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Dans le sillage...

* Cette « interview » avait été commandée par le magazine Vogue pour le numéro de novembre 2005. Mais, de peur « d'incommoder ses lectrices », Vogue a finalement choisi de ne pas le publier. Pierre Guglielmina s'est naturellement tourné vers In Situ !, qui n'a pas peur, au contraire, d'incommoder ses lectrices ; ni même ses lecteurs.


Retour sur Lunar Park, le dernier roman de Bret Easton Ellis.
Qui commence avec BEE « lisant au livre de lui-même, » comme dit Mallarmé à propos d’Hamlet. Ou plutôt aux livres de lui-même, relisant les débuts de tous les romans qu’il a écrits pour tenter de comprendre comment les choses ont pu en arriver là. « J’étais accablé par ma vie et ces premières phrases semblaient être le reflet de ce qui avait mal tourné. » Il y a quelque chose de pourri dans l’île d’Ellis : au fil des ans, le miroir de ses propres mots l’a peu à peu transformé en nègre du narcisse, en ghost-writer de lui-même. En Not(to)BEE. Pas étonnant dans ces conditions que Shakespeare vienne planer sur les pages de ce roman et fournisse une de ses épigraphes : « Des tablettes de ma mémoire/J’effacerai tout ce qui y fut inscrit de futile et de tendre/Tout adage livresque, toute forme,/Toute impression passée/Que ma déférente jeunesse y a copiés. »
La complaisance vis-à-vis du crime, la morgue de la drogue, l’impudence du sexe, l'arrogance de la vie de rock star, tout ça n’était que jeunesse déférente ? Mais à l’égard de quoi, envers qui ? C’est pour répondre à cette question profonde, sinueuse, que le personnage de Bret Easton Ellis est sommé de paraître sur scène par un spectre qui n’est autre que l’ombre de lui-même. Ou bien s’agit-il du spectre de son père ? Ou encore de celui de Patrick Bateman, le tueur fou et pas si fou d’American Psycho ? Nouveau prince d’un Danemark désormais planétaire, venant mesurer quel progrès le refoulement a fait dans la vie affective de l’humanité, le Bret Easton Ellis de Lunar Park débarque dans une somptueuse maison d’Elsinore Lane avec femme et enfants. Oui, Bret Easton Ellis est marié. Oui, Bret Easton Ellis a un fils. Robby. Robert, comme le père d’Ellis décédé à qui est dédié le roman. Robby avait douze ans au cours des douze journées qui scandent l’action de Lunar Park. Loin de ses parents depuis, il a grandi et mûri vite, et se révèle un fin lecteur de son père. Pierre Guglielmina, qui a traduit le livre en français, l’a interviewé.



Pierre Guglielmina/ Puisque Lunar Park est en apparence un roman d’horreur familial, on pourrait peut-être commencer par deux scènes étranges, qui m’ont fait penser à des cauchemars célèbres commentés par Freud. La première où il est dit du père de votre père qu’il est mort et qu’il ne le sait pas, ce qui, apprend-on, fait de lui une âme en peine ou en détresse. La seconde, plus étrange encore, qui réunit votre père, son père et vous en un cercle parfait : « J’ai rêvé de Robby . . . tout comme j’ai rêvé de mon père que je guidais par la main . . . pour lui montrer le lézard que Robby avait essayé de me montrer à Nashville, mais qui n’était pas là non plus. » C’est quoi ce lézard, qui n’est pas là où on le cherche et que les fils, inlassablement, veulent montrer aux pères qui ne savent pas qu’ils sont morts ?

Robby/ Mon père dirait volontiers, je crois, qu’il connaît bien l’enfer, qu’il a passé sa jeunesse à s’y faire. Sans pouvoir s’y faire, d’ailleurs. Je pense que, dans Lunar Park, il cherche les nouvelles coordonnées, dans l’espace et dans le temps, du purgatoire. Je viens de lire L’interprétation des rêves et Freud dit un truc génial : en passant d’Œdipe à Hamlet, on mesure quel progrès le refoulement a fait dans la vie affective de l’humanité. C’est le seul progrès incontestable des sociétés occidentales. Mon père, dans Lunar Park, prend la mesure de ce qui s’est passé depuis Hamlet. Mesure sans mesure. Regardez la phrase que vous avez citée : il rêve de moi, puis de lui montrant à son père un truc que j’avais essayé de lui montrer et qui n’était pas là non plus. C’est une levée du refoulement, cette phrase. L’ordre des générations est renversé. Le cours du temps explose. Time is out of joint. Ce n’est pas l’époque qui est hors de ses gonds. C’est le temps même. J’apprends quelque chose à mon père, je lui montre une chose très importante qui n’est pas là où on l’imagine être. Qui n’est peut-être nulle part. Et lui accomplit le même geste pour son père. C’est l’action la plus profonde et la plus cachée du roman. Le personnage de Robby a un plan. En dépit des tonnes de médicaments (stimulants, stabilisateurs d’humeur, antidépresseurs, régulateurs de l’hyperactivité et du déficit d’attention, anti-convulsifs et anti-psychotiques) que lui fait avaler sa mère, Robby est le seul personnage qui sait où il va dès le début du roman. Et son père s’en aperçoit de mieux en mieux, à mesure qu’il échappe à son propre refoulement. « Est-il père aimé comme tel par son fils, fils comme tel par son père ? » demandait James Joyce. Dans Lunar Park, mon père répond selon l’ordre de cette question qui n’a plus rien à voir avec la chronologie courante.

PG/ Vous disiez, « une chose très importante » ?

Robby/ Dans le fameux cauchemar du fils qui prend son père par la main, Freud lui fait dire : « Ne vois-tu donc pas que je brûle ? » On est encore dans une représentation qui appartient à l’ancien monde. C’est le rêve d’un père qui s’est un peu assoupi, qui n’a pas vu que le champ de bataille ou le dance floor avait changé. Freud, à qui on a fait savoir que Dieu était mort, pense avec un pessimisme justifié que tout adulte ne peut jamais se débarrasser complètement d’une peur infantile de la mort, des flammes de l’enfer, du Diable. C’est curieux, non, cet attachement à l’enfer ? Dans Lunar Park, je montre à mon père, sans dire un mot, un lézard qui n’est même pas là. Qu’est-ce que ça veut dire ? D’abord, que plus l’humanité refoule, plus l’enfer devient anodin. La naissance, la mort, la corruption, la folie, le crime, le châtiment n’ont plus besoin d’être écrits en lettres capitales. Et l’enfer n’a plus besoin de fleuves de sang bouillant, de poix brûlante, de pluie de feu. Juste un petit lézard qui se chauffe au soleil et qui n’est même pas là. C’est la grande force du livre : l’effet de terreur infernale créé par des choses anodines, minuscules, des détails infimes. Sur le point de disparaître ou d’être frappés d’oubli. J’aime beaucoup quand il dit que les madeleines de Proust sont des mandarines. C’est hilarant et, au même instant, horrifiant.

PG/ Mais le lézard absent ?

Robby/ Oui, c’est la bonne nouvelle. Le lézard qui se chauffe au soleil, ce sont les flammes de l’enfer réduites au dérisoire d’une séance de bronzage sur le bord d’une piscine ou sur un toit d’immeuble. L’enfer en est là. Et, au fond, il n’est même plus là. En fait, si je me souviens bien, c’était une salamandre.

PG/ Une salamandre ?

Robby/ Oui, je voulais montrer à mon père une salamandre, dont on dit qu’elle peut vivre dans le feu. Elle vit dans le feu, dans l’enfer où les autres périssent, elle traverse sans dommage le lieu qui fait encore rêver à faux, refouler, toute l’humanité. L’enfer n’est plus rien pour elle. C’était une bonne carte que je lui donnais. Il l’a bien jouée.

PG/ C’est-à-dire ?

Robby/ La salamandre ou le lézard est là—plus là pour signifier que ce qui est transmis ne coïncide avec aucun père réel (ni le mien, ni le sien). C’est quelque chose qui vient de plus loin que la simple présence. Et mon père a su comment faire circuler ça dans le roman. Je suis son père, il est mon fils. Son père est mon père, Bret devient le père de son père. À partir de là, on peut envisager la paternité comme autre chose qu’une fonction biologique, plutôt comme une fiction légale. La fiction des fictions. La clé. Sauf qu’elle est de plus en plus soupçonnée, surveillée, noyautée, comme le roman lui-même. Mais mon père a compris que son fils avait raison, puisqu’il s’était évadé. Lunar Park est un roman d’évasion.

PG/ A un moment donné, il y a dans Lunar Park un dédoublement de Bret et de « l’écrivain ». C’est l’écrivain qui, d’un côté, prévient Bret (« Faux, Bret, Robby imaginait une évasion ») et, de l’autre, espionne Bret (« Mais tu avais besoin d’un alibi pour quitter la maison. Sinon comment aurais-tu expliqué ton “évasion” du 307 Elsinore Lane ? »). Juste après, on lit : « Ecrire te coûtera un fils et une femme, et c’est pourquoi Lunar Park sera ton dernier roman. » Et là, c’est Bret qui parle. Pourquoi ce dédoublement et cet avertissement, à votre avis ?

Robby/ A un type qui lui dit, « Dans l’art, je cherche à découvrir la totalité », Jack Kerouac répond « Dans l’art, j’ai trouvé la moitié. » Il y a ceux qui cherchent et il y a ceux qui trouvent. À partir du moment où on ne voit plus dans l’art ou la littérature la quête infernale d’une totalité perdue, mais un art du silence, de l’exil et de la ruse, un moyen d’évasion hors d’un enfer de plus en plus dérisoire mais néanmoins féroce (féroce parce que dérisoire), je crois qu’on est obligé de multiplier les écrans, les masques. À l’heure très sévère de l’enfer dérisoire et intégré, la littérature, loin d’être une expérience crépusculaire, est un abri, un écran, un masque, une moitié pour une expérience inédite de la liberté. C’est pour ça que mon père se moque des écrivains timides et des visions pessimistes de cette affaire, et qu’il écrit à propos d’une ravissante idiote de seize ans : « Il l’oblige à lire des livres de Milan Kundera. » Lunar Park est optimiste à propos de rien, comme dit Francis Bacon. Une moitié de la littérature, visible, n’est rien. Être seulement ou totalement un écrivain, c’est se condamner à cette visibilité. C’est pour cette raison que Bret peut dire, ironie absolue, qu’il va perdre un fils et une femme, et que Lunar Park sera son dernier roman. C’est un panneau qui cache l’enjeu véritable : la conception qu’il se fait de la littérature et le sacrifice secret qu’il va lui falloir accomplir. L’autre moitié, donc, est cachée . . . Mais là, je dois me taire. Je peux seulement vous faire sentir le truc en vous montrant comment mon père s’y est pris pour dire ça dans Lunar Park. Je rapproche deux passages qui se situent à une page l’un de l’autre à la fin du roman. « J’ai remarqué que mon fils avait laissé un dessin : un paysage lunaire. Il était si détaillé que j’ai dû prendre mon temps pour l’étudier, me demandant quelle patience il avait fallu à mon fils pour dessiner ce paysage lunaire. D’où venait cette intention ardente et incessante ? J’ai vu aussi qu’il y avait un mot écrit dessus et j’ai touché le mot du doigt. » Et puis : « L’urne qui contenait ce qui restait de mon père avait explosé et les cendres tapissaient les parois du coffre. Et dans la cendre quelqu’un avait écrit, peut-être du bout du doigt, le même mot que celui que mon fils avait écrit sur le paysage lunaire qu’il m’avait laissé. » Voilà, un mot inscrit du bout du doigt et effacé.

PG/ Ça me rappelle quelque chose . . . Merci.

Bret Easton Ellis