

Mother
Ma mère - peu vous importe qu'il y en ait plusieurs -, frêle femme, frêle feuille, flamande, flammèche, à la voix fluette en réalité femme de feu extrêmement fine, geisha, beauté,
pupille bleutée, qui, au premier coup d'oeil, me fit bander et penser aux fameux primitifs Bouts, Christus, ou même Van Eyck, m'avoua, lors d'un ultime dîner tête à tête, se
contreficher de la poésie des poètes. A peine avait-elle parcouru Rilke et Rimbaud, doués, je ne dis pas, archi-lucides, c'est certain, il n'empêche que. Voilà. La poésie, si poésie
il y avait, devait se trouver quelque part entre Flaubert et Nietzsche, Saint-Simon et Bossuet, Racine et Rabelais, Kafka et Kundera, au point de jonction des arts et des sciences,
étant intimement liée à la connaissance, infiniment plus qu'à la forme versifiée. D'ailleurs, un siècle de littérature, et Joyce le premier, n'avait-il pas démontré, par l'exemple,
l'obsolescence des genres, comme Un coeur simple un demi siècle plus tôt avait d'un seul coup réduit à néant toute la poésie de Musset ? Elle avait raison, toute la
poésie que j'avais lue au cours des dix années écoulées ne valait pas un clou, à deux ou trois exceptions près. Ceux qui haïssent la poésie aujourd'hui sont aussi ceux qui la font,
pensait-elle. J'étais d'accord mais n'en ai rien dit ne voulant pas lui montrer à quel point nous nous ressemblions. La poésie, si poésie il y a, est le système nerveux central de la
parole, pensait-elle. Se soucier, un tant soit peu, de poésie, si poésie il y a, c'est t'interroger sur l'engagement de la parole dans un monde où les mots ne valent plus tripette. Elle
s'est interrompue pour nous resservir un verre - grand cru, Chardonnay -, tandis que je passais en revue tous les soi-disant hommes et femmes de lettres que je connaissais. Je
me suis mis à imaginer des horreurs ; je me suis mis à les décapiter ; je me suis appliqué à extraire leur langue de leur gueule verbeuse à souhait, c'était aisé. J'en avais le pouvoir
(tu parles !), j'en assumerais les conséquences. Cette engeance merdique devait être exterminée. A tous prix. Le sang et l'encre allaient couler. Adieu formes et formules caducs,
feintes fientes farcies de poésie, bambins, égotrips en plein, adieu ! Mon dieu, non ! Les revoici : et moi j'y vois et toi tu y vois, amas de mots, lego, ergo : égaux, libre
d'interprétation ! C'était une armée de cafards qui reparaissait périodiquement dans un nuage de flatuosité verbale qui recouvrait tout - flac floc flic flac ploc, un fléau impossible
en endiguer, des ectoplasmes imperméables aux balles que vous pouviez leur décocher. Fantômes, zombies, ectoplasmes, oui ce sont les mots qui me sont venus à l'esprit lorsque
je passai en revue les soi-disant poètes que je connaissais, et aussi : éther, vapeur, révolte désinvolte, rien à voir, bien sûr, avec sens, précision, rigueur, ça s'extasiait pour rien, du
rien, dans leur rien ad nauseam, ça posait, ça essayait de me rallier, ça croyait réellement que j'épousais leur cause - impossible sur ce point de les détromper - j'étais dans leur
camp, comme si camp il y avait - j'étais d'accord - impossible de leur démontrer quoi que ce soit, cqfd, puisque les mots n'ont pas de sens exemple vous leur fourriez sous les
yeux Une saison en enfer, intitulé on ne peut plus parlant, clair, archi-éloquant, et bien voyez-vous pas du tout, pur hasard, caprice, lubie, pourtant Rimbaud a bien
écrit une saison, non pas une année, un mois, un moment, ergo : les mots ont un sens, et ô combien plus encore en poésie, ma mère m'a jeté
un regard tendre amusé, vous êtes belle, très très belle, mais oui, voilà, viens-là, vois-tu, il n'y a pas de limite au langage, il n'y a que des intellects limités ; de même, il n'y a rien
d'innommable, juste des inhibitions - allons, viens-là dans mes bras à genoux comme si de rien n'était elle s'est mise tout à coup à m'embrasser front joues lèvres cou comme un
dieu roi héros aimé ému par sa beauté bas tailleur chemisier échancré qui te croiras si tu racontes ça tu diras que tu as rêvé tout inventé pour épater et moi drôle que je puisse faire
ça sans dégoût fascination ou terreur sillon fesses fraîches pommelées et elle personne ne sait ne saura ne peut savoir ça secret mon fils mon homme enfoui endurci à jamais parti
et moi mère fille de ton fils humble et haute plus que toute créature, et elle surtout ne pas pleurer, et moi, retour au bercail doucement laissons durer, c'est à ce moment là qu'une
troisième voix se fit entendre, je pense ne pas être apte à écrire quelque chose sur ma mère, ou sur quiconque d'autre de ma famille, ou n'importe quelle personne réelle,
vivante ou non, - j'ai frissonné, ça n'était ni la voix de ma mère, ni la mienne - , je ne peux écrire ou penser quoi que ce soit de clair sur personne d'existant, même
en songe, ou alors - la voix se fit tout à coup plus grave et insistante - ou alors sous une forme poétique, c'est-à-dire de manière libre et désinvolte.
Ces derniers mots me mirent la puce - ou devrais-je dire le cafard ? - à l'oreille, il n'y avait qu'un poète content pour rien qui pouvait ânonner une connerie pareille, et venir, à
ce moment précis, me confier ses défaillances, et me dire, à moi, clairement encore qu'implicitement - hypocritement donc, que la poésie, à ses yeux, mais sachant que tous le
pensait, était désinvolte. C'était un aveux (affreux), ça se voulait larmoyant et touchant, la voix avait insisté sur : je ne peux pas, je ne peux pas - de manière à ce que
personne, sinon un monstre fascisant comme moi, ne puisse refuser d'abonder dans ce pitoyable et pseudo psychodrame. Ma mère a lentement roulé sur le flanc, elle n'avait rien
entendu - j'avais rêvé -, elle est restée calme et silencieuse tout contre moi. Je lui ai demandé si elle croyait les animaux animés d'une âme. Elle a ri, de ce rire qui a toujours eu
l'heur de me faire bander, et m'a répondu qu'oui. J'ai dit : hérésie, et ri à mon tour. Sa chevelure en désordre la rendait mille fois plus belle encore, plus jeune, plus fraîche, plus
désirable. J'étais frais comme un malfrat satisfait du crime qu'il a commis. Je me disais : remettons ça. Ou encore : ma vieille, j'en sais suffisamment sur toi. Ma mère, cette mère-là
du moins, était une femme, uniquement, simplement une femme, avec laquelle j'allais passer la nuit et que je ne reverrais plus ensuite. Parce qu'elle ne voyait en moi
qu'un amant (classique) et que pour ma part, je n'avais ni envie ni besoin de barboter des siècles durant dans ce sacro-saint liquide amniotique.
Elle s'était contentée de me mettre au monde - ce qui n'est déjà pas si mal -, elle n'avait pas eu à me nourrir, ni à me maudire, mais mère et mort dans l'âme, elle n'a jamais
vraiment cru en mes ambitions littéraires. Ma mère tenait l'intelligence en trop haute estime pour se décider à écrire - version officielle - la vérité, moins romantique, veut qu'elle
ne parvint jamais à sacrifier à son fils - l'autre, cadet légitime qui m'avait illégitimement emprunté ma voix - le temps nécessaire pour écrire. La vérité, toute simple, est qu'elle
manquait cruellement de l'égoïsme qu'elle me reprochait. L'écrivain que j'étais et qu'elle n'était pas. L'homme libre que j'étais et la femme libre qu'elle venait d'être pour la
première fois. Nous étions devenu au fur et à mesure des années cette chose assez peu recommandable qu'on appelle un couple. Voilà la vérité. Elle était trop intelligente pour
se cantonner gentiment à son rôle de mère. J'étais assez con pour ne pas m'en apercevoir. Comme elle s'était juste contentée de me mettre au monde, ça n'était pas vraiment
un problème. Je ressemblais beaucoup à mon père. La beauté. Je ressemblais encore plus à son frère. L'égoïsme. Je l'ai prise dans mes bras et elle s'est mise à claquer des dents
et à frissonner et à contenir ses larmes. Je pouvais presque l'entendre penser : Une femme intelligente considère la réalité froidement et ne se plaint pas. Une femme intelligente ne
doit en aucun cas se voiler la face. Une femme intelligente sait pertinemment qu'elle ne reviendra jamais en arrière. Une femme intelligente sait toujours ce qu'il y a de mieux à faire.
Il était temps pour moi de disparaître ou de la dévorer tout à fait. Tout indiquait que nous ne nous reverrions jamais : l'air, la lumière, la satiété et la fatigue, et un éclat dans ses
yeux que je ne voulais pas voir, que je refusais de décoder. « Jamais plus », ou encore : « Je suis en train de m'éteindre et tu ne t'en aperçois même pas ». Elle a insisté pour que
je reste encore un peu. J'ai prétexté je ne sais plus trop quoi. Et puis j'ai dit : à bientôt. Un homme est sorti de l'ascenseur et lorsque je me suis retourné une dernière fois vers
elle, ma mère avait disparu.
J'ai écrit tout en marchant : Ma mère, frêle femme, frêle feuille, flamande, flammèche, à la voix fluette en réalité femme de feu extrêmement fine, geisha, beauté, pupille bleutée et
puis j'ai encore réfléchi à ce mot du philosophe : « Ce qui nous paraît naturel n'est vraisemblablement que l'habituel d'une longue habitude qui a oublié l'inhabituel dont il a jailli. »
Ce qui m'a immédiatement ému aux larmes. Avant de m'engager plus avant dans la gare, j'ai eu une envie irrépressible de la rappeler. J'ai composé le numéro et une voix
préenregistrée - la mienne ? - a dit : le numéro que vous avez composé n'est plus attribué, jusqu'à ce que j'aie la force de raccrocher.
R.D.