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La vie de Telemann est un roman mené tambour battant, et l'on ne finit pas d'en épuiser les épisodes. Quant à son oeuvre, gigantesque, elle défie de prime abord une juste perception d'ensemble. Mais affirmer du musicien qu'il aurait composé d'innombrables musiques galantes stéréotypées est à peu près aussi malin que de dire de Vivaldi qu'il a écrit six cents fois le même concerto, ou que Bach fut une divine machine à coudre, voire un mathématicien hermétique suant l'ennui. C'est surtout, et simplement, ignorer son oeuvre.

Il est vrai qu'il y a un mystère Telemann. Certes, il n'est pas l'homme de la méditation métaphysique, de la réflexion formelle, et sa musique revendique une immédiateté sensible dont elle paraît se contenter. Victime de son talent et de dons hors du commun, d'une fécondité quasi monstrueuse, il n'en dispense pas moins les trésors d'une imagination sans cesse renouvelée, vivier inépuisable d'invention, et toujours plus novatrice à mesure qu'il avance en âge. Ce talent et ces dons ont été unanimement reconnus, de son vivant déjà.

Haendel émigré en Grande-Bretagne, restaient en Allemagne deux compositeurs majeurs, Bach et Telemann. Aujourd'hui comme de leur temps, on ne peut échapper à l'inévitable confrontation. Car, quoique tant de traits les opposent, on a pu attribuer à Bach certaines pages de Telemann, quelques pièces instrumentales (Courante en sol majeur BWV 840, Concerto BWV 985, Suite pour clavecin BWV 824, etc.), le Magnificat de 1708 et plusieurs cantates (BWV 141, 145, 160, 218, 219), autant de pages connues, il est vrai, par des copies de la main de Bach. Etaient-ils à ce point proches que l'on ait pu prendre les oeuvres de l'un pour celles de l'autre ? On serait davantage tenté de le croire avec Haendel, l'ami de toujours, par bien des côtés proche de Telemann à qui il a beaucoup emprunté. Pas de Bach.

Quand et comment les deux hommes se sont-ils connus, on l'ignore. Mais bien qu'il ne subsiste aucune lettre d'un probable échange épistolaire, il y a tout lieu de penser qu'il y eut entre eux plus de contacts qu'on ne peut le supposer. L'un et l'autre aimaient les rencontres avec les amis et les collègues, également avides de connaître les musiques de leur temps : ils ont dû saisir les bonnes occasions de se revoir, dans leur jeunesse à tout le moins. Le témoignage de Carl Philipp Emanuel Bach est précis : « Dans les derniers temps, il appréciait grandement Fux, Caldara, Haendel, Kayser, les deux Graun, Telemann, Zelenka, Benda, et d'une manière générale, tout ce qui était digne d'estime à Berlin et à Dresde. A l'exception des quatre premiers nommés, il connaissait tous les autres personnellement. Dans ses jeunes années, il vit souvent Telemann, qui fut mon parrain » (1) [1. Bach, Carl Philipp Emanuel, lettre à J. N. Forkel, à Göttingen. Hambourg, 13 janvier 1775.]. Assurément, les deux hommes se manifestèrent une grande estime réciproque, même si comme toujours, à l'égard de Haendel, Vivaldi et d'autres, on dispose de preuves d'admiration de Bach pour Telemann, par des copies ou des transcriptions, et non l'inverse. Leurs chemins se croisent à plusieurs reprises, notamment pour la nomination d'un concertmeister à Weimar, en 1716, puis pour le cantorat de Leipzig, en 1722-1723. Les deux fois, on pense à Telemann avant Bach, qui apparaît aux yeux des responsables comme un second. A l'évidence, Bach a moins d'apparence, moins de charme que son ami. Moins d'entregent, aussi, moins de brio. Il se présente comme un professionnel sérieux de haute compétence, quand Telemann possède une autre envergure.

En leur temps, on ne songe guère à les opposer, pour voir davantage ce qui les rapproche. Dans un article de 1758, Johann Ernst Bach, petit neveu, filleul et élève de Johann Sebastian, parle de « Unser grosser Telemann... », « notre grand Telemann », pour le louer à l'égal de son contemporain : « Ce fut pour nous un grand privilège que d'avoir eu un Bach et un Telemann, qui ont employé leurs bienheureuses forces surtout à la gloire de Dieu et qui ont travaillé essentiellement au Temple du Seigneur ; nous disposons ainsi d'une merveilleuse réserve d'oeuvres sacrées » (2) [2. Bach, Johann Ernst, préface à J. Adlung, Anleitung zur musikalischen Gelahrtheit, Weimar, 1758.].

Dans la vie, leurs tempéraments se manifestent en effet de façons fort différentes. Devant une situation conflictuelle, Bach se crispe, se braque et commence à ergoter, quitte à en arriver au conflit ouvert. Telemann, au contraire, en véritable homme d'action, évitant habilement toute querelle irréversible, paraît parfois stimulé par les contrariétés, prenant appui sur les obstacles pour mieux rebondir et tourner les difficultés à son avantage.

Typiques de celles des musiciens de leur temps, leurs carrières suivent des voies parallèles. Après des études informelles qui en font des semi-autodidactes, il débutent très jeunes dans le métier. L'un et l'autre occuperont cinq postes, progressant dans une carrière qui culmine dans des fonctions comparables, de cantor et director musices, dans deux des plus grands centres intellectuels et économiques de l'Allemagne, Hambourg et Leipzig. Et tous deux traverseront une période de quasi-silence, en 1734-1738 pour Bach, en 1740-1755 pour Telemann, sorte de temps initiatique d'où ils ressortiront transformés, Bach dans l'approfondissement de son langage syncrétique et rhétorique, à haute portée signifiante, Telemann dans l'épanouissement de grandes pages oratoriales en style moderne. On peut d'ailleurs observer une période comparable chez Haendel, à la même époque, avant la grande floraison de ses oratorios.

Toute comparaison paraît impossible. Si l'activité quotidienne de Bach s'inscrit dans le vécu des musiciens de son temps, il n'en va pas de même de son oeuvre, qui tend, dans la dernière décennie de sa vie, à se détacher du quotidien dans la quête d'un absolu. L'eût-il désiré, qu'il lui eût été facile de faire représenter des opéras de sa composition à la cour de Dresde ou au théâtre de son ami Telemann. Mais il n'a pas besoin d'image, et concentre toute la composante dramatique de son oeuvre, celle de la Passion en particulier, dans la seule musique. L'homme lui-même finit par s'isoler, se couper du réel, dans sa dimension géniale, et fausse toute perspective historique. Il est aisé de lui reprocher alors d'être un « ancien » : comment voir à quel point son écriture résume et synthétise plusieurs siècles de pensée musicale, et comment le créateur tend à mesure à s'élever au-dessus de tout le contingent de la musique pour atteindre à une pensée intemporelle et à un discours sans paroles ?

A l'opposé, Telemann demeure jusqu'à ses derniers jours profondément engagé dans la vie active et prend part à l'évolution de la musique contemporaine. Il est l'homme de l'opéra et de la vie publique. Face à Bach, c'est évidemment lui qui apparaît comme le moderne, le progressiste, et cela d'autant plus qu'il reprend son activité de compositeur après la mort de Bach et de Haendel, pour s'orienter résolument dans des voies nouvelles, celles du pré-classicisme. Il est alors parfaitement logique de le considérer comme le grand musicien allemand de son temps, et l'un des plus grands en Europe, ce qu'il restera pendant plus d'un demi-siècle.

Compagnons d'armes, Bach et Telemann. J'aime à les voir sous les traits de Moïse et Aaron, dans l'opéra de Schoenberg. Le premier, homme élu par Dieu, à qui Dieu est apparu et a parlé, celui qui apporte aux hommes des générations futures les tables de la Loi. En difficulté avec le monde de l'action, Bach consacre presque exclusivement les quinze dernières années de sa vie de créateur à une musique instrumentale ramenée à l'épure du seul clavier. Les mots viennent à manquer. Aaron, au contraire de son frère, vit parmi les hommes dont il comprend l'adoration pour le veau d'or, les idoles de la représentation - traduisons pour Telemann : l'opéra. Jusqu'au bout, il parle dans ses oratorios. Pourquoi vouloir dissocier deux faces aussi complémentaires de la création ?


Gilles Cantagrel

Ce texte est extrait de la première - et à ce jour, unique - étude en langue française sur Telemann. Gilles Cantagrel, Telemann ou l'illustre inconnu, Editions Papillon, Genève, 2003.  ISBN 2-940310-15-7. 176 pages. 14 euros . disponible dans les librairies spécialisées ou sur Internet.

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