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Gombrowicz

Trois questions à Lakis Proguidis à propos de son essai sur Gombrowicz.

1° En 1989, vous publiez, chez l'Infini, « un essai sur l'oeuvre de Gombrowicz » intitulé : Un écrivain malgré la critique. Vous partez d'une position très originale et qui à mon avis fait date dans l'histoire de la critique littéraire : et si ce qu'on appelle « la critique » était en réalité, à quelques exceptions près, une sorte d'organisation internationale de « misomuses » et d'« agélastes » dont tous les discours ne servaient qu'à couvrir, déformer et enfermer l'auteur dont ils se sentent obliger de parler ? Et tout au long de ce livre vous passez en revue tous ces discours avec minutie et ironie pour en comprendre la mécanique, les raisons et nous en exposer les conséquences. Pourquoi avoir fait ce travail, poncer l'épaisse couche des poncifs, plutôt que d'étudier directement les romans de Gombrowicz ?

Lakis Proguidis : Je ne sais pas. Ou, plutôt, je ne me suis jamais posé cette question. La première fois que j'ai lu Gombrowicz, c'était en grec en 1978. On venait de traduire La Pornographie. Ce livre a changé ma vie, comme on dit. Installé à Paris à partir de 1980, je lisais avidement Gombrowicz et, naturellement, tout écrit le concernant. D'emblée, ce qui m'a frappé c'était le fossé entre l'oeuvre et le commentaire de la critique, journalistique et universitaire. Mais il faut être très précis là-dessus. Il ne s'agissait pas d'un simple malentendu. Ce n'était pas une interprétation plus ou moins erronée. C'était plus que cela. Plus que cette dose disons normale d'incompréhension que les critiques attitrés et les éducateurs de toute société réservent aux oeuvres d'art singulières. Il s'agissait de deux univers hostiles entre eux. Du côté de Gombrowicz, c'était la fraîcheur. Du côté de ses exégètes, la stérilité. Je me suis donc amusé à imaginer que Gombrowicz avait conçu ses oeuvres comme une sorte de réplique au commentaire à venir. Comme si Gombrowicz passait à la contre-offensive bien avant que la critique aride ne s'empare de son oeuvre. Voilà, j'ai pris ce renversement de l'ordre chronologique comme hypothèse de travail. Par la suite, j'ai essayé de mettre en scène ce duel unique dans les annales littéraires.
Ce duel se déroule en France en cinq actes et dure trente-deux ans. Il va du premier signalement de Gombrowicz dans la presse en 1953 jusqu'à un compte rendu paru dans Libération à l'occasion de la réédition de La Pornographie en 1985. En 1953 Gombrowicz vivait en Argentine. Il est venu en France en 1964, où il meurt cinq ans plus tard. Je signale ce détail biographique parce que mon duel n'est pas complètement imaginaire : Gombrowicz, présent sur le sol français, se sert de son Journal pour commenter la réception de son oeuvre et pour parodier les critiques qui sacrifiaient sa nouveauté à l'autel de leur credos théoriques.
Ce serait trop long de suivre ici l'évolution de la bataille étape par étape. En gros, de l'étonnement initial dans les années cinquante on aboutit à l'indifférence des années quatre-vingt. Il va sans dire que cet appauvrissement grandissant ne se manifeste pas exclusivement envers l'oeuvre de Gombrowicz. Concernant l'art, cette période se résume en une désertification profonde et générale dont Gombrowicz n'est pas le seul à subir les conséquences. Mais chaque cas particulier a ses caractéristiques propres. À propos de Gombrowicz, cela commence par la surprise. Une comète apparaît subitement dans le ciel littéraire français. Mais la machine de la critique ne tardera pas à se mettre en branle afin de concasser l'oeuvre, de rompre ses nervures et d'en faire un bouillon insipide avec ses concepts à elle et des citations de Gombrowicz arrachées à leur contexte. Or Gombrowicz n'est pas un os facile à ronger... Quoi qu'on fasse, il n'entre pas dans la modernité institutionnalisée. Tant pis ! Si son art, pensent nos spécialistes de la chose littéraire, ne s'accorde pas avec leurs directives, il n'a qu'à retourner, métaphoriquement s'entend, à son pays d'origine, la Pologne. C'est peut-être là-bas, mieux qu'ailleurs, semblent-ils conclure, que l'étrange beauté de cette oeuvre obtiendra sa justification. Au fait, il s'agit d'une démission et d'un ostracisme habile. Qui connaît un peu l'oeuvre de Gombrowicz sait à quel degré cette oeuvre parodie la « polonitude » et, en général, toutes les postures identitaires de l'homme prétendu moderne. Quel gâchis ! La France, qui a lancé Gombrowicz dans le monde entier, a en même temps oeuvré pour enfermer ses écrits dans les départements universitaires d'études slaves. Cependant, de cette confrontation, c'est l'oeuvre qui en sort victorieuse. Parce que, je le répète, il s'agit d'une oeuvre créée en prévision de cette catastrophe.
Vous comprenez, j'espère, que je n'ai pas l'ambition d'être théoricien de la littérature mais essayiste. Ainsi, quoique étant convaincu que, à nos jours, le critique ne joue plus son rôle de découvreur et d'éclaireur, je n'aime pas pratiquer de façon systématique la critique de la critique. Il me semble que nous avons mieux à faire : servir l'oeuvre. C'est donc l'oeuvre aimée qui, si j'ose dire, me dicte la forme de mon écrit et les cibles vers lesquelles je dois diriger mes flèches.
Les « misomuses », les « agélastes » ? Je suis en train de rédiger un essai sur le « rire romanesque » et sur son inventeur, Rabelais. Dans cet ouvrage, ce ne sont pas seulement les innombrables glossateurs de Rabelais qui sont visés, mais notre monde dans son ensemble. Ce monde qui, afin de faire vendre sa camelote, a érigé le respect du prochain, alias du client potentiel, en idéologie répressive. Tout compte fait, il ne nous reste désormais que le Pape avec qui nous pouvons rire allégrement sans risquer un procès, et encore...


2° La quatrième partie de votre livre s'appelle : « Biophilie ». D'abord : qu'entendez-vous par là ? Et qu'en est-il aujourd'hui, cette tendance de la critique décline-t-elle ou vit-elle son âge d'or ? Pouvez-vous faire un état des lieux de cette « pathologie » de la critique littéraire ?

L. P. : Le mot prête à confusion ; je l'admets. Or, justement, cette quatrième partie du livre est censée porter les clarifications nécessaires. Très sommairement, disons que ce mot désigne la critique qui utilise l'oeuvre pour fouiller dans la vie intime de l'auteur. Cette tendance non seulement ne décline pas mais bon nombre d'écrivains, sous prétexte de s'adonner à l'écriture, à leur activité fétiche, ne font qu'exhiber leur petit et insignifiant moi. Il s'agit, comme vous dites, d'un état pathologique, en harmonie parfaite avec nos sociétés qui font tout pour transformer la curiosité maladive du public en valeur suprême tant sur le plan moral que sur le plan bassement matériel.
Ne nous attendons pas toutefois à ce que ces sociétés assument pleinement leurs défauts et qu'elles essayent d'y remédier. Au contraire, elles produisent des théories et des oeuvres pour camoufler leurs pseudo-valeurs, voir pour les présenter et les diffuser comme de vraies valeurs. Dans cette supercherie, la critique littéraire qui est officiellement exercée ne fait pas exception. Depuis un demi-siècle elle ne cesse de « démystifier » le travail artistique et de nous éclairer sur les prétendus liens qui existent entre les oeuvres et ce que leurs créateurs cachent dans leur for intérieur. Les choses étant ce qu'elles sont, le plus souvent cela marche. Mais pas avec Gombrowicz. Lequel disait, je cite de mémoire, qu'il mordrait la main de celui qui oserait toucher à ses complexes ou, encore, que s'il exposait tel ou tel aspect de sa vie c'était pour mieux se cacher.


3° Un livre de « critique littéraire » véritable (ne devrait-on pas d'ailleurs inventer un mot pour ces livres de plus en plus rares) peut-il désormais se passer d'inclure la critique de la critique sans rater son but ? La question étant : comment un langage non polyphonique, non poétique, pourrait-il rendre compte de la singulière polyphonie poétique de tout roman digne de ce nom ? Et là où votre livre, je crois, se sort de ce traquenard, c'est en étudiant, avec humour et ironie, la déformation créée par la critique sur le sujet « Gombrowicz » ce qui est, en allant un peu vite, le thème fondamentale de l'oeuvre de Gombrowicz. Et ainsi, sans même parler directement de ses romans, vous en parlez. Qu'en pensez-vous ?

L. P. :Les mots n'y sont pour rien. Ce sont nous qui les rendons méconnaissables. Pour ma part, je préfère appeler mes ouvrages essais. Question de profiter de l'héritage de Montaigne à mon sens très différent du scientisme omniprésent. Le grand avantage de la forme essai, c'est qu'on peut lier ensemble pensée abstraite et expérience personnelle. Ainsi, dans ce mariage, la pensée n'est jamais totalement abstraite et l'expérience ne vire pas au caprice. J'écris donc des ouvrages sinon polyphoniques du moins bicéphales avec une tête tournée vers le monde et l'autre vers l'oeuvre.
Concernant les formes, le problème n'est pas, me semble-t-il, d'inventer pour le commentaire critique, une fois pour toutes, une forme à la hauteur de la « singulière polyphonie poétique de tout roman », selon votre admirable formule. Cela n'existera jamais. Du moins tant que l'art garde une longueur d'avance sur son commentaire. En revanche, nous pouvons toujours utiliser les moyens de bord pour enrichir de notre lecture singulière l'oeuvre étudiée.
Je vous remercie d'avoir vu que, malgré les apparences, je ne parle finalement que de l'oeuvre de Gombrowicz. En effet, comment pourrait-il en être autrement ? C'était la lecture de son oeuvre qui m'a ouvert les yeux sur notre monde stérile et autorecyclable et, par conséquent, qui m'a permis de discerner dans le brouillard ses adversaires.

Novembre 2006