici du temps pour venir se placer dans sa jointure, libre comme dans une coquille de noix, étroitement à l'aise entre deux pavés momentanément disjoints.
La vie se vit sans entracte, comme dirait Raphaël Denys, mais le roman outrepasse, pour la décrire, les règles de la vie et multiplie les entractes.
Le temps shandéen n'est pas une succession ininterrompue de séquences sensorielles.
C'est un poème d'avant-garde, un enchâssement de disfonctionnements, un point de croisement, une superposition de sensations à la verticale et à l'horizontale.
Un long entracte où le temps s'entasse de manière vertigineuse et comique.
Etc.


Volume III

Essai III


Ayant bien remarqué l'attitude nonchalante, pour ne pas dire méprisante de mon lecteur face à mon « Essai III », je me permets ici de le reproduire sans en changer une ligne, pour qu'il soit enfin lu mais aussi comme punition :
« ...né un 24 novembre au début d'un Siècle pas plus lumineux que le nôtre, anglais comme seul un irlandais peut l'être, enfanté en 1713, tout comme Diderot, au beau milieu de la paix d'Utrecht, Voltaire à 19 ans, en voilà encore un à qui on fera la morale, encore un qui s'amène après la bataille, qui débarque après le débarquement, qui s'embarque dans un bateau vide, ivre et livré à lui-même, bien sûr il a des parents, des grand parents, tout un arbre généalogiques, logique, l'inceste réflexe, tout le bazar. Son père, Roger Sterne, est officier et marié à une certaine Agnès Sterne ; faisons un bon : Laurence est dans le Yorkshire, Jésus Collège, autant dire Cambridge, où il entre le 6 mars 1733, deux ans après la mort de son père, mort en terre étrangère, en Jamaïque, il fait des études d'art, comme par hasard, bachelier ès Art en janvier 1736, et Diacre le 6 mars 37, et Vicaire à St Yves la même année, et ordonné Prêtre le 20 août 1738, Pasteur anglican, dignitaire de l' Eglise comme son oncle et comme un arrière grand-père, qui, plus pervers, poussa le bouchon jusqu'à l'archevêché... c'est ailleurs que Sterne poussera le bouchon et sera plus pervers que les autres, d'ailleurs, de sa paroisse de Sutton-on-the-forest, non loin d'York, où il esquisse déjà des sermons, il devient Maître ès Arts en janvier 40, encore l'art toujours l'art, toujours pas de hasard, l'année d'avant il rencontrait Elisabeth Lumley, l'année d'après il se mariait avec la même... »

Vous me recopierez cela 10 fois à la maison pour demain. Ca vous apprendra, puis-je reprendre ?


Tentative VII

Comment commencer ?
Plusieurs options. On peut commencer, par exemple, par adresser son livre aux buveurs très illustres et aux très précieux vérolés, comme le médecin Rabelais le fait dans son ordonnance Gargantua, avant d'enchaîner sur une naissance par l'oreille, de façon byen estrange. Sa mère étant un peu bouchée par en bas, l'enfant est propulsé « en la veine creuse, et, gravant par le diaphragme jusqu'au dessus des épaules (où la dite veine se part en deux), prend son chemin à gauche, et sortit par l'oreille senestre. »
Quels sont ses premiers gémissements ?
« A boire ! A boire ! A boire ! »
Et tout le monde boit, et le lecteur se noie dans les merveilleux alcools de Rabelais où, on l'a compris, pas une goutte ne sera sérieuse.
Les premières pages d'un roman sont toujours une sorte de contrat passé avec son lecteur. Les dernières, la rupture de ce contrat : maintenant allez donc vérifier la réalité de mes mensonges.
Avec le manchot Cervantès c'est une toute autre histoire, nous sommes loin des rebondissements Rabelaisiens, nous voilà plongés au coeur d'une nonchalance lascive et moqueuse où l'auteur ne daigne même pas nous dire où se situe l'action.
Tout commence donc par une omission paresseuse, bref, cette réalité particulière dont je vais vous parler a lieu partout, basta.
Le rythme est extrêmement lent, Don Quixotte, qui a beaucoup lu, veut désormais agir beaucoup. Le monde, alors, se confond avec un roman de chevalerie.
La première auberge qu'il voit est un château où se faire « armer chevalier ».
Nietzsche conclurait en substance : « Il n'y a pas de fait, il n'y a que des interprétations».
La convention de lecture, avec Sterne, qui a lu les deux autres, est toute différente.
Il ne commence pas avec une naissance, ni par des omissions, mais par forces détails incongrus sur le précieux moment de la conception de Tristram Shandy qui est aussi le récit d'un « coïtus interruptus. »
Encore une fois Sterne se joue du temps, le roman commence bien avant son sujet pour traiter le coeur de son sujet : l'interruption.
Pas tellement plus loin on apprend que l'Oncle Toby, quant à lui, n'a plus rien pour être interrompu, drôle d'ambiance sexuelle.
Le contrat est passé, on signe ou on ne signe pas.
Et comme par hasard toute cette histoire finira sur une histoire « avec queue et tête.»


Essai V

Sterne demande beaucoup à son lecteur, on n'a jamais autant sollicité son lecteur, on n'a jamais autant anticipé ses désirs et ses réflexions, comme pour mieux les décevoir. On dirait qu'il n'écrit que pour cela, imaginer dans le noir de son crâne les gueules douteuses de ses lecteurs. Ils les interpellent sans arrêt comme si il avait peur qu'ils s'endorment, comme si il voulait les tenir éveillé en permanence. Pour ce faire il les étonne, les fait rire, les pique là où ça fait mal mais sait aussi les flatter : on n'a jamais vu lecteurs si intelligents, si fins, si pleins de bienveillances, si minutieux quant à l'intrigue, si soucieux des détails, posant des questions à l'infini ; et ainsi les questions magnifiques des lecteurs entraînent des réponses sublimes, etc. Les lecteurs de Sterne ne cesse de s'interroger sur les libertés que s'octroient Sterne et Sterne leur répond qu'il a tous les droits puisqu' il est ici chez lui. De deux choses l'une, ou les deux, pourquoi pas, mais ou bien on se dit que Sterne part du principe que tous ses lecteurs sont des imbéciles ; ou bien qu'il part du principe que tous ces lecteurs sont au moins aussi intelligents que lui. Mais quand on se permet toutes les libertés c'est en général qu'on présuppose, non par innocence, mais par esprit de contradiction offensive, que tout le monde pourrait être, à sa manière, aussi libre qu'une grande oeuvre d'art.
Et Sterne ne demande pas seulement à son lecteur un engagement intellectuel, mais aussi une participation physique : « Le lecteur m'aidera, j'espère, à rouler dans la coulisse l'artillerie de mon Oncle Toby, à déménager sa guérite...» etc.
Une telle exigence, sur une planète où l'on prend universellement tout le monde pour un con, a de quoi étonner, en effet.
Sterne décide clairement de n'écrire que pour être bien lu, ne faisant aucune concession à ceux qui ne savent pas le lire.


Epaisseur IV

Essai 24


Et finalement, les interruptions permanentes impliquent une lecture « gymnastique ».
Ca saute, ça bondit, ça sursaute du coq à l'âne ou tout aussi bien de l'âne au coq, mais aussi du renard au corbeau, du lièvre à la torture, etchétéra...
C'est du saut en longueur, c'est un jeu dont les règles s'inventent au fil des mots, une course de fond où tous les coups sont permis, une langue naissant d'un combat entre le shandéen et l'anglais.
Sterne se moque un peu des philosophes quand il s'interroge ainsi : « ...l'homme doit-il suivre les règles, ou les règles l'homme ? »
Il se moque, certes, et en même temps, il nous donne une clef.
Dans Tristram Shandy, Sterne ne suit une règle que dans la mesure où il l'a lui-même établi.
Et plus l'on vit ainsi, mieux l'on comprend ce roman... pourquoi ?
Sterne, j'en suis sûr, présuppose par défi cette liberté accessible à tous ses lecteurs.
Etc.


Essai XLVIII

Nabokov, dans sa Méprise, commence comme ça, on dirait du Sterne : « Si je n'étais pas parfaitement sûr de mon talent d'écrivain et de ma merveilleuse habileté à exprimer les idées avec une grâce et une vivacité suprêmes...ainsi, plus ou moins, avais-je pensé commencer mon récit. Plus loin, j'aurai attiré l'attention du lecteur sur le fait que, si je n'avais eu en moi ce talent, cette habileté, etc. non seulement je me serai abstenu de décrire certains évènements récents, mais encore il n'y aurait rien eu à décrire car, gentil lecteur, rien du tout ne serait arrivé. Stupide, peut-être, mais au moins clair.»
Prétentions démesurées, interruption, logique implacable, humour très singulier, confiance totale dans l'écriture ; on a rarement aussi bien parlé de Sterne en si peu de mot, bel exploit, d'autant plus qu'il ne cherchait pas du tout à parler de Sterne.


Essai XXXVIII

Il existe un livre écrit en Français sur Sterne.
Il a été écrit par une certaine Cécile Guilbert.
Il été publié par un certain P. Sollers.
Ce livre, qui est plus qu'un essai et ne fait pas semblant d'être un roman, est un livre qui rénove l'art de l'essai.
Prologue, adresse au lecteur, dialogue d'une grande vivacité d'esprit avec Sterne lui-même, intermède biographique, écriture rapide, musicale, amusante, intelligente, parfois vertigineuse dans le jeu des références.
Une grande liberté d'esprit affronte la plus grande liberté possible : Vie et opinions de Tristram Shandy, un roman assez méconnu de Laurence Sterne.
Ce roman qui donna lieu, en son temps, à un jeu de carte et un potage « Shandy », comme elle nous le rappelle, et ce détail en dit long sur les succès de Sterne.
Et Cécile Guilbert insiste là-dessus et nous fait la chronique de ce succès volontaire...
Je cite : « Réfléchissons à son instrumentation de la mondanité, à sa manière d'entortiller ses éditeurs, à ses rapports obliques avec les critiques, à sa parfaite connaissance du cirque social.»
Réfléchissons, donc, sur cette question : comment être lu par ses semblables quand on a écrit l'un des livres les plus gênant qui soit pour ces mêmes semblables ?
Grave question, en effet, Debord disait en 1988 qu'il était sûr d'être lu d'une soixantaine de personne et que cela était bien suffisant pour que la société du spectacle ne puisse plus faire l'innocente.
La suite a prouvé qu'il avait raison.
Mais comment a fait Sterne ?
On a cette indication, quand même, dans le livre IX : « ...aussitôt découverts, en effet, le tour, le procédé nouveau, la neuve amélioration dans l'art d'écrire, je n'hésite pas à les rendre public ; je voudrais que le monde entier écrivit aussi bien que moi. »
Il publie livre après livre ses améliorations dans l'art d'écrire, et, autre leçon, il appelle au plagiat ; Diderot essaiera bientôt d'écrire aussi bien que lui, et d'autres, moins doués que Diderot. Plus on vous copie plus vous êtes inimitable, c'est la loi nouvelle, shandéenne, s'il en est.
Sterne l'avait compris et le dit en oblique : plus on le copie, plus on voudra connaître l'original.
Autrement dit, Guilbert faisant parlé Sterne : « ...j'appâte frontalement le lecteur par un certain nombre de carotte, quitte à manier le bâton de manière oblique. »
Sterne, en effet, prend son lecteur par la peau des fesses, le jette dans la narration et finit par lui botter l'cul.
Le succès de Sterne, Guilbert le montre à merveille, s'est joué dans sa capacité à trimbaler ses semblables dans une barque paradoxale, Charybde de la flatterie, Scylla de la subversion.
Bon, trêves de panégyrique.
Je n'aurai jamais écrit un texte sur Sterne si je n'avais pas trouvé une petite faille dans cet essai presque parfait.
J'ai de suite écrit ceci à Cécile Guilbert :
« Chère Cécile,
Comment allez-vous ?
J'ai enfin trouvé une faille, un désaccord, dans votre beau bouquin.
C'est à la page 135, vous dites à votre Sterne imaginaire mais très crédible :
« -...étonner et faire rire donc, ce sont vos ruses centrales ? »
Et votre Sterne approuve, et plus loin, page 157, vous parlez de diversions, pour désigner les mêmes extravagances comiques.
Voilà ma chance, je ne suis pas d'accord avec vous.
Les shandyseries comiques ne sont pas seulement des ruses et des diversions pour charmer le lecteur et lui dire en oblique une chose qui serait plus importante.
J'estime que le plus beau de ce singulier discours tout en interruption est surtout dans ces ruses et ces diversions.
Les interruptions, que ce soit des tirets ou des tirades, des pages blanches ou marbrés, sont les plus courts chemins vers ce que seul Sterne pouvait apporter à l'art du roman et à l'art d'écrire en général : « La poésie, réside, selon lui, non pas dans l'action, mais dans l'interruption de l'action. » résume justement Kundera.
Il coupe toujours la parole à son propre discours.
Ce n'est pas une ruse, ni une diversion, donc, c'est son art poétique même.
Mais peut-être, chère Cécile, vous ai-je mal compris, et même volontairement, pour pouvoir me laisser aller à écrire ce texte sur Sterne, qui, sans ce désaccord, plus ou moins de bonne foi, n'aurait jamais oser être.
Savez-vous qu'à chaque fois que je vous écris je ne peux pas ne pas penser à Valmont écrivant à la petite Volange, qui s'appelle comme vous. Non que vous lui ressembliez, pas du tout, mais que voulez-vous, l'association des idées est l'un de mes vices, je ne cesse de faire de ces sortes de liaisons dangereuses dans le noir de mon crâne.
Laclos publia son chef-d'oeuvre en 1782, Sterne était mort depuis plus de dix ans.
Quel drôle de siècle tout de même, si on pense à Swift, le féroce, à Sade et Fourrier, si on pense à leurs châteaux, à leurs conquêtes, d'une fantaisie l'autre.
Je n'écris, personnellement, que pour cela, que pour trouver, en 2007, sans innocence aucune, une telle fantaisie... je construis mon étrange château de Silling, avec sa propre langue et ses propres lois.
Bref, fin du bavardage, je vous ennuie et vous souhaitez probablement vous-même retrouver le beau désordre, le calme charmant et le luxe pointilleux de votre propre château.
J'attends de vos nouvelles.
Amitiés.
Nunzio d'Annibale. »



Volume V

(Voir plutôt le volume précédant, ou le prochain, ou un autre comme vous voulez, quoique, je ne sais pas, j'hésite encore à me dévoiler à mon lecteur, que pourrai-je dire d'autre, moi, Volume V, que n'ont pas dit mes prédécesseurs, mes successeurs et mes intercesseurs, sur « Tristram Shandy » ? C'est la véritable question. Marc-Aurèle se dit quelque part à lui-même qu'il y a dans la vie deux sortes de choses : les choses qui dépendent de nous, d'un côté, et de l'autre, les choses qui ne dépendent pas de nous, si je me souviens bien. Et il continue en disant, si j'ai bonne mémoire, je mélange peut-être plusieurs « pensées », que le bonheur doit se jouer exclusivement sur les choses qui dépendent de nous et jamais sur celles qui ne dépendent pas de nous. Le roman de Sterne, « Tristram Shandy », est peut-être l'un des plus réussi de ce point vu là. C'est un roman qui ne dépend de rien d'autre que de sa propre forme, que son propre discours, que de ses propres artifices, que des ces propres ruses, que de ces propres règles. D'où mon hésitation à articuler mes idées sur une oeuvre dont il faudrait surtout ne rien dire. Je ne peux que vous renvoyer au texte lui-même, tous discours ayant perdu d'avance. Et en ceci c'est le roman de la plus parfaite indépendance aurélienne, si je puis dire. C'est une leçon de vie, évidement, involontaire, bien entendu. Je déteste ceux qui parlent des livres comme si les livres avaient été écrits pour eux, juste pour leur faire plaisir à eux. C'est du délire pur. Foutaises à foison. Les gens disent « ceci est mon livre préféré, on dirait qu'il a été écrit pour moi », c'est idiot. La grande littérature s'écrit en même temps pour tout le monde et pour personne, non pas pour tous, mais pour chacun.
On devrait interdire au gens de parler des livres. Mais c'est impossible, il faut qu'ils parlent, qu'ils en parlent, qu'ils reparlent, en reparlent, à n'en plus finir. Je ne vois d'autres solutions que d'interdire aussi aux écrivains d'en écrire, qu'on en finisse avec tous ces longs monologues d'ivrognes ! C'est vrai, quoi, merd', lecteurs, suivez mon conseil, arrêtez de parler, de lire et surtout d'écrire... ne lisez surtout pas ce qui va suivre, ce ne sont que des tirades d'alcooliques déguisées en théorie littéraire de lupanar, ce n'est qu'une suite de la même chose : des idioties habiles.)



Grosseur VI

Essai LXVI


Pourquoi diable Laurence Sterne écrit-il, tout en bas du Chapitre V du Livre XVIII, dans la drôle de page 438 de l'édition anglaise de poche de 1983 : «For my own part, I am resolved never to read any book but my own, as long as I live.»
Quoi ?
Tout le monde ne parle pas encore anglais ?
Attendez, le mieux serait de reprendre depuis le début en français, n'est-ce pas ?
Ok, version bibi, ni Mauron, ni Jouvet, copyright moi-même :
« Pour ma part, j'...
Merdre !
Puisque je propose la traduction en français je dois changer la nationalité de l'édition de poche.
Que mon lecteur me pardonne, je recommence une dernière fois, la bonne fois pour toutes les autres fois :
Pourquoi diable Laurence Sterne écrit-il, tout en bas du Chapitre V du Livre XVIII, dans la drôle de page 491 de l'édition française de poche de 1982 : «Pour ma part, je suis résolu à ne jamais lire aucun livre si ce n'est le mien, aussi longtemps que je vivrais. » (© Bibi)
Oui, tiens, pourquoi écrit-il cela ?
Pourquoi fait-il à ce point l'apologie de son propre livre ?
Une biographie encore inédite dont l'auteur m'a gentiment fait parvenir un extrait traite justement de cette énigme dans un chapitre entier, j'en recopie ici une partie :
« Compte-t-il vraiment ne plus lire que son propre livre ?
Peut-on le vérifier dans sa biographie ?
Le livre VIII de Tristram Shandy est probablement rédigé en 1764 mais en tout cas il est publié, cela est certain, en 1765.
Laurence Sterne meurt en 1768, le 18 mars, à Londres, d'on ne sait quoi, mais en tout cas ce fut à coup sûr, même s'il faut rester prudent dans ce genre d'investigation, d'une cause mortelle, probablement, pesons nos mots, d'un arrêt cardiaque, assurément.
Est-il probable que cet érudit n'est plus ouvert un seul livre jusqu'à sa mort si ce n'est, bien entendu, son propre livre ?
Dans le Chapitre XII du Livre IX, il parle de la barbe d'Homère se demandant si elle ne le gênait pas pour écrire... certes, mais est-ce à dire qu'il ait ouvert Homère pour l'occasion ?
Cela reste un mystère.
Dans l'invocation du livre IX il évoque son « Cher Cervantès » mais ne se demande pas comment Cervantès pouvait écrire avec un bras en moins, mais est-ce à dire qu'il ait feuilleté Cervantès pour l'occasion ?
Encore un mystère.
Voyons plutôt son dernier livre, A sentimental Journey, un récit de voyage en France des plus singuliers, écrit par un certain Yorick. Cela ne fait aucun doute : Yorick = Sterne.
A l'intérieur de ce petit chef-d'oeuvre Sterne cite souvent la Bible, Shakespeare, Cervantès, mais à demi-mot, et on ne peut pas savoir si ce n'est pas de mémoire.
On n'est pas plus avancé avant que Sterne, qui se prend pour Yorick, n'arrive à Versailles et ne nous avoue enfin que « ...Shakespeare étant sur la table, je me rappelais que j'étais dans ses oeuvres, je pris Hamlet, et l'ouvrant directement à la scène des fossoyeurs, au cinquième acte, je posais mon doigt sur YORICK, et présentais le livre au comte, en maintenant le doigt sur le nom-voici, lui dis-je, c'est moi.»
On est donc maintenant sûr que Sterne a ouvert au moins Shakespeare et donc qu'il nous mentait dans le Chapitre V du Livre VIII de Tristram Shandy, même si, de toute la littérature mondiale, le livre qui est le plus évoqué, dans A sentimental Journey, c'est Tristram Shandy, son propre livre.
Il n'a donc pas tout à fait menti non plus.
Et, se prenant pour Yorick, quand il lit Shakespeare, ne peut-on pas dire qu'il continue de lire son propre livre ? »
Je vous épargne le reste, cet auteur prolixe nous ayant gratifié de 45 pages à propos de cette seule phrase.
Mais la seule possibilité que ce biographe pointilleux n'évoque pas, c'est la possibilité que Sterne ait pu mentir seulement pour faire d'une phrase une belle métaphore.
Je dis mentir mais une telle exagération romanesque ne peut même pas être désignée comme un mensonge.
Quelle métaphore ?
Celle-ci : non qu'il arrête de lire les autres, mais qu'il lise partout, dans le monde et dans les livres, les ébauches de sa propre vie, le brouillon de son propre livre.
A moi de creuser ça.


Essai 88

Français, serrez les fesses, je vais démontrer maintenant la supériorité de Sterne sur Voltaire.
Il ne s'agit pas ici d'une histoire de goût, mais d'une évidence.
Affaire difficile ?
Il n'en est rien, écoutez !
Voltaire fait de la philosophie sérieusement, s'en moque gentiment en faisant des contes, écrit des lettres sublimes, des tragédies sans charme, des livres historiques brillants, voyage sans arrêt.
Voltaire a eu l'une des vies les plus passionnantes qui soit.
Sterne ne fait ni de la philosophie, ni des contes, ni de l'histoire, ni rien de manière éparpillée, mais il est capable, inventant ses propres règles, d'intégrer tout cela dans un roman qui s'appellerait, par exemple : Vie et opinion de Tristram Shandy.
On en a pour notre grade post-moderne : une Tristrapédia (pédagogie écrite par Walter, le père de Tristram), des contes en veux-tu en voilà, de la tragédie, du grivois, de l'historique, de l'avant-garde, des lettres, des carnets de voyages, le rire toujours à un pas de l'horreur, on dirait une vision raccourcie de l'univers, on aperçoit le rayonnement fossile de la comédie humaine, rien de tel en France si ce n'est Sade ou Cyrano dans la lune un peu avant.
Swift est un autre exemple, férocité en plus, de cette imagination débridée, de cette liberté d'esprit rarement atteinte ni avant ni après.
Swift et Sterne ne parle pas la même langue, en réalité, Sterne écrit en shandéen, Swift en Swiftien.
Qui oserait comparer les excès sublimes de Gulliver avec la tempérance ironique de Candide ?
Qui oserait comparer les excès shandéens avec les petites digressions de Jacques et son Maître ?
Personne, j'espère, ils ne jouent pas dans la même catégorie.
Joyce, dans Finnegans Wake, ne s'y est pas trompé : «...cet homme d'oiseau, de ciment et dédifices entassa imagifices sur imagifices...»
Joyce n'ignorait pas qu'une « sterne » est aussi un petit oiseau (« stern » en anglais) une sorte d' «hirondelle de mer», nous apprend Cécile Guilbert.


Essay 77

Encore le temps


Et concernant le temps, autant aller directement consulter un spécialiste, au hasard, le D. Proust. Prenons par exemple ce diagnostique qui s'appelle : Contre Ste-Beuve.
Proust n'en croit pas ses oreilles internes : où est passé tout le temps passé qui nous est passé dessus ? Comment ce qui était pourrait ne plus être ? Et si tout était là encore, êtres et choses, autrement ou pas si loin, dans un pavé de présent disjoint, entre deux synapses éveillées par un savant mélange de théine, de sucre et d'oeuf ? Et si il n'y avait que cela qui était là, si le passé était la seule chose saisissable ?
Joyce ralentit, grossit et zoome sur les graines des secondes : « Dans le cartable d'Armstrong gîtait un confortable sac de fourrés aux figues. De temps en temps, il en roulait une dans ses paumes et l'avalait  sans bruit. Des graines restaient collé à la pulpe de ses lèvres. Sucrée, cette haleine d'enfant. Gens cossus, fiers que le fils aîné fut dans la marine. Vico Road, Dalkey. »
Sterne interrompt, découpe et se moque du temps linéaire : « N'est-il pas honteux de consacrer deux chapitres à ce qu'il advint sur deux marches d'escalier ? Car nous n'avons pas dépassé le premier palier. Il reste encore quinze degrés à descendre et puisque, autant que je sache, mon père et mon oncle sont en humeur de bavarder, il risque d'y avoir autant de chapitres que de marches. »
Proust digresse, dilate et fouille le temps :
« Où ça ? Dans un fauteuil d'osier dans le jardin d'auteuil. Non, il fait trop chaud : dans le salon du cercle de jeu d'Évian, où on aura éteint sans s'apercevoir que je m'y étais endormi. Mais les murs se rapprochent, mon fauteuil fait volte face et s'adosse à la fenêtre. Je suis dans ma chambre au château de Réveillon. Etc. »
Proust place son narrateur et son lecteur au centre du temps, dans l'oeil du cyclone temporel, se laissant voluptueusement aller à la violence de ses réminiscences et nous y invitant.
Joyce essaye d'être partout, dans l'espace et le temps, dans chaque minute, le verbe incarnant seconde par seconde toute la matière.
Sterne, quant à lui, est presque en-dehors du temps. Il regarde le temps comme on regardait un opéra au 18ème, de haut, dans un balcon ironique qui serait un grand entracte. Et pour une fois, il n'y a pas grand monde au balcon.
Etc.



Volume VII

« Dédicace à un Grand Homme, moi-même.

Mon intention première était de dédier cet essai à la femme que j'aime mais elle ne m'aime plus, perdant ainsi son unique qualité. J'aurai pu le dédier, par exemple, à Cécile Guilbert, qui a écrit le meilleur livre sur la question Sterne, c'eut été mérité, mais à quoi bon, elle sait ce que je pense d'elle, et puis a-t-on déjà vu que l'on dédiait un essai de quinze pages à une femme ? C'est mesquin ; c'eut été cette fois hors de mes usages. Après avoir fouillé l'annuaire des grands hommes, un livre plutôt mince, et n'y trouvant personne d'aussi grand que moi-même, je veux dire, selon moi, j'ai décidé, logiquement, de me le dédier à moi-même.
Vous allez me dire que cela n'engage que moi.
Et vous aurez presque raison, si seulement cela n'engageait pas la raison elle-même.
La raison commune voudrait qu'un homme doive être modeste quoiqu'il arrive, c'est à dire d'une manière inconditionnelle.
C'est tout à fait idiot.
C'est l'injustice de la naissance et la liberté qui s'en suit qui doit conditionné la part de modestie de chacun.
Il s'avère qu'ayant été gâté par la nature sur tous les points et faisant chaque jour un usage sublime de ma propre liberté, il ne serait pas raisonnable, dans mon cas, d'être exagérément modeste ou de le rester très longtemps.
Bien entendu, si je connaissais quelqu'un de plus doué que moi pour être moi-même, je m'inclinerai, je ferais de la modestie une religion.
Cette dédicace à moi-même était donc, vous en êtes dorénavant convaincus, la seule solution.
Si seulement j'avais rencontré un jour quelqu'un qui écrive mieux que moi ce que je suis le seul à pouvoir écrire, je lui aurais dédié cet essai sur Laurence Sterne.
Mes amis, soyons sérieux, depuis Laurence Sterne, qui donc avait à ce point maîtriser l'art d'écrire si ce n'est moi-même ?
Vous êtes obligé de le reconnaître : personne.
Il aurait donc été tout simplement malhonnête et démagogique, dans mon précieux cas, de me laisser aller à la modestie.
Il me reste donc à me souhaiter à moi-même une bonne lecture, en espérant avoir réussi à divertir ma propre pomme, voire - faisons confiance à mon génie- à me surprendre moi-même. »


Excroissance VIII

Encore VIII


Et puis, entre deux scènes de manège, Sterne regarde Jenny droit dans les yeux et lui dit :
« ...je ne discuterais pas sur ce point : le temps s'évanouit trop vite ; de chaque mot soufflé dans cet air-ci j'apprends avec quelle rapidité la vie suit ma plume ; ces heures et ces jours, plus précieux, ma chère Jenny, que les rubis de ton collier, fuient sur nos têtes comme les nuages légers un jour de vent... »
Etc.


Essai voir... XXVIII

Propositions au Ministère de la Culture


Il faudrait placer cette indication sur les livres :
« ECRIRE ET LIRE TUE »
On dit souvent de Sterne, comme de Voltaire ou Diderot, qu'ils étaient les derniers écrivains heureux.
N'est-ce pas lui, anglais comme seul un irlandais peut l'être, qui se souvient de ce chant du pays de Cyrano : « Viva la Joia ! Findon la Tristessa ! »
Et nous alors ?
Nous ?
Pauvres innocents, les temps ont changé : « Findon la Joia ! Viva la Tristessa ! »
Ce droit nous a été enlevé, par qui, on ne sait pas trop, pourquoi ? Encore les conséquences du nuage de Tchernobyl, probablement, qui sait.
Pour preuve, une étude de cas : Jan Lars Jensen, romancier canadien.
Son agent littéraire nous raconte, en se frottant les mains,  sa descente aux enfers :
« Jan a publié Shiva 3000 en 1999, un roman d'anticipation sur l'Inde du 4ème millénaire. Ce fut un succès. Mais, contrairement au commun des écrivains, il n'a pas su gérer sa gloire. Au lieu de se reposer sur ses lauriers, il a sombré, tel le Titanic, dans une dépression, tel l'atmosphérique, qui l'a mené jusqu'au suicide. »
Malheureusement pour le commerce, heureusement pour lui, il s'est raté.
« Jan fut même interné dans un hôpital psychiatrique, continue son agent. Pris au piège de son propre livre, il s'est alors mis à faire des crises de paranoïa qu'il n'arrivait pas à maîtriser. Jan croyait que l'on cherchait à l'empoisonner, que tous ces amis lui voulaient du mal, que ces proches étaient corrompus, et que son roman, Shiva 3000, avait été la cause d'une guerre nucléaire mondiale. »
Qu'en est-il aujourd'hui ?
Son agent nous le dit : « Il va mieux, et il s'en est sorti grâce à l'écriture de son nouveau roman : Parano. Il a longtemps hésité à le publier, par pudeur, par respect pour son public, mais après une longue réflexion économique de 14 minutes, il s'est décidé à le proposer à son éditeur, qui l'a accepté. C'est une histoire tellement parlante... l'écriture a été pour lui une sorte de thérapie. Jan a su trouver les mots justes pour parler de son mal, arrivant quand même à captiver son lecteur et à le plonger dans le délire et la folie. Je conseille à quiconque vivant ce genre de chose de faire ce travail d'exorcisation par l'écriture. Un roman peut guérir une névrose, mais aussi la provoquer, c'est une très belle histoire... »
(Toutes ressemblances avec des personnes ayant réellement existées ou pouvant être amenées à exister est tout à fait voulues quoique fortuites. Les propos tenus ici sont tous inventés mais d'autant plus vraisemblables. Ce faux est un vrai.)
Voilà ce que l'on fait aujourd'hui avec le succès.
Picasso aimait dire qu'il s'était caché derrière son succès pour libérer totalement sa peinture.
Avec Sterne, c'est comme si le succès faisait partie intégrante de la démonstration romanesque.
Etc.


Try again LXXXIV later

Aurais-je réussi, avec tout ce charabia personnel, à donner un aperçu de ce dont je voulais parler ?
Et de quoi voulais-je parler ?
D'un roman de Sterne, le plus libre, peut-être, de tous les romans.
Mais, soyons sérieux, cet essai parle-t-il de cela ?
Est-ce probant, plausible ?
Est-ce que ça tient d'bout ?
J'entends déjà la rumeur : «Ca n'parle pa'd' Sterne dans c'texte !»
Mais qu' y'a-t-il de plus shandéen que de ne pas parler de Sterne dans un essai sur Tristram Shandy ?
Comme il le dit lui-même dans une dédicace : «Rien ne divertit d'avantage qu'un changement total d'idée.»
Etc.


Volume IX

Essay 33


Tirets en pagaille, effronteries, bouffonneries, saut de mots, de lignes, de pages, de chapitres entiers, uchronologie, pages blanches et pages noires... à quoi bon ? Pourquoi ça ?
Pages noires ?
Sterne l'interrupteur s'amuse à éteindre les Lumières et leurs bavardages philosophico-cons.
Des chapitres vides ?
Voilà, pour une fois, des chapitres incritiquables.
Les chapitres dans le désordre ?
Pour tuer le temps.
Les tirets ?
Pour ne jamais rien dire de catégorique, entre les tirets : un champ de nuances.
Pourquoi toutes ces blagues graveleuses ?
Car la vie est une farce rapide et graveleuse.
Etc.


Essai 8

Bref, le temps s'évanouit trop vite ; de chaque lettre tracée ici j'apprends avec quelle rapidité la vie suit ma plume ; ces heures et ces jours, plus précieux, chers lecteurs, que la prunelle de vos yeux courant sur ces lignes, fuient sur nos têtes comme les nuages légers de Tchernobyl un jour de grand vent...
Etc.


Essai nucléaire où 6 devient 9

...neuf livre pour un livre entièrement neuf - écrit de 1759 à 1767 comme si c'était hier, aujourd'hui, demain et toujours - 259 chapitres comme dans une année où les jours ne se ressemblent pas - presque dix ans de rédaction alerte mais nonchalante, rapide mais non pas pressée - deux livres par an, nous avait - il promis - deux fois huit seize - il en manque donc sept, encore une fois il a dû changer d'avis en cours de route, son plaisir le plus grand - et le mien - je me rappelle soudainement qu'il a aussi écrit : « Quiconque voudra me prendre la plume des mains et poursuivre le récit à ma place sera le bienvenu », message reçu, à moi de jouer, en bon gascon, heureux comme un mousquetaire de Picasso, la plume à la main, me voilà, à tout de suite, ma suite -

Nunzio d'Annibale