metropolis
Catch33

Meshuggah, la suite logique.

« Vrais sont tous les mensonges »
sont les derniers mots de Catch 33.


C'est un journaliste du New-York Times qui employa pour la première fois l'expression « Heavy metal » à propos du Purple Haze de Jimi Hendrix. J'apprends ça par hasard en naviguant sur le net. Heavy metal, littéralement : métal lourd. Sans Hendrix, entre autres génies de l'électrification du son, pas de Meshuggah, logique. Je jette encore un coup d'oeil sur la pochette de leur dernier album. Catch thirtythree. Trois serpents entrelacés qui se mordent réciproquement la queue. Inutile de te faire un dessin. Meshuggah : nom choisi à cause de sa signification Yiddish : délire, folie, ou quelque chose comme ça. Catch à cause du bouquin de Joseph Heller « Catch 22 » (ça raconte l'histoire d'un type qui simule la folie pour sauver sa peau dans un monde qui a perdu la raison. Mauvais calcul. Primo : la folie ne garantit plus l'immunité diplomatique ; deusio : vrais sont tous les mensonges ; tertio : personne ne te croira.). Et 33 ? Chiffre fétiche, voilà tout. C'est en toute bonne logique que le métal lourd en soit arrivé là, après une déferlante d'expérimentations heavy en tous genres, qu'on les nomma Doom métal, ou Black metal, ou encore Néo-metal, Death-metal, ou Black-metal, ou encore Trash-metal et Post-Trash metal. Simple nécessité de se distinguer dans la grande famille rock métalleux. De marquer les influences, les inspirations, de noter les écarts. Voilà, tout. Oubliez un moment l'imagerie qui va avec : boucs, anges cornus, pentacles - attirail carnavalesque dont Meshuggah par ailleurs ne s'affuble pas. Assieds-toi, calme-toi, respire un grand coup, à la limite prévient tes voisins, mais surtout tends bien les oreilles. Voilà le géant de glace. Un Vulcain septentrional. Voici un ensemble de métalleux suédois virtuoses en train d'écrire d'album en album quelques pages uniques, décisives et incontournables, de l'histoire du rock. Je ne compte plus le nombre de fois où je me suis ainsi calé dans mon fauteuil pour écouter d'une seule traite Catch Thirtythree. 47 minutes de pures jubilations acoustiques. Une musique dont la puissance semble ne vouloir retomber jamais. Si ce n'est pour mieux repartir, et s'amonceler sur elle-même, de seconde en seconde. D'où me vient ce goût pour ? C'était mon penchant quasi natif pour le rythme endiablé du rock qui m'avait mené, en bonne logique, jusqu'à Meshuggah. Vois un peu ça, en 1989, j'écoute John Lee Hooker, j'écoute Led Zeppelin, j'écoute Deep Purple, AC/DC, Yes, Cream, j'ai 14 ou 15 ans, j'ignore à peu près tout ce qui se diffuse en radio. Je hais la radio. Je vais directement à la source. Une noire, une blanche. Blues. Rock. Et nous vîmes poindre les premières lueurs de la techno. Acid. Poppers. Speed. Ecstasy. J'étais vraiment trop vieux pour ça. M., mon ami d'enfance, aussi. Des  groupes de garçons et de filles de quatre ou cinq ans nos aînés. Des mecs cool. Des petits culs (de beaux seins) bien fermes (superbes). On ne les revoyait qu'au lever du jour. La nuit, les riffs diaboliquement inspirés de Jimmy Page, les solos nerveux d'Angus Young veillaient sur l'ado que j'étais. Nous nous gavions de musiques datant d'une époque où nous n'étions pas nés. Nous en restions au vin, aux petits gâteaux quatre quarts, au joint et au rock. Nous n'étions absolument pas dans le coup. Nous étions ringards. Nous étions anachroniques. Nous ne nous sommes jamais demandés si le rock était ou non une façon de penser. Nous écoutions des chansons de Bob Dylan que nous ne comprenions pas. Nous écoutions la musique. La musique nous décollait la peau des joues de bonheur. Cette musique correspondait, dans sa forme, à l'énergie qui nous habitait, pour lors. Et sur l'écran apparu un jeune gars affublé d'un chandail déguelasse poussant sa voix éraillée au maximum. Nous entrions dans les années 90 et je me souviens m'être dit en regardant Kurt Cobain riffer à mort sur Smells Like teens spirit qu'une page du rock était définitivement tournée. Chant du cygne. Cobain enterre et exhume le rock, pensais-je. L'underground remonte à la surface. Fini la java, fini la noce. Plus rien à contester (le genre sonne désormais rigoureusement faux). Le passé ? Mort ou n'ayant jamais existé. L'absence de futur ? Résorbé dans un présent perpétuel.

Je voyais de plus en plus passer sous mon nez des pilules d'ecstasy. Je n'étais d'aucun camp, ni d'aucun temps. N'oublie pas qu'il s'agit de l'histoire d'un type qui simule la folie pour sauver sa peau dans un monde devenu complètement zinzin. Et The soft machine me tomba dans les mains. M. se mit à acheter des albums d'Oasis et de Sonic Youth. Je découvrais le Jazz et la musique dite classique. Mes vieux disques prenaient la poussière. Périodiquement, des gaypride  inondaient les villes sous des averses de décibels technos. De tous les punks, me disais-je, Burroughs est sans aucun doute le plus convaincant (un écrivain américain toujours tiré à quatre épingles, à la prose froide, hallucinée, archi-lucide, la voix monocorde - métallique, une passion affichée pour les armes à feu, un enregistrement (à cette époque tonton Bill a déjà plus de 70 ans) avec Kurt Cobain, bref, autant d'avatars propre à séduire un type comme moi). Je prenais des poses d'écrivain. Toute beauté n'est beauté que proportionnellement à sa puissance. La médiocrité et le bricolage m'indifférent. Je multipliais les épîtres de métal lourd. Je ne voyais décidément pas ce qu'il y avait de si terrible dans les compos de Soundgarden, Faith no more, dEUS ou Pearl Jam. A mon goût, ça n'innovait pas assez. A 17 ans, nombre de mecs que je connaissais formaient des groupes et rêvaient de monter sur scène. En l'occurrence, leur anglais était pitoyable. Vous ne remplacerez jamais des tiges d'acier par de fins fils de nylon ; ni de la bonne vieille et pure coco par de simples joints de marijuana.  Vrai, je n'allais pas au concert. Je hais les salles de concert comme je hais la radio  -  et réciproquement, bien sûr - de façon absolue. Murray publia son Homo Festivus. Le Rap et le R'n'B faisaient un tabac. MTV était devenue une sorte de chaîne porno sans cul. Une chaîne documentaire pour sagouins. Ou bien-pensants réactionnaires. Le son pop : la voix de plus en plus lissée. Le consensus radiophonique par excellence. La déshumanisation faite instinct. Pendant ce temps, Roger Daltrey et Pete Townshend remontaient sur les planches. Mick Jagger semblait toujours aussi increvable. Bowie, physiquement, ne vieillissait pas. Et pourtant, on pouvait commencer à regarder s'enfoncer derrière soi les sillons de l'histoire du rock. J'oublie le nom des milliers de groupe qu'on a essayé de me faire apprécier. Des minets. Des voix planantes à souhait. De la musique sous perfusion en veux-tu. Des accords vraiment très très cool. A bercer l'humanité dans son nirvana de névrose. Crépuscule des années 90. Rien de puissant, rien de bien satisfaisant, en fait. Pour passer mes nerfs, je lance un morceau de Napalm Death : nom à mourir de rire, sans compter leur musique qui l'est plus encore. Le morceau se déroule et le chanteur a vraiment l'air très contrarié, ce que je comprends du reste tout à fait. Le « rock contestataire » est un pléonasme. Sensuel, dansant ou agressif, le rock a toujours été essentiellement contestataire. Que ce soit pour contester l'ordre ou le monde ancien (scléroses psychologiques qui vont avec), la guerre ou la politique du moment, la condition des nègres ou des femelles, l'enfermement quel qu'il soit. Bref, plus le délire au niveau planétaire croît, plus tu as de chance de voir apparaître un combo tel que Meshuggah. Il n'y a pas de raison pour que ça s'arrête, il n'y a pas de raison non plus pour que de jeunes génies de la musique n'endossent la cruauté de notre temps de cette façon là.

47 minutes de pure jubilation acoustique, disais-je. A écouter d'une traite ou basta. Catch 33. Un crochet. Une longue plage subdivisée (pour la forme) en treize morceaux. Primo : six titres en guise de mise en bouche. La machine de guerre meshuggahesque habituelle. Guerre neuropsychiatrique à mener contre soi-même. Polyrythmies archi-compliquées. Répétition. Frelon obsessionnel. Forge (l'arme à fourbir, c'est ton corps mec, rien d'autre). Vue en 3D sur la Chaosphère, en avant. La voix de Jens semble comme émerger de terre. Dieu est mort ? Très bien, vous n'en mourrez pas. On peut toujours se dire que « nulle part » n'implique pas forcément l'absence d'issue, mais bon. Noeuds, sac de noeuds. A considérer en face. Ou basta. Imagine un peu la gueule d'Osbourne en entendant ça pour la première fois. Ou malaise, ou malicieux sourire, postérité assurée : continuez comme ça les gars. Bouffée d'air (pur ou pas n'a ici aucune espèce d'importance). Sons chauds sur rythmes glacials. Maturité ou austérité, comme vous voudrez. Celle-ci expliquant celle-là. Le rock, et ce rock, ce métal lourd en particulier, se dissimule sous un masque de folie ? Eh bien, disons que c'est Dionysos qui aurait pris la sagesse d'Apollon. Ecoute cette musique, regarde la ronde des écrivains dits contemporains, quel retard ! Bande de nases, bande de lambins. Ecoute ces types-là, ce sont des bâtisseurs, même s'il faut détruire au passage tout ce qui empêche de crever l'abcès. Psychique, toujours psychique, bien sûr. C'est l'esprit le malade, n'avais-tu pas remarqué ? Reste ton corps et ton souffle. Et tes insurrections folles et creuses. Et tes paradoxes. Et ta parole et ta vie. Et les contradictions s'immisçant entre les deux. Et ton âme à qui il ne reste rien d'autre que se ronger les os. Second set : l'esprit passant de l'autre côté du miroir. 7 morceaux pour réaliser l'impensable. 7 morceaux pour faire décoller une bonne fois le métal lourd. La rythmique devient si compliquée que le batteur s'assiste d'un instrument électronique programmé par ses soins. Tu ne t'étonneras pas non plus d'apprendre que ce sacré foutu guitariste (j'ai nommé Fredrik Thordendal, le dieu Thor à peine dissimulé dans son nom) se soit bercé au Jazz rock, qu'il ait bu jusqu'à plus soif au génie d'Allan Holdsworth, Stan Getz et Chick Corea. Je viens de me rouler un dernier joint (qui ne remplacera malheureusement jamais la coco) et la peau de mon crâne se décolle, au moment où ces salauds enchaînent sur Shed. Ma tension artérielle est à la hausse. J'imagine que mon coeur pourrait exploser à tout moment. N'oublie pas, mec, que tu fonces à la mort, et que cela n'a rigoureusement aucune espèce d'importance. Rien n'est tout. Tout est contradiction. Tu tombes et pas forcément vers le bas. Cheval du vide chevauchant le vide. Une attitude très zen, tout bien pensé. Et les thèmes se succèdent. Vont et reviennent. Un nouveau palier est atteint. L'absence d'air ne t'empêche plus de respirer. Retour au calme, même si le calme recèle toujours quelque chose d'inquiétant. D'inquiétant. D'émouvant, aussi bien.

Vrais sont tous les mensonges. Sont les derniers mots de Catch 33. Pourrait être la définition de l'art selon Meshuggah. Il suffit de prendre la peine d'écouter, d'écouter, d'écouter, jusqu'à ce que tu n'aies plus besoin d'oreilles pour écouter.


  Raphaël Denys