
Mozart par Julia Fisher : « La mort me guette en vain... »
Ecoutez Julia Fisher jouer ce thème superbe de l'adagio du Concerto n°3 ; elle le joue si large que l'on se sent presque pousser des ailes au bas des côtes flottantes...
J'aime sa conduite du son, l'apparente fragilité du timbre, les notes cadencées comme des pas de funambule... Elle se joue des cadences comme l'oiseau suspend son vol,
elle dérobe un instant de chance, pour mieux observer le paysage. Julia ose réécrire le moment libre de l'improvisation, renouer avec l'instinct des interprètes créateurs.
Ce siècle fut décidément maudit... A moins que non.
Donc je marchais dans Paris depuis un bon moment, la lune pleine de santé montait chaque minute plus haut dans le ciel ; j'étais bien décidé à « me coiffer d'étoiles » et c'est
pourquoi, les concertos pour violon de Mozart, joués par la délicieuse Julia, suffiraient à calfeutrer mon coeur dans un écrin sans prix.
Dans ce Concerto, la plus grande importance du rôle des bois et des cuivres, et notamment des hautbois - qui sont traditionnellement des instruments « pastoraux » - et
l'autonomie qui leur est conférée, sont remarquables. Le bref récitatif du violon solo, juste avant la reprise, semble en outre s'être échappé du Don Giovanni : « mi pare senti
odor' di femina... » L'Adagio pour violon et orchestre en Mi majeur, k.261, est une merveille.
Combien de temps Mozart eut-il à lutter pour intégrer la polyphonie à son vocabulaire musical ? Mozart qui prend sa leçon chez Bach l'ancien ? Dans quelle mesure, pour cet
enfant précoce, le génie multiplié de la polyphonie pouvait-il enrichir sa vision du monde lucide, enchantée ? - La multiplicité des voix se résumerait peut-être à semer des grains
là où personne n'a jamais osé... L'élégance, l'éloquence se sont toujours jouées, pirouettes enflammées, des pesanteurs des siècles - saut de ballerine... (c'est le feu qu'il faut
entretenir...) Une brèche ouverte dans nos vies trop étroites et c'est tout le principe créateur qui jubile ! - (la grâce, tenue de soirée, se fait attendre, comme toute vedette qui se
respecte...)
Le goût de Julia, qui ne souffre aucune faute, témoigne de son allant, talent naturel, le style chantant, éblouissant, s'oppose aux idées qui, depuis Céline, sont toutes subitement
devenues vulgaires - comme par enchantement ! Ici les flûtes jouent des doubles croches pétillantes... les hautbois d'Amour de riposter... L'archet de Julia est fait du meilleur
bois, celui qui reste en mesure... en adéquation totale avec le poème. La musicalité de ses coups virevoltants impressionne - cette manière de surprendre l'auditeur, comme si la
phrase venait d'être énoncée. L'instant est créatif, acteur, passeur... encore faut-il posséder ce pouvoir étonnant de donner corps ici-bas, à la musique. On a beau faire :
impossible de vivre un paradis en niant l'incarnation. L'enfer ne méritait pas ça... cette musique là... le paradis, lui, n'a jamais attendu personne... le purgatoire aime a visiter les
ombres... à s'éterniser dans les décombres... Qu'importe ! Le temps de l'écroulement des murs est venu !
Je me surprends à me poser ce type de question :
« Quelle est l'intention de la matière ? » ou bien « Pourquoi ai-je peur d'être un pont ? Et puis vers quoi ? Vers ce rien qui vide le sang dans mes jambes ? » - Mes yeux regardent
vers le bas.
Quant au règne supérieur, il n'aspire qu'à s'exprimer à travers nous. « N'emportez rien avec vous ! » semble murmurer Mozart.
Qui peut se douter, toi, là, passant fragile, inutile, des splendeurs offertes par le divin ? Aujourd'hui les diables font du bruit et les Anges ne chantent plus. A moins qu'aujourd'hui
- comme jamais auparavant, les Anges chantent enfin et ne se craignent plus.
Finalement, au fin des fins : Il ne s'agit que de respirer ! Et Mozart est un maître. Le passeur par excellence, celui qui passe, fait trépasser rapidement encore et encore, signe de
la main, bref séjour sur terre, les pieds bien ancrés dans le sol : les malentendus... les hésitations... les tergiversations en tous sens et qui n'ont, bien sûr, ni queue ni tête !
Wolfgang s'amuse, abuse de nous dans toutes les tonalités... spécialité mozartienne, et c'est tout Vienne qui va le lui reprocher ! Passe encore d'être génial... mais crève dans
la misère, bouffon du Moi ! Lui nous dicte cette phrase maintenant : « La mort me guette en vain, elle ne me trouvera plus. » L'attaque franche, décomplexée de vivre, est celle
qui fait le plus mal ! L'archet n'est autre que le petit-fils de l'arc à flèche... (tout le monde sent ça...) et Julia, de mèche avec sa musique, n'en finit pas de colorer le décor de
marionnettes... l'odeur de caveau n'est plus qu'un lointain souvenir... ne reste que l' « odor' di Julia » et la danse devient tourbillon vers le vide !
Devendra Banhart, musicien et animiste...
Il faut défendre Devendra. Il faut défendre Banhart pour sa simplicité innée, son élégance. Maître d'un lieu réputé magique, magique car inaccessible à beaucoup, il a offert au
monde ces deux chefs d'oeuvres d'intimité que sont « Rejoicing in the hand » et « Niño Rojo » - Jubilation dans la main ! Ce type est-il né sur une autre planète ? A-t-il pu
traverser l'époque - enfant des départs précipités, sans être contaminé par la catastrophe en cours : chaque pensée étant spéculative avant de se vouloir créatrice...
Ecoutez cette voix libre, et belle parce que libre, c'est-à-dire vertigineuse. Banhart ouvre des failles dans le coeur, introduit la semence du réconfort, une réjouissance, puis s'enfuit,
la grimace malicieuse, en vous laissant vous battre avec vos limites.
Ce type est un animiste né, doué du talent rare de convoquer du bout des doigts la force des éléments, air, eau, feu, souffle vibratoire qui ouvre le chemin vers l'antique
commotion... coma des idées que l'on a sur le monde et qui vous éloignent de votre capacité à résonner avec le cliquetis de la cuillère mélangeant le café.
Ce type est spontané parce qu'il vibre en résonance avec les étoiles, sa bouche, son pied gauche, le miel de grand-mère, la saveur du temps qui trépasse, neige et boules de
glaces, fine fleur des parfums.
Il faut défendre Devendra parce qu'il est aisé de le critiquer, d'étendre la main du cynisme, de réduire en cendres sa légèreté, sa générosité, son côté brouillon-prolifique qui est
la résultante d'un débordement.
Ce type n'est pas poli, que nenni ! c'est Houdini qui entre dans le ventre des choses et réussit le tour de force de les faire parler ! Il trouve souvent sa ligne d'horizon sans élever
la voix d'un pouce. Drôle de coco aux trémolos rayonnants. Il tremble avec les échos. Il m'enchante comme un vin nouveau.
Ecoutez ce calme dans sa voix, cette voix d'ailleurs, cette sensualité qui rapproche et fait suer, coller chaque chose au coeur comme une peau. Ses disques sont la trace d'une
transition, étape banale pour un esthète sans cesse en mouvement.
J'en vois qui cherchent déjà à le condamner - trop libre le fou du ciboulot ! trop dénué d'amertume aux lèvres... trop à regarder dans l'rétro ! Seuls les imbéciles savent que
pour atteindre l'art il faut savoir s'appuyer sur la tradition.
Il cherche, Devendra, il cherche, et son talent naturel - hors du commun (c'est ça qui les gratouille sous l'aisselle), trouvera et offrira sans nulle doute d'autres perles, que l'on
se gardera bien de montrer aux pourceaux.