
FESTINA
«Résumé de l'Histoire Universelle, comédie en 1 acte :
Acte I
Scène première et dernière.
(Entre Dieu)
Dieu : Festina !
(Dieu Sort)
Rideau sur la métaphysique. »
Dieu Le Père
In Oeuvres Complètes, page 4563, Editions Gallimard.
Et pourtant, derrière le rideau du grand théâtre du monde, Vivaldi s'agite, son bréviaire en main, récitant les 150 psaumes de David, faisant les cents pas. Dans chaque pas :
600 fois le même concerto, dans chaque concerto, 600 concertos possibles, quelques cantates, environs 43 opéras, plus ou moins 90 sonates, on ne sait combien d'oeuvres
perdues, peut-être des pièces pour clavier, j'en passe, du pire, du meilleur, les greniers vont bientôt parler. Tout compte fait, une centaine de chef-d'oeuvres, qui dit mieux ?
A part Bach, Mozart, personne ne fait le poids.
« Il Giardino Armonico », Fabio Biondi et son Europe Galante ou encore les « Sonatori de la Gioiosa Marca », nous rappellent à l'ordre tous les deux trois ans: Les quatre
Saisons, tube intersidérale du Classique, sont étrangement « sur-écoutées » et « sous-entendues.» Paradoxe ? Pas tellement, car, par exemple, la physique quantique sait
observer, depuis 1997, un même électron dans deux états différents et contradictoires. C'est ce qu'ils appellent « la superpositions des états. » Il suffit d'avoir deux oreilles pour
observer humainement ce phénomène « quantique » avec Les quatre Saisons : en même temps chef-d'oeuvre indispensable à la musique savante et oeuvre fantasmée
mineure dont la plupart des têtes molles du classique voudrait bien se passer.
Des preuves ? Prenons Rinaldi Alessandrini, musicien d'exception, chef d'orchestre baroque faisant autorité. Voilà ce qu'il en pense : « Il a tant écrit qu'on ne peut
raisonnablement s'attacher à sa musique, contrairement à Monteverdi...ou Mozart. Sa musique fût conçue et écrite à une telle vitesse qu'il faut l'aborder de la même manière :
on la travaille, on la joue, on la reprend facilement et on l'abandonne avec autant de rapidité. Vous trouverez rarement quelqu'un qui vous dise : « Moi je ne peux pas vivre
sans tel concerto », d'un autre côté, nous sommes entraînés par cette musique, même si elle refuse la profondeur et réclame une écoute légère - ce n'est pas une symphonie
de Brahms ou de Mahler. Si on doit exclure l'une de ses oeuvres d'un concert, on se dit qu'on la jouera la prochaine fois, voilà tout. »
Que la revue Musica lui ai laissé dire une telle ânerie est déjà incompréhensible.
Admettons qu'ils aient déformé ses propos.
Mais alors, vérifions, et non ! Pas de procès pour diffamation à ma connaissance, malheureusement.
Alors quoi, rien, il a dit ça, et c'est tout, et c'est à peu près le discours admis.
Rapidité, légèreté, quantité à la trappe, au trou, Picasso à la trappe, et Vive le Mahleur et le Drahms !
J'espère au moins qu'Alessandrini a une excuse.
Folie passagère, la drogue, l'alcool, une femme à séduire... ?
Dois-je faire la liste des oeuvres de Vivaldi dont je ne peux pas me passer ?
Où dois-je partir dans des considérations sur la bêtise des musiciens ?
Qu'ils jouent et qu'ils se taisent, bordel de merde.
C'est pourtant bien ce même Rinaldo Alessandrini qui a reconstitué et enregistré les Vespres pour la Vierge dont je ne peux plus me passer.
Mais est-ce le même Rinaldo Alessandrini...là encore, la physique quantique et sa théorie de la « superposition des états » à peut être beaucoup à nous apprendre...patience !
Que les musicologues se rassurent, je ne joue pas dans la même catégorie, je n'ai aucune révélation à faire, je n'ai pas été fouillé les archives de Vienne et c'est à peine si je lis le
solfège. Rien, à priori, ne m'autorise à la ram'ner, si ce n'est que je possède, tout comme Vivaldi, et comme vous tousse, deux organes externes placés de chaque côté de la tête
qu'on appelle des oreilles. Mais après tout, n'est-ce pas là déjà des conditions idéales pour parler de Vivaldi et comprendre l'essentiel ?
L'essentiel ? C'est-à-dire ? Théâtre, couleurs, rapidité, violence, palette quasi-exhaustive des émotions humaines, « vrai goût du passage du temps ». L'essentiel quoi, merde, et
pas seulement en musique.
Voyons donc comment, par exemple, « L'Estate » (Op. 8, N°2, Rv .315), cette partie mineure de cette oeuvre mineure qu'est Les quatre Saisons, se
« refuse à la profondeur » et « réclame » à grands cris « une écoute légère »-et en quoi, elle n'est pas, en effet, « une symphonie de Brahms ou de Mahler ».
De toutes les versions que je connais, c'est celle de Biondi, en 2001, qui me paraît la plus riche, la plus sonore, la plus rythmique, la plus colorée, la plus... vivaldienne, si j'puis
dire.
Ecoutez-moi ça :


C'est le début de l'été, 11 mesures, exactement, on appelle ça de la « musique à programme », comme si les autres en était dénués ; ici on nous raconte que: « Sotto dura
Stagion dal Sole accesa Langue l'huom, langue 'l gregge, ed arde il Pino », je traduis festina : « sous la dure saison écrasée de soleil, l'homme se languit, le troupeau se languit et
les pins flambent. » Il y a toujours un poème ou de la poésie derrière, devant et au dedans de toute musique digne de ce nom. Pour Vivaldi, l'interprète, surtout au violon, est
toujours une sorte de comédien avant tout. Justement, Tonino note ceci, au dessus de chaque ligne, comme un directeur d'acteur : « Languidezza per il caldo » (lascivité où nous
met la chaleur), il faut donc jouer la « languidezza del caldo » ; cette lascivité, il la note sur la partition mais elle est toute entière dans le haut « si » isolé de la 5ème mesure, mais
aussi dans le do insolent de la 7ème mesure et encore dans le ré insulaire de la 9ème mesure. Les descentes en demi-ton de la 6ème, 8ème et 10ème mesure sont des corps se
languissant, le feu faisant pliés les pins, les bêtes s'écroulant, écrasant la verdure. Peinture, prose narrative, poésie expressionniste, physique et métaphysique du passage du
temps, la musique de Vivaldi est tout cela à la fois, en 11 mesures, qui dit mieux, qui dit plus vite, personne, festina !

Et que dire de ce beau canon, qui n'est pas sans évoquer la fin de la St Matthieu (le choeur : Wir setzen uns mit Tränen nieder) mais partant de la même base mélodique,
polyphonique, Bach nous fait 7 minutes quand Vivaldi ne développe même pas, passant, festina !, très vite à autre chose. Non qu'il ne sache pas le faire (allez donc écoutez les
choeurs sublimes de Juditha Triumphans ou Vivaldi développe à merveille sur 6, 7 minutes) mais car ce n'est pas ici, son propos, et avec Vivaldi, il s'agit toujours
de musique de situation, de musique situationniste, il adapte toujours ses possibilités mélodiques, rythmiques, orchestrales, au propos, à la situation.
Et maintenant une page de publicité estivale avec Bashô :
«Les palourdes
Bouche close
Quelle chaleur ! »
Longues après-midi d'été sans fin, toute la matière a ramollit, l'asphalte brûlant, collant sous mes godasses, les fleurs écrasées pas un soleil dont on se demande s'il va finir par
se coucher. Et puis, par moment, le vent, « Zéphyr souffle doucement, mais, à l'improviste, Borée s'agite et riposte à son voisin » :

Il s'agit toujours de dire ce que seule la musique peut dire. D'où ses choix méticuleux dans l'orchestration. Ceux qui en font toujours trop dans le trop peu reprochent toujours
beaucoup à Vivaldi d'en faire trop, d'écrire trop, d'aller trop vite, alors que c'est proprement le contraire, Vivaldi réduit toujours au strict minimum ; seule la description du
monde compte : tel instrument pour dire ceci, tel autre pour dire cela, et ces deux là ensemble pour faire dialoguer la matière.
Marcel Marnat : « Cette proportion très frappante de tonalités mineures (à une époque où elles n'apparaissent que dans le cadre des relations tonales ou comme piment fugitif)
suffirait à signaler la diversité des points de vue assumés par le compositeur, l'audace de leur formulation, et, plus profondément encore, le souci qu'il avait d'exprimer ainsi tous
les aspects du monde...».
Quand Mahler gonfle à l'univoque son orchestre de la plus grande pauvreté possible, Vivaldi découpe, alterne, joue, cherche, trouve, et arrive à décrire la vie elle-même :
changeante, rapide, violente, théâtrale, légèrement fausse.
Je n'y tiens plus :
« Lettre ouverte à Rinaldo Alessandrini,
Mahler n'aura jamais fait que décrire vulgairement la chose la plus vulgaire qui soit : le petit drame psychologique anthropomorphocentriste. On ne voyage pas avec Mahler,
on reste dans deux trois quartiers sordides d'une Vienne déformée par ses loupés biographiques de névrosés autrichiens...la musique dépressive, je suis absolument d'accord
avec David Laurens Atria, n'a pas lieu d'être, est une aberration.
Soyons plus nuancé : la musique peut mieux que tout autre art décrire les états d'âmes, même les plus dépressifs, sans le devenir pour autant. La musique de Mahler est sans
distance, elle est à peine de la musique, c'est une humeur qui se laisse aller à sa propre bêtise sans distance. »
Un passage biffé de ma lettre à Alessandrini :
« La profondeur qu'on présume à Mahler vient entièrement de ce qu'elle fait appelle justement à la plus plate surface de nos humeurs. C'est la musique la plus complaisante que
je connaisse. »
Vivaldi décrit la dépression atmosphérique pour ensuite évoquer un doux Zéphyr de couleur orientale, une accalmie, un anticyclone, enfer, paradis, purgatoire, tout y est et rien
ne manque à notre savant désir. C'est cosmique, l'être humain est enfin à sa juste place : n'importe où dans le cosmos, pas du tout au centre. Galilée est vengé.
Mahler n'a jamais compris que la terre était ronde, l'univers en expansion, l'humanité une engeance de passage, la musique la plus belle façon de le dire.
Vivaldi, dans les couloirs de l'Ospedale de la Pietà, au milieu de ses orphelines musiciennes, quand il ne compose pas, récite son singulier catéchisme : « Domine ad ajuvandum
me festina », en effet, Dieu à intérêt à se grouiller. La vie passe aussi vite qu'une triple croche dans L'Estate de Vivaldi.
En automne, les haïkus se ramassent' à la pelle :
Bashô :
« Collée sur un champignon
une feuille
d'on ne sait quel arbre »
Collage étonnant dû au vent et au hasard, il fallait être japonais ou vénitien pour noter ce genre de détail.
Vivaldi travaille par collage, il invente le cut-up. C'est une série de haïkus de toute beauté. Collage de rythmes qui sont des sensations. Collages de sensations qui sont des
rythmes, on ne sait plus, on s'en fiche.
Ce champignon de Bashô entiché d'une feuille perdue évoque le retour incongru d'un tutti sur le dos du soliste dans l'Automne de Vivaldi.
L'éventail des détails de Bashô s'ouvre en même temps que la partition de vivaldi.
Quoi ? «Dieu est dans les détails » ?
Mais qui parle de dieu ? Laissons-le où il est celui-là, ne parlons que du temps, c'est mieux.
C'est l'éventail sonore des sensations humaines que déploie Vivaldi.
L'automne de Vivaldi commence par une sorte de valse, c'est l'homme saoul, Ubriaco, mais c'est aussi la danse à l'envers des feuilles. Quelqu'un a-t-il déjà pensé à en faire
un film ? C'est pourtant la musique la plus imagée qui soit. Ecoutez-y voir, comme dirait l'autre.
Et puis, après la danse de l'alcoolique mélancolique, Vivaldi nous endort, comme Orphée Caron, sur le bord d'un Styx nouveau :

L'arpège chiffré au clavecin est sublime, drôle de basse continue à improviser qui n'en est pas une, c'est le rêve de l'alcoolique, l'absence momentanée du soliste est étonnante,
les notes maintenues sont des chagrins, tout en sourdine, l'alto viola est grandiose ; pour l'évocation d'un sommeil imbibé de saké, ça tient debout. L'harmonie est incroyable,
l'Automne est en fa majeur, adagio molto, mais l'arpège donne toujours une illusion de rapidité comme la pluie s'égrenant sur le sol. Dans la version de Biondi,
certains accrochages de cordes paraissent tout droit sortit d'une trompette.
Le tout est cuivré, ocre, orange, pas de noir et blanc, tout est couleur, la sourdine rajoutant une tonalité sanguine.
Il n'y a que le rythme, les couleurs, les timbres, les ruptures, les contrastes, qui comptent aux oreilles de Vivaldi. C'est plus la dialectique que la rhétorique.
Le reste est dialogue. Le tutti tempère le soliste qui insulte le tutti qui le freine, qui l'en empêche, le fait taire. Ou au contraire : c'est l'invective, le soliste pousse le tutti à la fausse
note, l'oblige à parler. Le violoncelle tente en vain d'imiter la viole, le violoncelle échange des opinions avec le second violon qui a l'air de contredire la basse. Le soliste, quant à
lui, a des moments d'égarement où il se fout de tout et de tous.
.
Et, comme par hasard, Vivaldi imagine un alcoolique en automne : « Les fleurs qui tombent, sont voleuses de Saké, voleuses de saké. » écrit Funsen, un élève de Bashô.
Mélancolie propre à l'automne. Et propre à l'alcool. « Un paix magnifique et terrible, dira Debord, le vrai goût du passage du temps. »
Ne manquent, dans Les quatre Saisons, que les pluies acides, les nuages de Tchernobyl et les champignons atomiques.
Mais Vivaldi était musicien et non voyant.
Mais le véritable successeur de Vivaldi, je crois, soyons un peu sérieux, devrait d'ici peu nous proposé cela : Sonnet dit des « Pluies acides », Concerto pour le nuage de
Tchernobyl, Petite musique de chambre à gaz. Merveilleux 20ème siècle...une musique mutante manque à tes désirs si souvent assouvis.
L'hiver, par contre est en Fa mineur. C'est la même chose, mais c'est le contraire. C'est le négatif de l'automne. Après la vieillesse, la mort.
Cioran : « La musique est du temps sonore. »
S'entends, le temps, les deux temps, celui qui passe, et l'autre qui passe aussi, mais plus visiblement, qui nous passe dessus : grêle, rides, éclaircies, expériences, tempêtes,
bourrasques, mauvaise circulation du sang, la neige, la nuit sans fin, la mort.
Antonio Vivaldi est né en 1678 et en est mort fin juillet 1741. Je vous épargne l'arithmétique : 63 ans, festina ! Voilà à peu près tout ce qui est important de savoir.
La nature lui présente l'excès, son père le violon, Venise le théâtre permanent. Il n'en faudra pas plus, il n'y a rien d'autre à comprendre, à apprendre, sur Vivaldi.
Résumé :
Né à Venise, voyageant partout où on lui permet de faire de la musique dans de bonnes conditions, mort à Vienne.
Vivaldi passe le relais à Haydn.
Le reste importe peu, écoutons voir sa musique.
L'Hiver est le plus court des quatre concertos qui forment Les quatre Saisons.
Court comme « notre durée vaine et chétive. »
Les triple croches de Vivaldi imite « notre durée vaine et chétive » diagnostiquée une bonne fois pour toutes les autres fois par un certain Blaise Pascal.
Peu de gens savent que Les Quatre saisons font partie d'un ensemble de concertos que Vivaldi à nommé : « Il cimento dell'armonia e dell'invenzione ».
Traduction bibi : Combat de l'harmonie et de l'invention. Les quatre saisons doivent donc être écoutées comme on regarde un match de boxe, à ceci près qu'ici
les deux concurrents sortiraient vainqueur. Mais non sans avoir combattus et non sans avoir délimité leur territoire respectif, leur zone influence et fouillé leur possibilité et leur
limite.
Et pourtant, derrière les vagues du rideau du grand théâtre du monde, Vivaldi s'agite, remue, accélère, deux trois bréviaires en main, récitant les 150 psaumes de David 150 fois,
faisant les cents, puis les mil pas ; dans chaque pas : 600 fois le même concerto, dans chaque concerto, 600 concertos possibles, quelques cantates, environs 43 opéras, plus ou
moins 90 sonates, on ne sait combien d'oeuvres perdues, peut-être des pièces pour clavier, j'en passe, du pire, assez peu, du meilleur, beaucoup, les greniers n'arrêtent plus de
parler, parler, parler. Tout compte fait, un bon millier de chef-d'oeuvres, qui dit mieux ? A part Bach, Mozart, personne ne fait le poids. Une minute est passée, c'est déjà demain.
Le printemps, admettons. Finissons par le début, par esprit de vengeance autant que de contradiction, aria da capo, avec des fioritures intempestives et festives.
« L'on quitte fort tard ce que la passion a fait épouser fort tôt » écrivit Baltasar Gracián
Fort tard, certes, mais c'est toujours trop tôt.
Festina !
Le 4 mars 1678 : Naissance de Vivaldi. L'acte de Baptême, qui date du 6 mai, nous apprend que le jour de sa naissance Vivaldi avait été en « danger de mort » (pericolo
di morte). Déjà ? Festina ! Il avait donc reçu un premier sacrement de prudence par l'eau. Encore une fois il va plus vite que les autres. Pericolo di morte ? L'asthme, déjà ?
On sait aussi qu'il y eu un tremblement de terre en ce 4 mars 1678. C'est comme si la nature elle-même lui montrait la voie : ne pas imiter la nature, mais travailler comme
elle.
A 7 ans, Tonino apprend le violon, festina !
A 15 ans, âge minimum, le petit Tonino reçoit la tonsure des mains vénitiennes du Patriarche de Venise. Nous sommes le 18 septembre 1693. Festina !
Notre époque de plomb, Alessandrini le prouve, n'aime pas la légèreté.
Comment pourrait-il aimer la souveraine légèreté des premières mesures du Printemps ? Tonino s'amuse, abuse les muses, les embarquent faussement innocent,
vers une tempête de bourgeonnements. Ritournelle fameuse du tutti. 14 mesures pour tromper la terre entière. On écoute le Printemps comme on regarde la racine
d'un arbre soulever l'asphalte des villes sur des trottoirs bien trop étroits.
Et puis soudain, dès la quinzième mesure, les trilles à n'en plus finir, ce sont de drôles d'oiseaux, la musique revient à sa source, il faut que ça chante. Retour de la ritournelle,
alternance de virtuosité soliste et de tutti bourdonnant. Embarquement immédiat. Faut qu'ça pousse.
Ici tout est chant, ritournelle, chanson à voir, à boire, à être. La seule question est de savoir si ça te chante ou pas.
Vivaldi, c'est un peu comme Mai 68 : les frrrooonçais qui s'esssprime là-dessus avec mépris, concluant à la gaminerie de passage, oublient que sans Mai 68 ils ne seraient pas
tout à fait les mêmes. Les «gens du métier» se comporte de même avec Vivaldi. Sauf exception, comme toujours, Pincherle, Talbot, Candé, Marnat et les musiciens cités dans
mon incipit estate aria.
Mais où était-ce déjà, merd', la vie est trop courte pour retrouver la source exacte, mais, enfin, bon, crachons le morceau à peu près, c'est Debord qui note ça quelque part,
en substance : « Le plus beau des slogans de mai, était aussi le plus court : Vite !». Inutile de dire combien Vivaldi et moi sommes d'accord avec lui.
Parlons-en, de l'interprétation des révolutions !
Mais alors, vite.
Le plus court chemin Vivaldi jusqu'à nous : le grand théâtre du monde.
Allons-y, neuf petit coups puis trois grands coups, action :
Théâtre des interprétations.
Acte I : Les musicologues cherchent.
Acte II : Vivaldi s'éloigne, s'enfuit, se cache.
Acte III : Dans sa course folle Vivaldi perd quelques papiers, laisse quelques traces.
Acte IV : Les musicologues reniflent, trouvent, ramassent, amassent les informations et concluent (parfois c'est l'inverse.)
Acte V : Le dernier acte est aussi sanglant que cinglant : le catalogue s'élargit, Stravinsky est rouge de honte, mais on n'en sait guère plus sur l'essentiel : son ars nova
musica.
Dans les coulisses : Vivaldi éclaterait de rire si seulement il n'y avait pas ce foutu serrement de poitrine.
Peu m'importe les détails de la vie de Vivaldi, peu m'importe qu'il ait disparu de 1729 à 1733.
Ce qui est frappant, avec les musicologues, même les plus doués, c'est que la musique ne suffit pas, il courent toujours après un élément de plus, tout est toujours mystérieux,
à découvrir, l'essentiel nous échapperait.
Foutaises !
Rien, à priori, ne m'autorisait à la ram'ner, si ce n'est que je possède, tout comme Vivaldi, et comme vous tousse, deux organes externes placés de chaque côté de la tête
qu'on appelle des oreilles. Mais après tout, n'est-ce pas là déjà des conditions idéales pour parler de Vivaldi et comprendre l'essentiel ?
Prima la musica, prima la primavera, écoutons la deuxième partie, il y a comme une rumeur inquiétante, après les oiseaux, voilà les chiens, qui aboient avec régularité et
rugosité. Le chien est confié à la viole. « Molto forte et strapatto », note Vivaldi (inutile de traduire, le son dit la chose, strrrrrrapppppattto) pour le comédien qui serre la viole
entre ses cuisses. A part sous la direction de Biondi, j'ai rarement vu qu'on respectait ce superbe conseil de directeur d'acteur (et de théâtre) qu'était Vivaldi.
Festina e Strapatto ! Voilà la vie comme elle est.
En 1713, l'année de la paix d'Utrecht, Vivaldi commence sa carrière de corrompu comme imprésario au Teatro S. Angelo. Vivaldi corrompt les anges. Catholicisme à la
vénitienne : machine d'impureté maximale. Vivaldi saura en profiter. La même année, un certain Jean Sébastien Bach commence à retranscrire une série de concerto d'un
certain Antonio Vivaldi.
Au 19ème siècle, particulièrement en Allemagne, une rumeur circulera obstinément : Vivaldi aurait plagié Bach sans talent ni succès. Un coup de vent et la vérité retombe
sur ses pieds.
(En aparté, je me dis à moi-même, entre quatre saisons : « c'est comme si toute l'oeuvre de Vivaldi avait été écrite pour la voix. »)
Corrompu, Vivaldi ? Je dirai même compromis, souillé, tantôt intrigué, tantôt intriguant. La liste des délits est longue, on retiendra, pour cette fois : « détournement de fond,
gestion irrégulière, abus de confiance... » Ou encore, ce très beau grief : « Exploitation abusive du Teatro Sant'Angelo »; c'était la moindre des choses.
Villon, amis des gens de mauvaise vie, aurait aimé Vivaldi, la preuve :
« Ryme, raille, cymballe, luttes,
Comme fol, fainctif, eshontez;
Farce, broulle, joue des fleustes;
Fais, es villes et es citez,
Farces, jeux et moralitez;
Gaigne au berlanc, au glic, aux quilles.
Aussi bien va-or escoutez-
Tout aux tavernes et aux filles. »
Villon, musicien quand il veut.
(Dieu ne sait pas combien j'ai suivi les conseils de Villon. Dès la naissance j'ai filé aux tavernes et aux filles, par tous les temps ! Quatre saisons de mauvaises vies chaque
années, et suivant les conseils de Villon, ont comprend mieux, et la vie et Vivaldi.)
Conclusions post-expérimentales : avoir deux oreilles comme nous tousse ne suffit peut-être pas tout à fait...il faudra aussi avoir vécu d'une singulière manière pour goûter
aux violences de Vivaldi. A vérifier encore et encore.
Et puis Tonino ne donne plus la messe, ne fait pas deux pas sans deux ou trois femmes « plus chastes les unes que les autres », disent les musicologues, au cas ou sa «strettezza»
de poitrine fasse encore des siennes. « Io sto opresso », écrira-t-il aussi, JE SUIS OPPRESSE, oppressé comme les racines des arbres plantés dans des trottoirs d'asphalte
trop étroits. Les limites de son propre corps sont trop étroites pour le bourgeonnement permanent qui le travaille. Vivaldi : Printemps à perpétuité, difficile à porter, peu de gens
ont lu le Paradiso de Dante et par conséquent peu de gens savent que la qualité première de celui-ci est somme toute assez bien définie par le mot
« insupportable ».
Trop c'est trop. Oppressé par l'inspiration, oppressé par le temps et l'encens de messe, Vivaldi, si on écoute les musicologues, ne pouvait être que défroqué ou chaste. Et si il
n'était ni l'un ni l'autre ? Ou les deux ? Complètement dépassé par les évènement et en même temps, complètement maître et souverain du « temps sonore », pour parler
comme Cioran.
Ou alors, contre-fugue, j'imagine Vivaldi, on s'amuse comme on peut, non pas au Paradis mais en Enfer, s'évanouissant tous les trois refrains, comme Dante dans le sien :
« La terra lagrimosa diede vento,
La terre larmoyante donna un vent;
che balenò una luce vermiglia
d'où surgit une lumière vermeille
la qual mi vinse ciascun sentimento;
laquelle me fit perdre l'esprit
e caddi come l'uom cui sonno piglia. »
et je tombais comme un homme pris par le sommeil »
Ou encore, toujours l'Inferno (à ne pas confondre avec l'Inverno) chant V :
« Mentre che l'uno spirto questo disse,
Tandis que cet esprit disait cela
l'altro piangëa; sì che di pietade
L'autre pleurait ; si bien que de pitié
io venni men così com'io morisse.
Je m'évanouis comme si je mourrai
E caddi come corpo morto cade."
Et je tombais comme un corps mort tombe"
(Traduction © Bibi)
Et la musique de Vivaldi est insupportable comme la vie.
Trop c'est trop.
Insupportable comme le Paradiso de Dante
Trop intense dans trop peu d'espace-temps.
Conclusions : débordements en tout genre, crues métaphysiques, tsunami musical.
Insupportable comme l'Inverno de Vivaldi.
Trop vite, trop court.
Festina !
Une autre bizarrerie du genre Alessandrini : comment quelqu'un comme Harnoncourt peut-il ignorer à ce point le minimum sur Vivaldi ?
La catastrophe prévisible eut lieu chez Teldec, en 1977, Alice Harnoncourt est au solo.
Ecoutez-moi ça.
Aucune des lignes n'est investie.
Certains ordinateurs, aujourd'hui, font mieux que cela.
Il manque l'essentiel à cette musique savante : le désir, le théâtre, la séduction. Une sensibilité particulière au temps, aux couleurs, aux timbres.
Pas de jeu rythmique.
Certains ordinateurs, aujourd'hui, font mieux que cela.
Il faut être un peu poète, un peu peintre, et surtout comédien, pour jouer Vivaldi.
Cette version, solennelle et hébétée comme une symphonie de Mahler, est une aubaine pour les Alessandrini en tous genres.
Un enregistrement comme une preuve de l'inutilité de Vivaldi.
Voilà comment on a enterré Vivaldi pendant des années.
Les réputations se font vite et la vie est trop courte pour s'en défaire.
150 ans de réputations : trop virtuoses, trop prolixe, trop, trop c'est trop.
Goldoni, les Président de Brosse, Gerber, Orloff, Stravinsky, j'en passe des pires, peu de meilleurs. Les premiers ont organisé l'oubli, les autres l'ont perpétué.
Il aurait mieux valu que Vivaldi n'existe pas. Que la graine ne prenne pas. Qu'il gèle sur son foetus comme parfois sur les premiers bourgeons du printemps.
Mauvais gendre de mauvais genre de mauvais augure.
1726 : Au Teatro S. Angelo, justement, Dorilla in tempe se prépare, Vivaldi joue le rôle du démiurge, de la trésorerie à l'art pur, il gère tout. Dans la salle, le 9
novembre, il y a peut-être un anglais qui, entre les arias les plus connues, lit le Voyage de Gulliver qui a été publié quelques mois auparavant au pays de
Haendel.
Swift en savait quelque chose : « En vérité, comment un pauvre petit mortel qui bourdonne, rêve et radote au beau milieu de la multitude, peut-il imaginer avec un gramme
de bon sens, que le ciel ou l'enfer prennent la peine de se pencher sur ses actes ? »
Merveilleux Swift, dont le nom sonne comme la vie passe : « Swwwiffft ! »
Vivaldi fait sonner et raisonner la multitude comme dans un rêve, la vanité bourdonne dans les tutti, l'Ubriaco soliste radote des mélodies sublimes, Vivaldi, finalement, n'a
fait qu'utiliser un gramme de bon sens : peu m'importe le ciel et l'enfer, je fais ce que j'ai à faire.
Un peu plus tard un virtuose comme Paganini écrira de la musique pour virtuose qui n'est pas de la musique du tout. Vivaldi, qui était tout aussi virtuose, écrira toute sa vie
la musique la plus jouable et chantante qui existe. Roland de Candé : « Tout ce qu'écrit Vivaldi sonne admirablement»
C'est aussi simple que cela.
Couperin, dans son Avertissement au Quatrième Livre de Pièces de Viole : « Les compositeurs s'apercevront que dans quelques Pièces où il se rencontrent
quatre parties j'ay passé par-dessus les reigles ordinaires ; par exemple, dans l'arabesque, j'ay fait monter au second complet, toutes les parties en mesme temps. J'ay pris
cette licence, parce que l'effet m'en a paru agréable, et que dailleurs cela facilite la position de la main sur l'instrument. »
Voilà bien quelque chose que Vivaldi aurait pu écrire, s'il avait eu le temps d'écrire, tant il l'a appliqué à sa manière.
1741 est l'une des années les plus importante du calendrier post-christique. Devant la preuve optique de l'orbitation de la Terre, le pape Benoît XIV fait donner par le
Saint-Office l'imprimatur à la première édition des oeuvres complètes de Galilée. Ce geste constitue une révision implicite des sentences de 1616 et 1633 et sur cette même
terre tournante en cette même garce d'année de grâce Vivaldi est consumé par un feu définitif : une « inflammation interne », disent les médecins.
Einstein continuant le travail de Galilée : « Avant, on croyait que si toutes les choses naturelles disparaissaient de l'Univers, l'espace et le temps subsisteraient. Avec la relativité,
espace et temps disparaissent en même temps que la matière »
Qui continue le travail de Vivaldi ?
Haydn et ses arabesques galantes, un dénommé Mozart toujours « cantante », Berg et sa Suite lyrique, Stravinsky et son Sacre, et pas grande chose
d'autre.
Antonio Vivaldi est né en 1678 et en est mort fin juillet 1741.
Je vous épargne l'arithmétique : 63 ans, festina !
Il a juste le temps de passer le flambeau à Haydn. La messe, qu'il ne disait jamais, est dite.
Et basta.
Une minute est passée, c'est déjà demain.
Festina !
Nunzio d'Annibale