
Utrera, Capitale du Flamenco
« Les plaisirs et les douceurs
De cette vie agitée que l'on mène
Nous font courir après eux. »
Stances de Manrique pour la mort de son père, 1477
Traduction de Guy Debord
...joder', où va le monde ? Il faut maintenant traîner son cul en terre sainte capitaliste pour écouter du bon Flamenco, Mickey n'en croyait pas ses satellites, la Ferme du Buisson,
scène nationale de Marne la Vallée, ardente et duende pour un soir ! On aura tout vu !
Minnie a du sentir trembler sa Silicon Valley quand le gitan a commencé son séisme à la guitare ; guitare ! façon d' parler, autant percussion qu'instrument à cordes.
Nous voilà donc assis au théâtre, apparemment, éteignez vos portables, soyez sages, taisez-vous, tu parles !, les conneries habituelles : noir dans la salle, lumière sur la scène,
Brecht n'aura donc servi à rien. Une nouveauté cependant : cette fois les acteurs ne jouent pas un rôle, ils ont juste grossièrement théâtralisé leur quotidien le plus quotidien, ça
commence et déjà le technicien des lumières a du mal à suivre leurs déplacements aléatoires.
Voilà donc une réunion de famille flamencas ! D'Utrera, exactement, frontière géopolitique locale mais tenace entre Séville et Grenade, berceau des cantaoras Bernarda et
Fernanda, carrefour des familles peu nombreuses habitées par le Duende : les Pinnini, les Peña et les Perrate nous font leur petit numéro : cante, baile, toque, papillos, palmas,
pitos...
Tout ça, étrangement ou logiquement puisqu'on est au théâtre, me rappelle cet exercice d'Antoine Vitez : « le cercle des passions ». On trace un cercle de craie sur le sol, les
comédiens s'assoient autour, et celui qui décide d'entrer, doit jouer, d'une manière excessive, l'une des passions humaines. Drôle de race que les comédiens !
Et que dire des andalous, des gitans !
Ici, c'est l'art de rythmer les passions dans les limites de leurs excès, il faut rentrer dans l'arène des passions pour faire sa démonstration : jongleries, vantardises, clowneries,
autant de « pousse-passion » comme des « pousse-café », comme un goût de gnole dans le café, aucune timidité n'est permise, la vie est trop courte pour être timide.
Ce n'est pas tout à fait comme dans la vie et pourtant c'est la vie même ; le cercle est formé du son et du rythme complexe des claquements de main, des invectives, venga,
cris en tous genres, motivations, pressions, pousse-passion, c'est une sorte de Choeur grec
Dans le genre plaintif : hélas devient Tiritiriti..., ou dans le genre narratif : Hourra ! Mais laisse tomber cette fille ! Calme-toi ! Enerve-toi ! Fais-moi tourner ces hanches !
Embrasse-la ! Fais-moi sonner cette guitare ! T'as bien raison ! J'le savais ! J'te l'avais dit ! Vive les gitans ! Attrape le Duende ! Vive Utrera... et dedans le cercle,
au beau milieu des invectives, il y a la guitare, la voix et la danse, qui sont poussés à bout...
Marne la Vallée connaît le Duende pour un soir et ce soir là, dans le cercle des passions, dans les limites de cet excès là, une belle brochette de voyous : Pepa la
de Quintin, Curro Fernandez, El Galli, Jesule de Utrera, Mercedes Peña, Manolito Pelusa, Antonio Maria Rafael Rodriguez, Antonio Gamez, j'aimerais leur demander, à
ces gens de mauvaise vie, soi disant, si Mario Bois a un peu raison, raison ou pas raison du tout, quand il écrit : «...le Flamenco est indifférent au monde, il est tourné vers son
intérieur, tout animé d'une force centripète »...
Et en admettant qu'il ait raison, depuis quand, depuis toujours ?
Sûrement pas, le Flamenco est une musique bâtarde sur 5 ou 6 générations avant d'arriver à sa race pure ! Avant : c'est l'ouverture, la machine d'intégration maximale,
l'éponge, la caravane, il faut rappeler ici qu'aux derrières nouvelles les gitans viennent du nord de l'Inde, actuel Radjastan, d'où ils partirent (mais ne venaient-ils pas d'encore
plus loin ?), si on fouille un peu, on relève des traces de migration dès le 5ème siècle et caminando, caminando, ils glanèrent, de ci de là, tout ce qu'il y a de bon, excluant le
reste.
En Perse, ils croisent Omar Khayyâm dont le beau pessimisme laissera des traces dans le chant gitan et leurs Coplas (Stances)
Ces nomades là n'ont guère de religion, par contre ribambelle de superstitions, surtout celle-là : « Ne jamais cultiver deux fois la même terre », d'où le feu au derrière.
Certains tournent vers l'Egypte, d'autres poussent le bouchon par la Turquie, l'Europe, et même Paris, Bordeaux, Madrizzzz...et puis ils arrivent en terre bientôt sainte,
Andalousie, mon amour !
Ceux qui étaient passés par l'Egypte les rejoignent, et, c'est évident, les gitans, merveilleusement souillés par le tampon des frontières
successives, n'avait jamais croisé une terre si belle, art de vivre si séduisant, accueil si chaleureux, climat si propice aux fêtes de plein air à n'en plus finir, et puis les gens
payent bien, ils peuvent facilement vivre de musique, uniquement de musique, il y a là des arabes, des juifs, quelques espagnols et des artistes venus d'un peu partout et
étant tombés amoureux de ce point précis du monde.
Mais oui, pourquoi le cacher plus longtemps, les gitans ne sont que d'infâmes voleurs !
Pour preuves :
Il y a quelque chose des « Zambras » arabo-musulmane dans la Buleria.
Il y a quelque chose des « ragas » de l'Inde dans ce cadre Flamenco modal, dans ses basses obstinées comme une tête de gitan...
Il y a quelque chose du théâtre balinais dans ces danses de coqs et de paons.
L'histoire du Flamenco est une sorte d'éloge du détournement, du vol et du plagiat.
Lautréamont, je le sais de source montévidéenne, aimait beaucoup le Flamenco.
Les gitans s'installent en terre saine d'esprit vers 1440... ils vont ainsi catalyser toute la musique et toute la violence qui a un jour vibré dans l'air andalou, et inventer, au jour le
jour, l'une des musiques les plus directes et les plus savantes du monde, le Flamenco, pas seulement musique, mais danse, fêtes, poésie et art de vivre.
Pendant un temps, ce cauchemar qu'est l'Histoire prend la forme d'un rêve, il y a le Khalife de Cordoue d'un côté, et Alphonse le Sage de l'autre, deux grands amateurs d'art
et de musique, alors tout va bien, les gitans vont bien, tout va bien, les juifs vont bien, et puis tout va mal, les juifs et les gitans avec, l'Espagne perd de sa grandeur, se sent en
danger, a peur, décide d'abord de faire reculer les Arabes, et, Vadé rétro Jizi Cri, les arabes remballent, retournent chez eux, mais que faire des juifs et des gitans ? Convertis
ou condamnés ! L'éternel retour des ritournelles sanguinaires.
Les juifs et les gitans ont la triste commune habitude de concentrer sur eux la haine la plus grande ; les indépendants ayant toujours agacé ceux qui croient qu'ils pourraient l'être.
D'où, peut-être, cette habitude prise par les gitans de cacher leurs fêtes ; il faudra attendre Charles III, en 1783, pour que les gitans retrouvent un peu de liberté de mouvement.
Mais l'habitude est prise, le Flamenco se tourne sur lui-même, et, fatalement, évoluera moins et sera même, au abord du 20ème siècle, proche d'un folklore puant le cadavre,
langue morte, latin d'église vide. C'était sans compter sur de Falla qui organise des concours, Garcia Lorca qui se démènent ; sans compter tous les anonymes qui n'en finissent
pas de chanter, claquer des mains, danser, car tout cela a sa raison d'être.
J'imagine qu'il y a, désormais, une violence en plus, et pour cause.
C'est aussi, aussi et surtout, cette violence en plus, qui m'attache particulièrement au Flamenco et à ceux qui n'en finissent pas d'écrire des Coplas à chanter...
«A la porte d'un sourd,/ un muet chantait,/ un aveugle les regardait... »
Le Flamenco ne manque pas d'humour.
« Viens ici, petite/ nous allons danser un Polo/ qui va faire s'écrouler/ la moitié de Séville. »
Le plaisir dans le bruit et la fureur.
«Celui qui souffre,/ n'a qu'à venir me voir,/ quand il s'en ira,/ il se sentira mieux. »
Le plaisir dans la colère et la plainte.
« Je suis un cadre vide,/ accroché à un mur... »
Autre constat à froid : « Je ne suis plus rien,/ je suis un vieux meuble,/ poussé contre un mur. »
Sensualité andalouse et pas seulement andalouse, mais toute particulière : «Lèvre de citron sucré,/ seins de pâte d'amande,/ qui mangera tout ça ? »
La fête des excès, le cercle des passions, on y revient, car il faut que ça sorte.
« Une rage de danse », comme l'avait bien noté Custine, exactement comme une rage de dent.
Le Flamenco vous oblige à sortir de la simple contemplation admirative ; il faut agir, réagir, interagir pour comprendre ce que l'on écoute.
« Ils viendront te tuer, dit une Coplas, si ils apprennent que tu chantes pour n'importe qui. »
Il s'agit donc de ne pas être n'importe qui.
Il s'agit d'être son propre souverain.
Il s'agit de comprendre que les claquements de main, d'une complexité rythmique toute vivaldienne, ne sont pas des applaudissements du Jazz, merci-merci, non, ni les
brouhaha préenregistré ou autoritairement dicté des plateaux télés, il s'agit de comprendre que ce sont de la musique et plus que de la musique, si c'est possible.
Syncope, contretemps, complexité, violence, invectives, soutien musical autant qu'amical.
Tant que les modulations sans fin des chanteurs me diront quelque chose sur le fait d'être.
Et tant que la sévérité érotique des danseuses me fera bander.
Et tant qu'elles relèveront encore un peu plus leurs jupes, et encore un peu plus, et jamais assez haut.
Et tant qu'il sera permis d'être un homme, je ferais le coq, comme Manolito de Utrera.
Tant et tant que ce chant et ce qu'il chante a sa raison d'être et que je l'entends.
Pour moi et pas seulement pour moi : tout cela a décidément plusieurs raisons d'être, je pense notamment à Feu Pedro Bacán, Paco de Luciá, Mario Bois, Camarón de la
Isla, Diego El Cigala, le Flamenco n'a jamais été aussi nécessaire, sa langue si vivante.
Et puis, merde, il y a le Duende !
Feu follet, association de malfaiteurs à lui seul, génie de la situation propice.
Théorie et jeu du Duende, de Garcia Lorca, à relire sur le chant pour comprendre l'aspect chorale et magique de las juergas flamencas.
Les jeux et les joutes du Flamenco sont des joutes et des jeux dangereux.
Bien entendu, il y a quelque chose d'absolument absurde à voir Manolito Pelusa faire le coq à Marne la Vallée, superbe de virilité et de noblesse, on dirait un film de Buñuel
au MK2 Beaubourg, avec ces coqs hystériques, signe annonciateur de grandes violences.
On dirait un chien andalou errant, on le regarde, il défie à lui seul l'organisation mondiale du matriarcat, on en a le souffle et l'oeil coupés.
Les gitans ont toujours représenté pour moi, théoriquement et au loin, une possibilité d'indépendance à mettre réellement et tout de suite, en
pratique.
Pour le dire comme Lorca, traduit par Guy Debord, dans La Mariée infidèle : « Tel que je suis, je dois vivre/ Comme un gitan authentique. »
Et le Flamenco, logiquement, a toujours représenté, pour moi, la bande originale de la vie la plus indépendante.
Ou pour le dire comme Debord à propos des Coplas de Manrique : « Le plus beau est sans doute cette leçon, si indirectement énoncée, qu'il faut combattre pour « son roi
véritable » qui est celui que l'on a fait soi-même.»
Le Flamenco ne chante pas autre chose.
Nunzio d'Annibale
Décembre 2006


A voir et écouter : http://www.youtube.com/watch?v=iFe73HcSm9E et
http://www.youtube.com/watch?v=ukolCF_LBfY