
Aria
Ce que je suis,
c'est de la musique que je le tiens
et ce que j'ai,
c'est de la musique que je le tiens,
et non de moi-même.
Variation 1
Un beau jour de décembre 1999, je découvris la voix d'Alfred Deller. Je reconnus d'instinct ce chant ailé, viril, farouchement efféminé, qui transfigure d'un coup de baguette
lubrique toute mélancolie, ou encore morosité. D'emblée je compris que les anges n'avaient, en réalité, jamais été asexués. L'homme possède en lui cette force migratoire qui
lui fait porter le regard intuitivement vers le ciel. Qui se soucie encore aujourd'hui de savoir que nos corps sont faits de la même lumière que les étoiles ? « Un souffle naît du
silence, dessine une note qui s'arrondit sans vibrer, et par de mystérieux canaux, caresse les coeurs d'auditeurs envoûtés. » Les premiers auditeurs de Deller n'oublieront pas
cette voix immatérielle, dont personne ne parvient à imaginer l'incarnation. Son timbre est d'une pureté parfaite, doux et pénétrant, mystique et sensuel, absolument universel,
immédiatement séduisant. Il prend au gré de la mélodie les couleurs d'une journée d'été, de l'aube au crépuscule. On sent aisément combien Deller, commandé par le rythme
de la prosodie, pour trouver la juste interprétation, lit d'abord le poème, avant de se laisser guider par l'atmosphère, la substance des mots. Il crée intérieurement l'univers
poétique du texte, et la musique vient naturellement au fil des mots. Ses biographes notent combien « Deller est un miniaturiste, amoureux du détail ». Le détail en musique
s'appelle l'ornement. Il permet d'augmenter la sonorité d'une note pour souligner une syllabe, d'anticiper légèrement la voix pour exprimer une émotion. Se peut-il qu'une
voix humaine possède le secret d'abolir l'individualité ? De Communier au monde l'émotion musicale ? Alfred Deller fut capable de remonter le temps, à pas de géant, d'une
voix toute en délicatesse. Qui peut aujourd'hui imaginer l'effet vibratoire de cette voix qu'on peut aisément identifier aux anges (sachant tous depuis Rilke combien les anges se
sont emparés d'une aura terrifiante), dans l'Angleterre anglicane de l'après-guerre ? Deller fut, sans contestation possible, un homme capable de fonder ce qui demeure,
d'ajouter une mélancolie, comme on travestissait nos visages d'un masque, les soirs de carnaval, pour ajouter du mystère.
Je vois le contre-ténor dans l'obscurité boisée du salon de Canterbury ; il lit des poésies, fume sa pipe, en suivant avec ses doigts les caractères imprimés sur les pages
dorées à l'encre du 16eme siècle. Ce siècle consacra les noces du verbe et de la musique. La musique ressuscitée par Deller prenait source dans les chansons populaires
des marchands de Londres ou dans les balades raffinées des musiciens de cour... Purcell, Gibbons, Morley, Downland, Byrd ont patienté sagement dans ces limbes qui
constituent notre mémoire humaine, sachant sans doute pertinemment, qu'un jour viendrait, où l'homme ressentirait à nouveau les émotions engendrées par l'accord miraculeux
de la pensée et du chant. Sonorités blanches, rythmes, résonances, voix de velours côtelé, souffle posé, respiration subtile fragile tranquille, soulèvent en nous un désir de pureté.
Comment pourrait-on vivre sans éprouver physiquement cette joie de voyager d'un pôle à l'autre ? La douceur de la campagne anglaise dut probablement imprimer au jeune
Deller cette délicatesse du timbre qui s'envole tel un évanescent rideau de fumée. Qui peut mieux que Deller apprendre à l'apprenti musicien à transformer vertigineusement
l'espace en son ? L'orchestration légère, étincelante, virevoltante, de cette musique ancienne charme par sa simplicité.
Quand je redécouvre « The Plaint », plage crépusculaire (sur le disque de la fin, consacré à Purcell), où Deller chante, accompagné des serviteurs aimants que sont maîtres
clavecin, basse de viole, violon baroque, je tremble qu'il soit possible (avec si peu de moyens) d'anéantir la durée. Ce vent qui porte la mort devient enfin - pur prodige de
la musique - léger à respirer. Sa voix dit, d'un superbe détachement aérien, « la vie s'enfuit sans cesse ; rien ne manque quand le désir n'existe plus ». On se surprend à rêver
que cette musique vienne nous visiter, les soirs de détresse, quand le corps semble couvert d'herpès, et qu'il faudra trouver, demain, cette force qui manque, pour nous lever.
O solitude ! Mon choix le plus doux, lieu voué à la nuit, où tu t'adonnes aux délices de pensées agitées. Quelle agréable vision, ces montagnes suspendues qui invitent un
malheureux à oublier ici tous ses chagrins, lorsque son dur destin lui fait endurer ce que seule la mort peut guérir.
Variation 2
Gibbons a été décrit comme un musicien qui « ne crie jamais ;
il chante comme pour lui-même,
ne se souciant pas que quelqu'un l'écoute ;
mais tôt ou tard,
même un auditeur de passage sera captivé par cette voix
et reviendra pour l'écouter encore. »
Variation 3
Un saxophoniste inspiré, libre & viscéralement mélancolique écrit :
Nous ne déterminons pas la musique,
elle nous détermine.
Nous ne faisons que la suivre jusqu'à la fin de notre vie,
puis elle continue sans nous.
Variation 4
Van Gogh décrit les passions sans en faire l'éloge.
Le chanteur est capable de sentiments,
sans pour cela posséder une nature sentimentale.
S'il fabrique des sentiments
sur des émotions qui ne sont pas naturelles,
sa voix nous ment,
par identification avec l'humeur.
L'émotion est une énergie en mouvement.
L'énergie en mouvement crée des sentiments qui,
s'ils ne sont pas cristallisés,
ne sont en réalité qu'une humeur,
un « état d'âme » transitoire,
donc passager.
Liberté de mouvement.
Fluidité d'une humeur.
D'un changement d'humeur.
Statisme du mental obsédé,
figé dans une idée,
cristallisé.
Un acteur moyen s'identifie à son émotion.
Un chanteur médiocre ne peut pas varier les rôles.
Un grand acteur est témoin de son jeu.
Variation 5
Robert Plant avait ce truc de chanter faux et de rattraper la note,
ce déséquilibre faisait partie de son style.
C'était un chercheur.
La plupart ne cherchent rien.
Lisses comme un parquet lustré.
Variation 6
Gould élevait son âme jusqu'à l'extase.
Hendrix était possédé par l'esprit de la transe.
L'extase est pour moi supérieure à la transe,
car il n'y a pas violation.
La musique n'est pas un problème à résoudre,
mais un mystère à célébrer.
Variation 7
Schneider écrit :
« Le Dieu qui toucha Gould est celui qui visita Hölderlin : non Dionysos, l'emporté, le ténébreux, mais Apollon, le droit, le transparent. Certaines de ses interprétations
sont posées au bord du monde dans une lumière qui semble émaner de l'intérieur de l'oeuvre. Cette lumière sans matière, sans épaisseur, sans couleur, cette lumière qui
ne nous attend pas, lumière d'avant qu'on la regarde.
La musique doit nier l'instrument, lui être aussi indifférente qu'à Dieu celui qui le sert.
Pour lui, deux conceptions s'excluaient : timbre-instrument-plaisir-théâtralité d'une part, et forme-écriture-pensée-méditation d'autre part.
Pour lui, la musique n'était pas faite pour le dehors. »
Variation 8
La musique se suffit à elle-même.
Elle plane au-delà du « dire ».
Elle est le « devenir rien » par excellence.
La musique manie ces puissances qui nous dépassent.
Variation 9
La musique est l'accomplissement sonore du bourdonnement cosmique ininterrompu, ce rayonnement électromagnétique fossile (qui remplit tout l'univers observable) dont le
maximum de puissance se manifeste sous la forme d'une onde-radio, et qui serait le cri d'accouchement du monde.
Variation 10
L'improvisation musicale consiste à choisir
l'une des condamnations harmoniques,
mélodiques,
rythmiques,
infinies.
Variation 11
L'improvisation musicale accepte le changement continuel et avance,
confiante,
sans buts définis,
jouissant de l'existence présente,
construisant pas à pas le pont qui traverse l'abîme.
Toute existence peut se vivre comme une improvisation « bop »,
« jazzy »,
« swingante »
ou « Mozartienne » ;
une étourdissante symphonie
qui fonctionnerait par vagues,
fugues,
variations,
tempêtes,
secousses,
accalmies,
ruptures,
répétitions,
ivresses,
mélodies,
contrepoints,
floraisons.
Aria da capo
Ce que je suis,
c'est de la musique que je le tiens
et ce que j'ai,
c'est de la musique que je le tiens,
et non de moi-même.