metropolis

Le laboratoire Quai d'Anjou


Premier rêve : De retour à Paris après un bref séjour au Vatican. Avec moi, dissimulé dans ma doublure, l'ultime exemplaire de Paradis grouillant d'annotations papales, parsemé de considérations intimes, dont celle-ci, quasi impossible à déchiffrer, au bas de la dernière page : « C'était une lueur tellement timide que celle que m'adressait ce matin ce sacré vieux soleil et pourtant je sais que de ce pauvre signe j'ai besoin pour vivre jusqu'au bout cette journée qui fut la plus dure de cet hiver, et lui donner sens. Comme si l'homme intérieur en moi, celui qui seul importe, tentait d'étancher ses deux larmes sur le ciel vaguement lumineux et de recueillir précieusement la plus petite parcelle de bonheur ».
Au réveil, je me retrouve dans un lit qui n'est pas le mien.

Second rêve : Je suis un livre ne sachant plus s'il rêve qu'il est un homme ou un homme rêvant qu'il est un livre. Je me vois nageant entre les lignes, espace noir, profond, infini, et pour je ne sais quelle raison, les pages brûlent, et chaque mot répète avant de s'envoler en fumée : gloire et misère de l'homme.
Lorsque je me lève, plus personne. Ni à Paris, ni ailleurs.

La pluie a cessé un peu avant l'aube, le soleil se fraie un chemin à travers les rideaux. Mais entre, je t'en prie. Un jeune et fier visage fendu de deux larges yeux en forme d'amande. Une goutte de sang asiatique. Pas très grande. Ses gestes : calmes et précis. Peau neuve, elle mange à sa faim.

En entrant, tu as tout de suite remarqué les deux nouveaux volumes posés sur le bureau, le vase habituellement vide aujourd'hui rempli de roses, c'est pour toi. Elle se hausse sur la pointe des pieds pour sentir. Ronde et luisante comme un fruit. Une tunique bleu nuit lui remonte jusqu'au cou. Du velours, oui c'est ça.

Tu ouvres l'un des deux volumes. Le nom de l'auteur te dit vaguement quelque chose. Philippe Sollers. Ecrivain français, né Joyaux à Bordeaux le 28 novembre 1936, il y a juste un siècle.  Ses livres ont disparu de la circulation un peu après le début de la grande Réforme. Et Paradis en premier, tu vas très vite comprendre pourquoi.

Yeux bleus de chat, longs cheveux châtains nattés sur les côtés. Air : mutin. On ne lui refuse rien. Tes parents pensent que tu as repris des leçons de piano, et comme tu es très douée, pour le mensonge et la musique, abracadabra ils te croient.-Bon, que fait-on ?-Et si vous m'appreniez à lire. -Quel âge as-tu ?-Dix-huit ans.-Et ton Bac ?!-Réussi haut la main !-On ne vous apprend donc rien au Lycée ?-Rien, trois fois rien... 

Rien : deux belles lèvres boudeuses. Bien, commençons par les voyelles. A E I O U. Aussi simple à retenir que Ré La Fa Ré Do dièse Ré Mi Fa. On peut également apprendre comme ceci : A noir, E blanc, I rouge, U vert, O bleu, et c'est parti : «O, suprême Clairon plein des strideurs étranges, Silence traversés des Mondes et des Anges :-O l'Oméga, rayon violet de Ses Yeux ! »

Voilà : un long rire rougissant légèrement rocailleux. Voix de femme dans un corps d'enfant.

Je pars de la correspondance de Pound (1922) : « La meilleure critique de n'importe quelle oeuvre, à mon avis la seule critique de n'importe quelle oeuvre d'art, de quelque valeur permanente ou même modérément durable que ce soit, vient de l'écrivain ou de l'artiste créateur qui accomplit l'oeuvre suivante.» Ou encore : « Si un lecteur ne peut comprendre une oeuvre d'art seulement en la regardant, en la lisant ou en l'écoutant, aucun savoir philologique ou biographique ne pourra l'aider. »

Autrement dit : Touteoeuvre digne de ce nom contient la critique desoeuvres qui l'ont précédée. Sans cette interpénétration de l'auteur avec son sujet, l'étude n'aurait rigoureusement aucun intérêt.

Burroughs dit. J'essaye de déchiffrer les mots... Ils sont de plus en plus flous. Ils s'émiettent en un puzzle absurde. Tentons l'expérience inverse. Je déchiffre les mots ; ils sont de plus en plus nets ; ils s'assemblent pour former une somme cohérente.

- Vous faites quoi ?
- J'écris.
- Des romans ?
- Pas vraiment. On se promène ?
- Volontiers.

Tombée du ciel : elle prête l'oreille. Par le langage et la raison, elle croit deviner l'amour et ses plaisirs.

Apparence trompeuse. Et/ou art extrêmement éprouvé du camouflage. Sous ses airs de jeune fille bien comme il faut : un pur produit de l'ère post-moderne, une bombe. Logique irréprochable, infiniment plus lucide que je ne l'étais à son âge. Nous vivons plus vieux, nous mûrissons plus vite. Pas besoin de t'expliquer, par exemple, que Paradis, tout en se présentant sous la forme d'un livre, fut également conçu-nouveauté pour lors en français-comme une interface logique à laquelle connecter son système nerveux.  Sous la forme d'une machine sans en adopter le langage : binaire, apodictique, invariant. Au contraire. Diversité des méthodes, multiplication des discours. Voix fleur lumière écho des lumières. Diffractions des voix. Ruissellement des données. Le monde (rien que ça) concentré sur une tête d'épingle.
- Et on disait le roman français en pleine déconfiture ?
- Ce paradoxe  t'étonne ?
- Pas vraiment, non.

Tu vois ces deux volumes, eh bien, il me suffit de les ouvrir au hasard pour te démontrer que leur réalisation n'aurait jamais été possible sans la joie qui en est le noyau, comme un joyau offert, là, sans raison.

Paradis. On devrait dire Les Paradis de Sollers. Ovni littéraire dans lequel Sollers semble avoir voulu condenser toutes sesoeuvres, aussi bien antérieures que futures.

Et puis tout à coup cette phrase tombe : il faut simplement finir par préférer le temps à soi-même. Tout vrai musicien sait et sent cela.

Je note : 1981, parution de Paradis aux éditions du Seuil après sept ans de publication permanente dans la revue Tel Quel. 1981, Glenn Gould enregistre, un peu avant de s'éteindre, les sonates tardives de Haydn.
Silence. 

Je crèche, pour l'instant, au premier étage d'un hôtel particulier, trois larges pièces feutrées, spacieuses, haut plafond peint dans le milieu, un élève de Boucher, odalisques potelées, moulures tout autour, deux fenêtres donnant directement  sur les arbres, les quais, le fleuve, le temps y est comme chez lui. Laboratoire, boudoir. Je sors peu, deux heures le matin, deux heures l'après-midi. Ballade du côté de ce qu'il reste du Palais-Royal, petite halte à Saint-Germain l'Auxerrois, à cause de Couperin, puis les Halles, le Marais, à cause des souvenirs, et puis lent retour par les quais, tu m'attends. - Sais-tu que Baudelaire a habité à deux pas d'ici, voyons voir, un peu plus loin, voilà, ici, 17 quai d'Anjou, anciennement hôtel de Lauzun, on peut encore deviner l'emplacement de la plaque commémorative.  - L'école des voyants... le club des Haschischins, les nuits de défonce avec Gautier, H., opium. Paradis artificiels...
- Paradis parfumés !...
- « L'innocent paradis, plein de plaisirs furtifs, Est-il déjà plus loin que l'Inde et que la Chine ? Peut-on le rappeler avec des cris plaintifs, Et l'animer encor d'une voix argentine, L'innocent paradis plein de plaisirs furtifs ? »
- L'après révolution, l'ère du paradis perdu.
- Tu veux dire : du paradis guillotiné !
- Tu les imagines aujourd'hui, Dante, Baudelaire, Sollers ?
- On te les zigouille sans hésiter.
  - « La Révolution a été faite par des voluptueux ».
- Sans doute, mais la non officielle, celle que personne n'a vu.
- Ou n'a intérêt à voir.

Résumons la situation : écrivain moricaud plutôt beau, a été déporté à la suite de pogroms visant les dernières communautés catholiques, a malencontreusement été pris pour l'un d'eux, poursuit ses recherches sur un classique instantané, depuis oublié, paru en 1981 : Paradis ; a pris le pouls de son temps, considère le passé, jouit du présent,  ne se fait aucune illusion sur l'avenir ; enfin te rencontre, est béni, a toujours eu de la chance en toutes circonstances, n'y peut rien, dieu est avec lui.

C'est vrai, au fond, depuis quand n'avais-je pas rouvert Paradis ? Quinze, vingt ans, au moins !... Ce devait être un peu avant les premières vagues de déportations, 2020, 22, environ. Nouvelle répartition des pouvoirs, micmac islamico-puritain, guerre éclaire, assassinat en série (dont celui de Benoît XVI), destruction définitive de l'entité sioniste, après quoi pacte de non-agression entre Mohammed et Luther, qui mit fin aux vagues d'attentats suicides en Europe, liquidez votre culture, nous retirons nos troupes, on commença peu à peu à déprogrammer Mozart dans les salles de concert, on enjoignit aux intellectuels de pratiquer l'autocensure, voire de se taire, inimaginable, et pourtant... -On vous emmène.-Où ça ?-Vous verrez.-Puis-je emporter...-Le strict minimum, et en l'occurrence pas de livres, pas de papier, pas de quoi écrire. Nous transférerons votre bibliothèque en temps voulu.
Mon cul, pensais-je...

Comme si, de plus en plus, la vie s'employait à imiter les livres, donnant raison, au passage, à Rimbaud : « La race inférieure a tout couvert-le peuple, comme on dit, la raison ; la nation et la science. Oh ! la science ! On a tout repris. Pour le corps et pour l'âme,-le viatique,-on a la médecine et la philosophie,-les remèdes de bonnes femmes et les chansons populaires arrangés. Et les divertissements des princes et les jeux qu'ils interdisaient. »

Je suis l'avers et le revers d'une même monnaie. Que vaut-elle aujourd'hui ? Manifestement, pas grand-chose. Ce qui tombe assez bien puisque ce que j'ai à te dire n'est pas monnayable.
- Il paraît que ce qui n'a pas de prix est sans valeur ?
- Viens donc ici, dans mes bras.
Chair demoiselle. Consommé. Bouillon. Un soupçon de crème. Ronde et souple comme seul le corps d'une...
- Vous pensez vraiment continuer votre étude sur Paradis ?
- Depuis que tu es là, oui.

Reprenons.
- Une révolution a eu lieu, a lieu, aura lieu.
- Admettons, mais de quel ordre ?
- Minuscule, nanotechnologie, énergie noire, nous savons depuis plusieurs dizaines d'années que la chose existe, mais nous commençons seulement à comprendre son rôle dans la mécanique et l'expansion de l'Univers, c'est là archi-présent, et en même temps flou, fuyant.
- Mais noire, pourquoi noire ?
- Mais à cause du trou qu'elle opère dans la représentation, menace fantôme, nique à l'optique, onde infra-monde. Grosso modo, l'univers atomique tel que nous le connaissons ne représente que 0,03% de l'Univers entier.
- Vertige !
- Et en même temps, vanité décuplée ! Obscurantisme aggravé, médisance, somnambulisme, train-train, tracas, analyse...
- Comme si de rien n'était.
- Tu ne crois pas si bien dire...

Tu attrapes le second volume de Paradis sur la table, tu te cales à nouveau contre ma poitrine, et bien entendu, tu sais parfaitement lire : quelqu'un se sera quand même dressé obstiné tenu accroché là chaque matin chaque soir mot à mot syllabe à syllabe comme dans toutes les basses époques terribles bouchées intoxiquées enfumées le recopieur de torah le moine enlumineur perdu dans les bois table rase bombardement d'ignorance régression nivellement illétrisation forcenée merversion généralisée sous-produits panpublicité exemple littérature express nickelée dominateur étincelant redouté indiscuté extra-lucide emporté alberto notre homo maison adoré baise albert qui rebaise alberto qui suce robert qui palpote josette qui suce albert qui encule michel qui patine nanick laquelle voudrait être albert pour subir les caresses étincelantes redoutées indiscutées d'alberto lequel jalouse férocement patrick le beau balbutiant ténébreux éthéré perdu retrouvé halluciné bégayé concurrent de jean-marie stérilisé bromuré tandis que jean-paul humilie gratuitement albert le fait ramper à ses pieds l'oblige à lécher son gilet velouté brodé...

Tribulations d'atomes, ce qu'il fallait entre autre démontré, je dis entre autre car tu as aussi, de l'autre côté : soleil voix lumière écho des lumières soleil coeur lumière rouleau des lumières rouleau ivre cylindre projeté en livre et moi dessous dessous maintenant toujours plus dessous par-dessous toujours plus dérobé plus caché de plus en plus replié discret comme un mollusque chassé peu à peu de son coquillage et en effet un jour je serai mort et pas mort et quelqu'un aura l'oeil ouvert sur ces pages il s'apercevra lentement et puis tout à coup brusquement que toutes les lettres ici sont des yeux qu'il  a sous les yeux une constellation de milliers de millions d'yeux lumineux joyeux lesquels ne sont que l'écho un instant visible de milliers de millions d'intonations d'accentuations évoquant la distraction la soustraction l'abstraction et aussi l'attraction la multiplication l'effraction et encore la division la diffraction la décontraction mais aussi l'addition la racine carrée d'audition la différenciation l'intégration l'interaction l'infraction la régulation logarithmes des rétractations l'ensemble des hyperfractions bref le volatil alvitil subtil tout ce qui s'est dit épanoui senti crescendo glissando decelerando torsando n'oubliez pas l'oeil des lettres seulement l'oeil dans les lettres etc.

Energie noire : Quelque chose fouette l'univers sans que nous sachions exactement ce que sait ni de quoi cela est fait. Paradis pourrait être, pourquoi pas, tissé de cette substance.

Refermez les livres : que vous en reste-t-il ? Jusqu'où ont-ils pu pousser leur action dans vos cellules grises ? Le reste est broutille.

Voix fleur lumière écho des lumières cascade jetée dans le noir chanvre écorcé filet dès le début c'est perdu à nouveau paradis commençait à envahir mes rêves et avec lui tous les paradis possibles

L'actualité ? Bouclage, routine. Domination absolue, immortalité. Les deux idéaux à atteindre. De tout temps. Multiples tentatives d'éradication du passé et, corollaire, du temps lui-même. Peu leur importe que la chose soit ou non possible. Les termes possible et impossible font désormais partie du lexique de l'ancien monde.

A quoi bon brûler les livres ? Mieux valait dissuader de la lecture à la racine, dès l'âge de raison. Etait-ce conscient, inconscient, prévu, réellement programmé, planifié ? Oui et non.
L'autocensure fonctionnait à tel point que la possibilité même d'écrire Paradis n'était plus envisageable. Ni Paradis ni rien qui put remettre en cause la cause, la chose monde prise dans sa bipolarité, son plus petit dénominateur commun... pauvreté... peau de chagrin.

J'aborde avec toi, brièvement, la mystique juive : Deux mille ans avant que le monde ne soit monde, les lettres étaient déjà cachées, et le Saint, béni soit-il, les regardait et en faisait sa joie. Conclusion : L'alphabet (hébraïque, originel), comme l'Ecriture d'ailleurs, précède le monde, non l'inverse. Mieux encore : Dieu jouit du langage et le monde en découle.

Hypothèse d'autant plus intéressante que l'aisance à jouir (entre autre du langage) passe généralement pour superficiel. Un comble ! Tu enfanteras dans la douleur ! On connaît le disque : le talent n'existe pas, le génie encore moins, geins, bafouille, pleurniche, ou tais-toi. Dieu l'écrivain, béni soit-il, avait prévu l'objection. La jouissance, et cette jouissance en particulier, effraie et fascine, en premier lieu parce qu'elle est gratuite, en second lieu parce qu'elle en inhibe plus d'un, en troisième lieu parce qu'elle ne cadre absolument pas avec l'image que la plupart se font de la création, création au sens large.

Corollaire : moins vous jouissez moins vous comprenez ; moins vous comprenez plus vous déprimez ; et plus le langage se refuse à vous catégoriquement.

De toute façon peuvent pas envisager la langue autrement que maternelle ou paternelle. Alors qu'elle n'est aucunement parentale. Pas de livres à la maison. Jamais ouverts. Simple décoration. Aucunement génétique. D'où alors. De ceux qui la font. Depuis que nous sommes un dialogue et que nous pouvons ouïr les uns des autres. Oui je l'avoue j'ai toujours copié j'ai toujours parlé chuchoté don d'imitation en cadence. Tout le malentendu est là. L'écrivain n'invente rien, il écoute. Il intègre sa bibliothèque et la rend en cadence. Du coup : imposture. Pourtant l'un des traducteurs de Pound : «Le poète s'est comme effacé au profit de tous ceux qui avant lui parlaient déjà en son nom : à son tour il parle par leur bouche, et c'est dans cette polyphonie de voix antérieures et étrangères qu'il trouve enfin le lieu de sa propre parole.»

. Je te passe : malentendus, jugements erronés émis et sur le personnage et sur l'oeuvre de Sollers. Réfuter ? On y passerait sa vie, en vain. Ouvrez, lisez, cela suffit.

 «Qu'a-t-il donc de particulier ce paradis ? » Réponse immédiate de Dante : « La gloire de celui qui meut toutes choses pénètre l'univers, et resplendit davantage en un point, et moins ailleurs ».  

Hommage, en passant, à Muray rendant hommage au passage à ce si singulier Paradis : « Regardez l'enchevêtrement des centaines de milliers de circuits d'un microprocesseur sur sa tranche de silicium. La planète en se planétarisant est devenue si étrangement minuscule dans son gigantisme dévoilé qu'on peut d'ores et déjà envisager de la traiter tout entière dans des systèmes électroniques à capacité d'intégration d'autant plus grande que leur surface sera petite.
Regardez aussi très loin en arrière de nous ces dallages d'églises médiévales où étaient dessinés des parcours de labyrinthes figurant la Terre Sainte, et plus mystérieusement les chemins entremêlés du Paradis.

Mettez face à face avec leurs siècles de distance ces deux représentations de la complexité absolue : d'un côté le micmac transistorisé des données du monde réduit à ses abréviations, de l'autre l'inextricable entrelacs des routes qui s'égarent et mènent à l'illimité, imaginez ce dialogue de dédales, la confrontation entre le miniaturisateur logique des données chiffrées du monde en chute, et le dessin de l'énigme dont la question comme la réponse se trouvent partout hors de ce monde. Vous aurez un peu de sens qui fulgure dans Paradis, un livre qui se dresse seul, tout seul, une bulle-témoin dans un espace dévasté. Un roman qui paraît aujourd'hui, au milieu de la débandade accélérée de la littérature-retour en force des archaïsmes, nouveaux terrorismes commerciaux, nouvelles répressions de la langue, sinistres pressions de la « lisibilité » -, un roman dont on ne peut sans émotion aborder l'incontestable grandeur. »

Vico décomposait l'histoire en trois âges : l'âge des dieux, l'âge des héros, l'âge des hommes. Ponge introduisit l'âge des objets. Et Sollers, pourrait-on dire, celui des livres, à une époque justement où plus personne, ou presque, ne lisait (ne savait lire). Les livres ? Disons un sur un million capable d'être en même temps tout autre chose qu'un livre, un souffle, une raison, une musique, un micro-organisme infiniment plus vivant que tout ce qui se croyait l'être. Prenant d'assaut votre système nerveux. Voyageant dans vos veines.

  Ces carnets sont pour toi, Lise. Prends ton temps, cale toi bien dans ton enveloppe, ma méthode est très simple, je crois en la vérification du corps par la lecture.

J'ouvre pour toi Paradis, page 293, lettre de Schoenberg datée de 1936 : «vous avez sûrement compris que je ne suis pas ambitieux et que je ne m'attends pas à ce que les gens comprennent ma musique à la première audition je suis content s'ils ne la détestent pas quand ils l'écoutent pour la quinzième fois. »

Une époque comme la nôtre qui produit et consomme des livres destinés à n'être lu tout au plus qu'une seule fois peut difficilement, j'en conviens, comprendre cela. L'époque prouve, cependant, par l'absurde, que l'argument d'illisibilité de Paradis (l'absence de ponctuation, etc.) ne tient pas et trahit, bien plutôt, sa feignasserie à le lire.

Ceci explique sans doute cela. Aucune oeuvre de la seconde moitié du 20è siècle n'aura excédé la représentation classique de l'art, du roman, de l'objet livre et de la chose écrite comme Paradis qui, plus que tout autre livre parce qu'étant aussi tout autre chose qu'un livre, rappelle et rejoint la manière dont Antonin Artaud vie-voyait la culture. Etre cultivé, disait-il, c'est brûler des formes, brûler des formes pour gagner la vie. Non pas brûler des formes pour la forme, ce qui n'a jamais abouti qu'au formalisme le plus vain, le plus absurde, le plus gratuit. L'absence de ponctuation qui vous saute aux yeux en ouvrant pour la première fois Paradis parle au contraire de son projet prophétique infini. Mais pour gagner la vie. Nul ne va plus loin sans que le feu le morde, prévient l'ange de Dieu dans le poème de Dante, au chant de là-bas, ne soyez pas sourdes. Quid. L'accès au Paradis requiert mes chers enfants des dispositions auditives particulières, oreilles fines, averties. C'est là l'un des plus beaux chants de la Comédie : Dante demeurant là, pétrifié, devant le mur de flammes, à deux doigts de Béatrice et du Paradis. Et Virgile son guide de lui murmurer à l'oreille comme pour lui rendre son courage : « Vois donc, mon fils : entre Béatrice et toi il y a ce mur ». « Il me semble déjà voir ses yeux. » Scène d'excitation spirituelle sans précédant... Ascension... Avanti la vita nuova !...

A l'origine de toute oeuvre d'art, ou de toute vie qui en est une, cherchez, vous trouverez toujours quelque chose comme une épiphanie. Une Béatrice rencontrée au détour d'une rue. Sinon un coup de foudre au moins une reconnaissance corporelle, ce qui est infiniment plus intéressant. Bouches qui se trouvent sans se chercher. Peaux qui miraculeusement se répondent, c'est rare. Ne vous demandez pas pourquoi. Dites : merci. La précocité sexuelle est une bénédiction. Un raccourci pris à travers le somnambulisme générale, immuable. Il a quatorze ans, elle en a un peu plus du double. Jeune beauté basque, brune, libertine, anarchiste, qui vient de passer les Pyrénées par un réseau clandestin. 1951. L'été. La famille a coutume d'engager des bonnes d'origine espagnole. Celle-ci parle assez mal le français. Bon. Le fils traduira. On les présente. Ils se voient. Aimantation réciproque, immédiate. Bien entendu, personne ne fait attention.

Son nom. Son vrai nom ? E.S.M., Maria, La Concha, Conchetta, peu importe. « C'est avec elle que je comprends comment n'importe quel lieu peut se transformer et devenir une scène qu'on attendait ou qui s'attendait elle-même ».

Seul un libertin, j'entends un esprit libre, absolument déniaisé sur la question femme, initié de bonne heure à la jouissance d'être là sans pourquoi, pouvait concevoir une oeuvre aussi riche que Paradis. Un homme pour qui la vie est un roman à l'intérieur du théâtre dont il sait que chaque scène décisive peut avoir lieu partout et à chaque instant, n'ayant de limite nulle part. Les curés sont furieux ? Tant mieux...

C'est à l'automne 1963, arrivé de nuit, que Sollers pose pour la première fois le pied à Venise. Place Saint-Marc, vide vu l'heure, une détonation se produit en lui, tout de suite, «un mouvement bref de tout le corps violemment répété en arrière, comme s'il venait de mourir sur place et, en vérité, de rentrer chez soi ». Je suis allé vérifier par moi-même. Là-haut. Je marche longtemps le long de l'Adriatique. Mon corps me remercie. Venise est un tourbillon d'air et d'eau vert émeraude. Je me perds un peu, par jeu. M'accueillent casins, palais, pont, ponton, ruelles, canaux. Je vais écouter Vivaldi. J'entre aux Gesuati, je prie. Je lève les yeux. Sérénissime paradis des peintres. S'est tenu là Joyce, et s'est tenu là Pound. Et Casa me frôle, scuzate ! Et l'ombre de Proust disparaît au détour d'une ruelle. L'histoire grouille de partout. Comme la beauté des femmes d'ici, volumes, couleurs, perspectives. Quoi de plus normal que cette révélation-l'évidence d'écrire Paradis-lui soit venue ici. Juste après 68, au début des années 70. On donnait ce jour-là la Missa Solemnis de Beethoven au palais des Doges. Vous étiez placé là, juste en dessous du Paradis de Tintoret. Le couronnement de la Vierge tout là-haut, voici le fils qui reçoit sa mère devenue sa fille dans les dimensions colombe à son père qui père gagne s'y perd et regagne et puis s'y reprend s'y regagne ils accourent de toutes parts prophètes saints évêques rois soldats femmes enfants simples gens comme une armada brûlant l'horizant (...) on dirait une avide oreille radar dans l'audit vingt mille lieues sous les mers ils remontent ils planent ils émergent lambeaux gangrenés verts noircis d'agonie effusion soufflée de l'esprit. Comme si en un éclair 20 siècles d'histoire fondaient sur lui, et moi j'avais oublié ça vingt-cinq ans courant partout me moquant de tout cassant tout alors quoi vous plaisantez retour d'ulysse amorti fils prodigue chemin damas abruti vous n'avez rien de plus intéressant à déclarer désolé non divinus radius sive divina gloria. Aveux qui, là encore, ne peut qu'emmerder les curés de tout bord. Si seulement ces lignes avaient été signées Claudel, à la limite on aurait compris, parce que tout en lui, de la prose à la gueule, incarne ou semble incarner le catholique pur et dur. Vous dites Claudel ? Les clichés affluent : pilier de Notre-Dame, grenouille de bénitier, annonce faite à Marie, sacristie, Saint-Sacrement, chasuble. On peut le ranger, il cadre. Et puis c'était il y a longtemps, très longtemps, au début du 20è siècle, autant dire au Moyen-âge. Entre temps, c'est vrai, il y eut bien Bataille. Cas infiniment plus complexe. Cul entre deux chaises. Mêlant bordel et Marguerite Porete. Ordure et mystique. Pas net, le Bataille. Erotisme lucide, sans doute, mais noir. Prose tarabiscotée, tortueuse, coupable. Mais là aussi, on absout largement, on comprend, tout jeune n'avait-il pas été tenté par la prêtrise, n'avait-il pas fréquenté un temps le séminaire avant que de se prendre Nietzsche en pleine... ? Voyez, tout s'explique. Les choses se corsent considérablement dès lors où vous osez suggérer Sollers, lui le clown, le bateleur, le jongleur, le libertin, joueur, capable de montrer une autre dimension de la catholicité (de l'universalité aussi bien), se préposant, comme ça, témoin de la présence réelle. On croit rêver. Les gaucho-gauchistes ricanent, les néo-bernanosien-léon-boyien-nous-pas-gaullistes-mais-tout-de-même font sous soi tout en hurlant imposture ! Pauvres femmes. Pauvres hommes. Fous de rage ils sont, resteront.

Voici donc le problème : je suis entré aux gesuiti et le mouvement a fondu de nouveau sur moi de l'intérieur encens bois ciré orgue cloches enfance debout indestructible et debout montée frisson pores tapis rouge peinture plafond pigeons claquant du dehors. Bien entendu, Sollers aime aggraver sa mauvaise réputation. Visite à Wojtila le 4 octobre 2000. Voltaire l'aurait fait à sa place. Et pas seulement par provocation. Voix coeur lumière prolongation des lumières. Réévaluation du baroque. Demandez-vous si Paradis serait seulement pensable sans Tiepolo, Tintoret, Bach, Sade, Casanova, Voltaire ? A l'évidence, non. Voix coeur lumière souveraineté des lumières. Oui mais des leurs. Et ça n'aura pas été le moindre de ses mérites que d'avoir démontrer que le XVIIIè siècle est bien plus qu'une époque, une accès possible de l'être au temps lui-même. Ces gens (Bach, Mozart, Sade, Casanova, pour n'énumérer qu'eux) ont un temps fou, une durée à n'en plus finir. Ils se répètent, ils fuguent, ils varient, ils accumulent, ils sautent, ils sont dans ce que Heidegger, dans une magnifique formule, appelle « l'inépuisable au-delà de tout effort ». Comme les fleuves, comme la nature, à l'instant. Ils jettent l'argent ou le génie par les fenêtres, le « fluide corporel » aussi. A-t-on vu le Verbe se fatiguer ? Les humains oui, eux jamais. Ou encore, ailleurs : nos mauvais rapports au langage viennent de nos mauvais rapports à l'être. Archi-vérifiable. Ecoutez-les parler. Voyez-les vivre. Misère des penseurs. Non de la pensée. Dans une querelle récente qui m'opposait à la République de Platon, je lançai pour clore le débat ce merveilleux mot de Nietzsche : Je n'ai jamais réfléchi à des questions qui n'en sont pas, je ne me suis jamais gaspillé.

Le plus court chemin de Concha à Venise, c'est bien entendu l'écriture. Une ville, une femme. Le lieu et la formule. Plus vous comprenez, plus vous aimez. Plus vous aimez, plus le langage vient à vous sans difficulté. Vérification par le corps et retranscription sur le papier. Long regard sur Venise avant de repartir (mais on ne repart jamais vraiment). Voilà on dirait que la ville est sans cesse tirée en miroir qu'elle s'enfonce sur place deux faces brillant se voilant et se découvrant vagues soleil nuage infusé et encore soleil perfusé moteurs cloches bruit d'eau frissante soufflante orgue d'eau prélude fugue motets j'ai été follement heureux à venise régularité sobriété chasteté je m'y suis refait un squelette entier un nouveau poignet retourné et d'autres poumons et une autre oreille j'ai mon double d'encre là-bas détaché mince déplié planant sur les quais...