
«Bienvenue dans un monde où la technologie n’oublie personne.»
(Toujours à propos de Glamorama, d’un certain Bret Easton Ellis.)
- On peut lire ici la première partie de cet essai -
« En un mot, dit mon père, nous voulons créer l’homme
une deuxième fois, à l’image et à la ressemblance du mannequin. »
Bruno Schulz, in Traité des mannequins ou la seconde genèse.
16
Réflexions intempestives sur les clips vidéo, la musique populaire et la culture Hip-Hop.
« (Les poètes, par exemple, ont toujours été les valets de chambre
d’une morale quelconque.) »
Nietzsche, in Le Gai Savoir.
Je suis né en 1978 et c’est tellement devenu normal que la musique populaire s’accompagne d’images que je ne pourrais même
pas me souvenir depuis quand c’est devenu tellement normal et d’ailleurs c’est peut-être parce qu’avant même que je sache
appuyer sur les touches d’une télécommande c’était déjà plus ou moins normal que la musique populaire
s’accompagne d’images.
Au départ, on filmait surtout les concerts, on mixait le tout et on sortait un clip.
Puis on s’est mis à raconter en images ce qui est dit par le texte ou ce qu’implique la musique elle-même comme ambiance, et, avant
même de l’avoir jouée en public on se filmait entrain de la jouer en public ou même sans public.
C’est là qu’il y a eu, dans les années 80, tous ces clips étranges où Duran-Duran, ou INXS, ou Michael
Jackson, chantaient leurs chansons dans les rues, dans les montagnes, sur les toits, n’importe où, l’air complètement naturel, comme si
ils faisaient ça tous les jours.
Il existe encore aujourd’hui ce genre de clip.
Mais ça fait has been.
Ce qui pullule actuellement, c’est un tout autre genre de clip.
Où il y a une sorte de séparation, au niveau du sens, entre musique, parole et images.
Et ceci est probablement lié aux textes des chansons, et au fait que pour la première fois, ou presque, une musique sans paroles est devenue très
populaire : la techno.
Mais, en réalité, tout a commencé en 1976, pour notre plus grand malheur, avec le clip de Jean-Michel Jarre, rappelez-vous, les pingouins par
milliers, se dandinant au pole nord, ou au pole sud, sur une musique pour attardés mentaux.
Vous y êtes ?
Comment ça s’appelait déjà...ah oui : Oxygène !
Musique industrielle par excellence et je crois que cette musique avait bien trouvé son idole, sa mascotte, son fétiche : le pingouin.
Cette musique est particulièrement efficace dans les usines pour gonfler la production et faire travailler en rythme les pingouins de l’époque.
Mais c’est dans les années 90 qu’a explosé cette forme de clip où ce qui est raconté et dit dans les images n’a
presque plus aucun rapport narratif avec les paroles de la chanson.
Il est tout à fait idiot d’affirmer, comme on le fait partout, que les paroles des chansons d’aujourd’hui sont insensées, ne veulent
rien dire, que c’était mieux avant avec Brel, Ferré et Brassens.
Les chansons d’aujourd’hui, dans tous les domaines, chansons de variétés, Rap, R’n’B, et autres dérivés
du Rock, sont pleines de sens.
Et quand bien même il y a un décalage entre paroles, musique et images, il y aussi une unité : c’est l’unité
moralisatrice, donneuse de leçon, bien-pensante (ou son inverse : méchanceté convenue du Gansta Rap).
Prenons par exemple cette chanson de Nadiya : Si loin de vous.
(J’imagine qu’elle doit s’appeler Nadia mais bon, j’imagine aussi que différents comités ont considéré
que c’était une opération de relation publique intelligente pour sa carrière de s’appeler Nadiya avec un Y.)
Voici les paroles (lyriques), passionnantes et pleines de sens, de cette chanson :
Et qu'ils se souviennent tous de moi par la radio
Et qu'ils me rappellent chaque fois tous mes idéaux
Et qu'ils se souviennent tous de moi par la radio
Et qu'ils m'aident à tracer ma voie même en vidéo
{Refrain:}
Et qu'ils se souviennent tous de moi par la radio
Et qu'ils me soutiennent dans mes choix tout en stéréo
Et qu'ils me rappellent chaque fois tous mes idéaux
Je suis si loin de tout
Et qu'ils se souviennent tous de moi par la radio
Et qu'ils me soutiennent quand j'ai froid tout en stéréo
Et qu'ils m'aident à tracer ma voie même en vidéo
Je suis si loin de vous
Si loin de ma terre
De ses frontières
Depuis bien trop d'hivers
Parfois j'espère
Enlacer mes pairs
Les êtres chers
Qui me procurent l'air
Tant nécessaire
{ Refrain}
(Pont)
Far away from love
I just feel no joy
Far away from love
From my baby boy
I just feel no joy
Et qu'ils se souviennent tous de moi par la radio (prononcé avec une sorte d’accent américain imaginaire et avec une voix
transformée, métallique et robotique, comme par hasard, ceci étant valable pour toutes les rimes en O)
Et qu'ils me rappellent chaque fois tous mes idéaux
Et qu'ils se souviennent tous de moi par la radio
Et qu'ils me soutiennent quand j'ai froid même en vidéo
je suis si loin de vous
On prie pour sauver les apparences
par moment oublier toutes les distances
Sans répit je pense et les silences
Dissimulent la souffrance de vos absences
Far away from love
I just feel no joy
Far away from love
From ma baby boy
I just feel no joy
{au Refrain}
Et qu'ils se souviennent tous de moi par la radio
Et qu'ils me rappellent chaque fois tous mes idéaux
Et qu'ils se souviennent tous de moi par la radio
Et qu'ils me soutiennent quand j'ai froid tout en stéréo
et qu'ils m'aident à tracer ma voie même en stéréo
Je suis si loin de vous
Analyse :
J’aurai du mal à vous expliquer pourquoi le clip met en scène Nadiya dans une sorte de remake des « Chevaliers du
ciel », seule dans un monde d’hommes, courageuse dans un monde hostile.
Le rapport avec les paroles que vous venez de lire est peu évident, mais courage...
Dans l’esthétique de ce clip, on n’est pas très loin du film de propagande révolutionnaire, avec héroïsation, culte
de l’impersonnalité, etc.
Comme toujours dans les clips de Nadiya et dans la musique, l’ambiance est guerrière ou martiale. La rythmique même des chansons est souvent
celle d’une Marche militaire, avec roulements de tambours systématiques, garde-à-vous, maréchal nous voilà, Etc.
Mais alors, que veut nous dire là Nadiya ou ceux qui « pensent » son image et son discours ?
Revenons sur les vers de ce poème qu’est Si loin de vous :
« Et qu'ils se souviennent tous de moi par la radio »
Le souvenir affectif est désormais médiatisé par la Radio et c’est normal ?
Non, elle parle de sa propre expérience. Mais je ne savais pas que la radio isolait du Monde et encore moins de ces proches à ce point.
On en apprend tous les jours.
Moi qui croyais naïvement que les médias nous permettaient, nous, frères humains, de nous unir mondialement dans une sorte de cathédrale
cathodique universaliste... me voilà bien déçu.
Et, je t’en prie, lecteur, ne sourit pas ironiquement en te moquant de la transparence de ses désirs : que tout le monde se souvienne d’elle car
elle passe à la radio (prononcé avec une sorte d’accent américain imaginaire et avec une voix transformée,
métallique et robotique)
rien de plus normal, elle rêve d’immortalité, de célébrité, elle veut être aimée, adulée.
Jusque-là on connaît la chanson.
« Et qu'ils me rappellent chaque fois tous mes idéaux »
C’est là que tout devient plus étrange.
Que s’est-il passé pour que quelqu’un ait peur d’oublier ses idéaux ?
(Flash-back : dans Les Somnambules de Broch, Esch, le personnage principal du troisième roman, oublie qu’il a commis un
meurtre.)
J’imagine que Nadiya a la mémoire courte. Si elle oublie si facilement ses idéaux ! On ne peut pas grand-chose pour elle. C’est
peut-être encore l’un des effets secondaires de la Radiyo (n’oubliez pas de prononcer ce mot avec une sorte d’accent
américain imaginaire et avec une voix transformée, métallique et robotique) Et puis, quand on ne se souvient même pas de ses
propres idéaux, il est gonflé de vouloir que tout le monde se souvienne de vous par la Radiyo.
(Même remarque)
« Je suis si loin de tout »
Mais où es-tu, Nadiya ? Es-tu vraiment si loin ? On t’entend pourtant sans arrêt dans la « Raidiyo »
tout en « Stéréo », on te voit tous les jours à la télévision essayant de te souvenir de tes
idéaux... es-tu si loin de nous, Nadiya ?
Transparence involontaire du clip : si loin, si loin de nous, c'est-à-dire : en l’air, en hauteur, dans les cimes
de l’héroïsme ; elle nous parle de haut, hautaine et autoritaire, dans une ambiance militaire... voilà ce que dit le clip, sans
même peut-être se rendre compte.
Tout comme les poètes nationaux, la chanson française, quasi en entier, chante les vertus ou contre-vertus nationales tandis que le gouvernement
qu’elle sert oublie tous les idéaux qu’elle chante et elle aussi une fois qu’ils sont si loin de nous, c'est-à-dire de la Radiyo, loin
de la Vidéo et sans la Stéréo...
« Et qu'ils me soutiennent quand j'ai froid tout en stéréo »
Voilà un indice météorologico-géographique de la plus haute importance : elle a froid. Elle a froid comme les personnages de
Glamorama. Première possibilité, Nadiya est à Paris, c'est-à-dire pas si loin, dans la maison du 8ème ou du
16ème arrdt de Bobby, avec Victor, Jammy, prenant de la coke à longueur de temps et posant des bombes sans savoir si c’est elle ou son
personnage qui pose des bombes. Ou alors, elle est au pole nord... ou en Suède, ou bien, dans un magasin Picard, en tout cas, elle a froid.
Et, fatalement, elle ne va pas très bien... comment peut-elle croire qu’on puisse la réchauffer en stéréo ? Ou alors,
et là, c’est très intéressant, elle propose un truc à trois, en stéréo, une femme deux hommes...
quelqu’un est partant ?
« Et qu'ils m'aident à tracer ma voie même en vidéo »
Encore un indice : nous apprenons qu’elle trace sa voie et même en vidéo. Encore une fois, le rapport avec Victor est direct : la
vie médiatisée par la vidéo. On s’étonne encore une fois de la transparence spectaculaire de la poésie moraliste
gouvernementale du R’n’B français.
« Si loin de ma terre
De ses frontières
Depuis bien trop d'hivers
Parfois j'espère
Enlacer mes pairs
Les êtres chers
Qui me procurent l'air
Tant nécessaire »
Sa terre : quelle terre ? Quelles frontières ? Bien trop d’hivers... comme dans Glamorama, c’est l’hiver,
le froid. Ce qui lui manque, c’est d’enlacer ses pairs... mais quels pairs ? Ses pairs de Nike ? Ou alors, c’est une faute d’
orthographes et on doit lire : ses pères... et alors il y a peut-être inceste... qui sait, avec un peu de chance !
Le moralisme débile du Rap et du Rn’B n’est plus à démontrer.
Travail, famille, Patrie... que ce soit la France ou la Patrie d’origine pour les immigrés. Patrie lointaine, si loin d’eux que, la plupart du temps,
ils ne la connaissent pas plus que le Groenland.
Ah !... Les êtres chers, si chers qu’elle a dû s’en éloigner pour les apprécier.... mais qui ça ? Nadiya,
dis-moi qui sont ces gens qui te sont si chers et dont tu es si loin ? Est-ce ceux qui doivent en plus te rappeler tes idéaux par la Radiyo, ceux qui doivent en
plus te réchauffer tout en stéréo ? Qui ça ? Victor, Bobby, Jamie et consort ? Qui ça ?
La chanson française travaille pour le gouvernement actuel, pour celui d’avant et pour ceux qui viendront, indifféremment.
Tout comme les mannequins d’Ellis.
Elle chante les valeurs nécessaires au double langage de la démocratie dans la forme étrange qu’elle a prise désormais.
Artistiquement : cette chanson est typiquement, le tube de l’album de la maturité.
K-maro, poète national de renom, nous avait fait le coup dans son merveilleux poème La Good Life, où il nous dit, en
sustance, que même si aujourd’hui il est si loin de nous (car plein aux As dans la Radiyo et sur la Vidéo tout en stéréo)...
eh bien... c’est pas pour rien... attention, c’est mérité, durement gagné à la sueur de son front vide (Travail)...
et puis... il se souvient non seulement d’où il vient (Patrie) mais aussi des valeurs de ses pères... (Famille)... comme Nadiya.
Je veux dire par là que la chanson charrie un discours très clair et que rares sont les échappées belles.
Et Ellis utilise, depuis Moins que zéro et encore aujourd’hui, la chanson populaire comme bande originale de la vie de ses personnages. Balzac
ne faisait pas autre chose avec le mobilier de la Maison Vauquer, glauque, sale et usé comme le Père Goriot, héros éponyme, et
qui va se tuer pour sa fille ingrate.
Et puis petit à petit, plus qu’un décors pour l’oreille, Ellis s’est servi du sens même des chansons...(ça commence
à devenir sensible dans American Psycho) et bien entendu, les chansons écrites aujourd’hui, correspondent à la sensiblerie
Kitch d’aujourd’hui et ont du sens dans les situations d’aujourd’hui, et Ellis ne s’y est pas trompé dans
Glamorama : « We’ll slide down the surface of things »... nous glissons à la surface des choses, chante
Bono... comment faire autrement, il n’y aucune profondeur, nulle part, nous n’en saurons pas plus, tout est à la surface des choses...
d’où l’importance de la description chez Balzac, où toute la psychologie est ramenée à fleur de peau, à
l’apparence des choses, comme chez Ellis.
Le parallèle avec Balzac ne s’arrête pas là. Mon lecteur intrigué lira la séquence 2.
Quelques mauvais lecteurs reprochent à Ellis d’écrire de manière cinématographique et/ou disent que les scènes de ses
romans n’ont pas plus d’intérêt qu’une publicité Calvin Klein ou un clip de Nadiya.
Ils devront désormais se reprocher leur propre manque de savoir lire : Ellis est l’un des seuls écrivains ayant décidé de ne
pas éviter le problème que l’audio-visuel pose au roman et de son « effet » sur le réel, donc sur le roman
lui-même, qui se propose d’être un « effet de réel».
N’aimant pas conclure, et certain que d’autres le font bien mieux que moi, je vais laisser la parole à Guy Scarpetta :
« L’enjeu, pour la littérature, est décisif : ou elle se met en mesure d’englober cet effet (ce qui suppose une position,
au sens stricte, ou le trans-matériel se conjugue au métaphysique) - ou elle est condamnée, en effet, à se raréfier,
s’exténuer, à venir s’écraser sur les écrans. »
Conclusion que l’on trouve dans un livre de 1985 qui s’intitule L’impureté.
Livre que l’on ferait bien de relire aujourd’hui.
15
Qui est Bobby Hughes ?
C’est l’un des personnages principaux de Glamorama.
Mais encore ?
C’est l’un des seuls mecs beaucoup plus beau que Victor Johnson que Victor Ward ait jamais vu de sa vie.
Que fait-il dans la vie ?
Ancien mannequin, fait quelque pubs, refuse des films, est devenu une star internationale, il est connu comme le pionnier des mannequins homme ; on peut
même dire qu’il a inventé le mannequin homme, le style du mannequin homme et ses attitudes, ses références. Maintenant,
apparemment, il est terroriste, il est même le chef d’un groupe de mannequins terroristes. Sauf si tout ça n’est qu’un film, alors
c’est l’acteur qui joue ce rôle-là.
Signes distinctifs ?
Il a un sac à dos Hermès d’où émerge un livre de Guy Debord et puis c’est le premier mannequin homme qui
avait développé « ses abdominaux à une époque où personne encore ne faisait attention au torse.»
Pouvez-vous nous le décrire ?
Tout à fait, en six lignes, à la page 306 du script :
« Il mesure environ un mettre quatre vingt cinq, cheveux noirs et épais, coupés court, très très court, un bronzage
incroyablement naturel recouvrant un teint rose, et quand je vois les pommettes, je me dis : « eh, c’est Bobby Hughes. »
Des yeux vert foncés brillent dans ma direction et un sourire aux dents blanchies relève la ligne de la mâchoire bien dessinée.»
Qui parle, là ?
C’est Victor Ward.
Quels rapports entretiennent-ils ?
Quoiqu’il arrive, de faux rapports, des rapports faux, basés sur du faux. Mais tout dépend d’une chose : considère-t-on
qu’ils s’agit de deux acteurs qui récitent leur texte et leurs actes ou vraiment d’un chef terroriste et de l’un de ses pions qu’il
manipule ?
Pourrait-il s’agir en même temps des deux possibilités ?
Oui.
N’est-ce pas Bobby qui joue dans la pub légendaire de Calvin Klein en sous-vêtement, la pub de 1991.
Exact, c’est lui, Bobby, c’est 1991 en chair et en os, c’est le corps du temps comme on parle d’esprit du temps, c’est le corps
de l’esprit de ce temps-là.
Pourquoi recrute-t-il des mannequins et comment en fait-il des terroristes ?
C’est simple, tout le monde lui tourne autour, mais c’est surtout des mannequins qui lui tournent autour et il observe et il pioche et ce n’est pas dit
que Palakon ne travaille pas pour lui, enfin, bref, en tout cas il ne veut que des mannequins très beaux, ou des actrices très belles, en passe de
devenir peut-être très célèbres et très serviles.
Pourquoi ?
Jamie nous l’apprend à la page 354 du script : «... Il se servait du fait que tout ce qu’on fait à longueur de
journée quand on est mannequin, c’est attendre et faire ce que les gens nous disent de faire... il insistait là-dessus... »
C’est tout ce que dit Bobby ?
Non, Bobby dit aussi que Georges Washington était un terroriste et que la CIA et le FBI ont plus de sang sur les mains que l’OLP et l’IRA
réunis. Bobby pense que tout le monde fait de la politique, qu’ils le veuillent ou non, tout le monde est impliqué dans tous les meurtres, ceux
qui les font, et ceux qui ne font rien pour les empêcher, voilà ce que pense Bobby.
Vous disiez que Bobby était peut-être en relation avec F. Fred Palakon ?
Oui, semble-t-il, à la page 447 du scénario, le metteur en scène de l’Equipe française montre à Victor des images
où Bobby serrant la main de F. Fred. Palakon, de F. Fred. Palakon discutant amicalement avec Bobby.
Comment réagit Victor ?
Victor n’y comprend rien, se met à pleurer tellement il se sent perdu, trompé, confus, ahuri et las.
Où est Bobby actuellement et que fait-il ?
Deux possibilités : il est mort et on n’en parle plus, ou alors ce n’était qu’une scène jouée par des
acteurs pour tromper Victor.
Est-ce Victor qui a tué Bobby.
Oui, à la page 492 du script.
Conclusion ?
Plus t’es sublime, plus t’es terroriste.
14
Jamie lui dit ça :
« J’ai demandé la chambre de Victor Johnson et puis je me suis souvenue ou j’ai lu quelque part, que tu avais changé de
nom. Victor Ward - Elle s’interrompt, sourit de façon taquine - Pourquoi ? »
Victor lui répond ça :
« Différents comités ont considéré que c’était une opération de relation publique intelligente
pour ma carrière - Je hausse les épaules - Ca m’a rendu à moitié célèbre. »
Elle a vaguement l’impression que c’est son père qui a exigé ça.
C’est tout pour l’instant.
13
Et puis, écrivant ce texte, lisant et relisant le script, je sors boire un verre encore imprégné de la terrible surveillance dont Victor est en même
temps l’acteur et la victime et j’aperçois, à la Station Robespierre, Métro 9, une publicité pour la marque Darty.
Un vieil homme, dans sa montagne, un berger en fait, avec ses brebis perdues ou galeuses, consulte Internet sur un ordinateur portable dernier cri, ce qui est dé
jà effrayant mais le pire reste à venir, c’est le slogan qui accompagne cette image : « Darty : bienvenu dans un monde
où la technologie n’oublie personne. »
(On s’aperçoit au passage que le clip ou l’affiche publicitaire a subit le même sort que les clips musicaux : le lien entre ce que
l’on vend et ce que l’on raconte en images est désormais presque toujours incompréhensible,
insensé, décalé.)
Parlons sérieusement : à part Glamorama, quelle œuvre, de quelque domaine qu’elle soit, aborde de front, de biais,
sous tous ses angles et dans toute sa complexité, la question de la surveillance et donc, de l’auto-surveillance, non comme une question, mais
comme un fait ?
Il y a bien Débord, dans La société du spectacle et surtout dans ses Commentaires de 1988.
A part ça ?
Rien.
J’espère me tromper, mais je ne crois pas.
« Car ici chaque moyen aspire et travaille à devenir une fin. La surveillance se surveille elle-même et complote contre
elle-même » (Guy Debord)
C'est-à-dire que plus rien n’existe qui ne soit filmé, surveillé et même la surveillance est surveillée.
Et pour quoi surveille-t-on quelque chose ?
Surveiller et punir...
L’un ne va pas sans l’autre et parfois, les deux se confondent, inversent les rôles : la punition peut très bien devenir une forme de
surveillance. Et la surveillance la punition elle-même.
Punir jusqu’à la terreur pour ne même plus avoir à surveiller, punir avant tout.
Surveiller jusqu’à la terreur pour ne plus avoir à punir.
Et contre toute attente, Victor prend un certain plaisir à être surveillé, et même parfois à être punis.
Qui suit le script à la lettre ou pas ?
Victor, d’un bout à l’autre du roman, a l’impression d’être suivi. Et c’est plutôt normal car il est suivi.
Par qui ?
D’abord par le lecteur.
Quand il déjeune avec son père son père a un « épais dossier » contenant toutes ses interviews et
autres déclarations.
Le Père surveille le Fils.
Le script surveille tout le monde.
Le metteur en scène peut couper la scène à tout moment.
Et le producteur peut punir le metteur en scène à tout moment.
Dans Glamorama, la surveillance est à ce point quotidienne et « intégrée », qu’elle passe
quasiment inaperçue : « ...quelqu’un s’était assis a côté de moi et nous enregistrait... »
et tout le monde trouve ça normal : « Et ce n’est que beaucoup plus tard que j’ai remarqué la présence de
l’équipe de cinéma... » ne cesse de répéter Victor, comme une évidence.
Dans les Bus les plus récent de la Ratp, il est écrit, près de la caméra de surveillance : « Souriez !
Vous êtes filmés pour la sécurité de tous. »
A la banque, aussi, je suis filmé pour ma sécurité.
Dans les trains, aussi, je suis filmé pour ma sécurité.
Dans les escalators des stations RER, je suis filmé pour mon bien.
Partout, Victor est filmé pour son bien et cherche à être filmé.
Il y a une sorte de pacte métaphysique dans Glamorama : Être, c’est être filmé.
On ne peut pas réfléchir le terrorisme, ou la surveillance, si l’on décide qu’il y a un Etat ennemi du terrorisme ou un seul
être ennemi de la surveillance. L’Etat surveille le terrorisme qui surveille l’Etat. Cette surveillance est complice et solidaire : et tout comme
Victor Ward, aucun Etat ne peut « être » ou exister, ou continuer à exister sans «
être filmé » à l’œuvre et aucun groupe terroriste ne peut plus exister sans être filmé à
l’œuvre. L’Etat doit montrer qu’il surveille le terrorisme : on l’a vu à Londres récemment, où
Scotland Yard a soi-disant démantelé un projet d’attentat, et s’est empressé de se « filmer à l’
œuvre », de s’auto- surveiller à moins qu’un groupe terroriste ait volontairement mis en place un faux projet d’attentat
avant de se dénoncer eux-mêmes à la police pour que l’on filme la « terreur» elle-même.
On ne sait plus très bien.
On se souvient de la fameuse scène, dans M le Maudit, de Fritz Lang, où les recherches de la pègre et de la police, dans un jeu
de montage génial, se confondent dans la fumée des cigares du montage alterné et deviennent comme solidaires.
Le terrorisme, dans Glamorama, se confond avec le « goût sexuel de l’Etat ».
Et fatalement : les mannequins deviennent terroristes.
La préférence sexuelle mondiale : les anorexiques.
Le monde que décrit Ellis dans Glamorama me fait penser à cette phrase de Debord, encore lui, quand il essaie de définir le
fascisme : « l’archaïsme techniquement équipé »
Toute société a toujours, selon ses moyens, mis tout en place pour se surveiller de fond en comble.
La nôtre a seulement le privilège d’être sur-équipée.
Et ce suréquipement, personne n’en a décrit le mécanisme avec tant de froideur que B.-E. Ellis dans ce roman sublime qu’est
Glamorama.
Et c’est d’autant plus troublant car Ellis n’est ni un sociologue, ni un philosophe, ni un penseur critique, ni rien d’autre qu’un
romancier et qu’il nous décrit ce mécanisme comme aucun sociologue n’aurait pu le faire puisqu’il le fait «
en passant », « au passage », car sa vision est beaucoup plus totale que peut l’être celle du meilleur sociologue,
du plus beau philosophe ou penseur critique.
Différence évidente : le sociologue, comme le philosophe habituel, se « sert » du langage pour penser tandis
qu’Ellis pense à partir du langage et seulement avec dans les limites du langage qui, porté jusque là, n’a d’ailleurs plus
de limite.
Tout, ou presque, dans Glamorama, est invraisemblable et pourtant cette aberration sociologique où Victor se meut produit des « effets
de vérité » incroyables qu’aucun livre « scientifiquement » limité au réalisme
sociologico-socialiste (Ex. Bourdieu, Lipoveski) ne pourra jamais produire.
12
Cette fois les séquences vont croissantes. Chapitre VI, séquence 11, Victor est à Milan :
« Je descends par l’ascenseur de service dans le hall et il fait nuit et les rues sont mouillées et l’eau dégouline sur les
façades des immeubles devant lesquels je passe, mais il ne pleut pas. Un taxi file. Je m’écarte de la trajectoire de types en rollers. Et je suis toujours
filmé, combien d’avertissements ai-je ignorés ? »
Bonne question.
11.
Nouvelle entrante « ellisienne » dans le carré des « Very Important Protagonist », j’ai
nommé : Lauren Hynde.
En anglais on entend Hide, cacher, mais aussi, Hind, comme dans behind, c'est-à-dire, derrière, et aussi, mais oui : LE derrière, le
cul, donc, et même la croupe : hinder.
Justement : collons-lui au train, à l’arrière train, à cette Lauren Hynde, suivons sa croupe à la trace.
Bien entendu, Lauren était à Camden, l’université mère de sa divine comédie...
La première fois qu’elle apparaît dans la Comédie humaine - quoique Comédie inhumaine marcherait aussi - d’Ellis,
c’est elle qui parle et c’est même très exactement à la page 23 de l’édition de poche des Lois de
l’attraction et savez-vous de quoi elle nous parle ?
D’une soirée d’ivrognes à Camden où elle ne cesse de penser à un certain Victor. Un type ne cesse de l’
appeler « Laura » en croyant que c’est cool et elle ne cesse de lui répéter qu’elle s’appelle
Lauren et pas Laura ; mais en réalité, ce qu’elle ne cesse de faire, c’est de penser à Victor. Elle couche avec un mec
qui lui demande avant de baiser si elle n’a pas d’herpès car on raconte qu’elle a de l’herpès et elle dit que non, elle
s’allonge, il la pénètre, elle dit que c’est plutôt agréable et elle pense à Victor.
Sean Bateman, dans ce même roman, le frère de Patrick Bateman, celui d’ American Psycho, dit de Lauren que
« l’essentiel était sa beauté. Une beauté typique américaine, le genre de beauté qu’on ne trouve
que chez les filles américaines. Ce corps aux proportions merveilleuses, mince mais pas anorexique, sa peau, Wasp et crémeuse, d’une
pureté délicate, opposée à ces expressions toujours un peu salaces comme si elle était garce, ce qui augmentait
encore mon excitation.»
Elle a une histoire avec ce Sean là.
Mais elle attend Victor, voilà l’une des Lauren Hynde, qui en cache bien d’autres, tout comme le Rastignac de Balzac se transforme selon
les romans.
Dans Zombie elle apparaît dans la première « nouvelle », qui est un joyau dans le style minimaliste. Elle a une
importance mineure, mais elle est là, une fille « superbe et capable de faire semblant d’ignorer que Robert, à 22 ans, pèse
à peu près trois cent millions de Dollars. »
Dans Glamorama, Lauren est de nouveau un personnage de toute première importance.
Dès la page 47 de ce roman, ça parle de Lauren Hynde et Victor demande qui est cette Lauren Hynde et ils prennent tous des airs entendus et
Chloé, sa petite amie officielle, lui dit : « Tu es sorti avec elle » et il dit qu’il ne s’en souvient tout simplement
pas.
Glamorama est un roman qui n’hésite pas dans le rocambolesque, dans les coïncidences répétées, les
quiproquos, imbroglios, dans les hasards sans fin ; Sade n’hésitait pas non plus. Et ainsi Victor, le même jour, rencontre Lauren Hynde dans
un magasin de disques et trouve que c’est la plus belle fille de « Tower Records », lui parle sans la reconnaître et apprend, en
même temps que son identité, que c’est une bonne amie de Chloé, sa petite amie officielle et il fait déjà un froid de
canard quand ils passent en caisse et que l’Amex de Victor ne passe pas.
Plus tard dans l’après midi de cette même journée, Victor décide de rendre visite à Lauren et se fait passer pour un
certain Damien, qui est le nom de son mec, et le vigile à l’entrée de l’immeuble annonce Victor comme Damien et elle le laisse monter.
Quand il arrive, elle était notamment entrain de lire « un article sur l’impossibilité de ressentir une émotion réele
dans l’Upper East Side », où elle habitait aussi dans Zombie.
Elle s’oppose sans trop de vigueur aux avances de Victor et tout en lui disant que c’est impossible elle laisse tomber sa « sortie de
bain » de luxe et ils font l’amour et, comme dans les romans sexuellement minutés du Marquis de Sade, Lauren jouit au moment
même où l’interphone sonne. Tout comme aussi, Bouvard et Pécuchet s’assoient au même moment sur le même
banc et posent leurs chapeaux de la même manière à l’intérieur desquels ils ont écrit leurs noms de la même
façon.
On annonce que Damien Ross est là.
Cela fait déjà deux Damiens.
On est dans une scène de boulevard.
Labiche se moquant de Feydeau.
Ciel mon mari ! Mais ici c’est ciel mon amant. Damien Ross est l’officiel d’Alison qui couche aussi avec Victor qui est cocu par Baxter,
qui est l’officiel de Lauren, justement.
Ils s’habillent un peu affolés, mais sans conviction et Damien arrive et entre et tous font semblant que tout cela est normal. On ne s’éloigne
en rien du script. Pourquoi serait-il plus étonné et affolé que ça, nous sommes dans l’Upper East Side où plus personne
n’a ressenti une émotion réelle depuis 1987.
Après les chapeaux de Bouvard et Pécuchet, il faudra faire avec le chapeau de Lauren Hynde.
En sortant de chez elle, un de ces soirs, il emporte par mégarde le chapeau, mais rien de ce qui a lieu a lieu sans raison.
Palakon lui demande d’ailleurs d’emporter le chapeau de Lauren Hynde avec lui en Europe.
Il perd le chapeau dans le bateau qui le porte doucement en Europe.
Il retrouve ce chapeau dans la salle de Bain de Bobby à Paris.
Quel lien entre Lauren et eux ? Entre elle et Palakon, entre elle et Bobby, Jamie et consort ?
Nous sommes dans un faux roman policier. Nous traversons tous les genres sans nous arrêter à aucun ; voilà tout l’art.
Apparemment il y a avait quelque chose dans ce chapeau, et même si Palakon, en apprenant la disparition de cette « chose » dans le
chapeau, nous joue le rôle du mec angoissé qui ne maîtrise pas la situation, nous sommes déjà à la page 396 du script et
à cette page nous ne pouvons plus être dupe et Victor a pris le bateau notamment pour transporter ce « quelque chose », nous
en sommes sûrs désormais et Palakon le sait pertinemment.
D’ailleurs, qu’importe cette chose qu’il y avait dans le chapeau de Lauren Hynde ?
Quand Victor, à la fin du roman, trouve Jamie agonisante, dans la maison de Paris, il lui demande en quoi Lauren Hynde est impliquée dans tout ça,
il lui dit qu’il a vu des vidéos de Bobby avec Lauren (peut-être une pub ou un film)... et Jamie éclate de rire... et lui dit : «
Ce n’est pas Lauren Hynde... Lauren Hynde est morte... en 1985... dans un accident de voiture, près de Candem... »
En fait, l’important, c’est le chapeau de Lauren Hynde. L’important c’est l’accessoire, pour l’instant du moins;
l’important c’est le décor, la surface des choses. Et non ce qu’il y a dedans.
Pour l’instant.
10
Délirons un peu : je suis né en 1978. Je suis n’importe quel fils de néo-bourgeois ou d’ex-prolo, et mon Père,
ne sachant quoi faire de moi, passe son temps à me filmer, à la maison, à l’école, au football, dans mon bain, dans mon lit, sur
le pot, mes premiers pas, au jour le jour, pas à pas. Et puis ça fait tellement plaisir à Maman... et puis vers 13, 14 ans, il a de plus en plus de mal
à me faire faire le singe devant la caméra, il finit par se lasser, et puis il y a une petite sœur plus malléable... elle prend le relais dans le
rôle principal, je ne fais plus que des apparitions de figurant... ouffeu... mais je suis au collège, au Lycée, et, par mesure de
sécurité, nous sommes filmés à l’entrée, dans le hall principal, à la cantine, dans les couloirs. Il
n’y a guère que dans les classes que nous ne sommes pas filmés, sauf la fois où une émission de France 5,
présentée par Daniel Schneidermann, est venue nous interroger sur notre rapport à l’image pour son émission
« Arrêt sur image ». Mais si mon père n’en a plus la patience, c’est mon meilleur ami qui a sa
caméra numérique désormais, et elle est si petite qu’il la met dans sa poche et nous filme en classe... une fois il a voulu me
filmer moi et ma petite amie entrain de nous embrasser pour éterniser notre amour. Et puis, dans tous les magasins, dans les concerts, à l’
université, je suis filmé avec ceux qui m’accompagnent. Je ne peux pas boire un verre sans qu’on sache en gros ce que je bois.
A 18 ans, j’obtiens de ma banque une carte bleu, et chaque achat est enregistré et quelqu’un qui aurait une copie de mes relevés
de compte pourrait me suivre à la trace de mes achats... suivant les rues que j’emprunte au quotidien. Et à chaque fois que je retire de
l’argent, on me filme pour ma sécurité. En l’an 2000, j’ai 22 ans et on pourrait faire un film de ma vie très dé
taillé en regroupant images de surveillance étatiques, archives familiales ou amicales et informations bancaires... en l’an 2000 est paru en
France Glamorama, de Bret Eston Ellis.
9
Ceux qui manquent d’imagination et d’intelligence trouvent que Victor, Bobby et leur créateur ne sont pas assez intelligents et imaginatifs pour faire
de Glamorama un roman intelligent et imaginatif. Mais Glamorama étant le roman le plus intelligent et le plus imaginatif de la fin du
siècle dernier et du début de celui-ci, on prouve assez aisément que leur aigreur générale découle du fait que ce
roman en question est la description exacte d’un monde que leur intelligence limitée ne sait pas comprendre et que sa poésie est le fruit d’
une imagination hors du commun qui dépasse leur petite arrière-boutique platonicienne pleine d’idées.
La plupart des intellectuels frrrooonçais qui en ont parlé considèrent qu’il n’y a pas assez d’idées dans
Glamorama. Je considère, comme Cécile Guilbert, que c’est justement cette absence d’idée qui fait tout
l’intérêt de Glamorama.
Ces mêmes écrivains à idées pensent qu’Ellis ne pense pas. Ils confondent Ellis et son Œuvre, ce qui est le summum de
la non-pensée.
Une anecdote : Racine écrivait des préfaces pour dire combien Corneille, « ce vieux poète
malintentionné », était un mauvais dramaturge. Notamment, dans la préface à son merveilleux Britannicus,
il lui reproche d’avoir fait vivre, dans Phokas, 20 ans, un empereur qui n’en a vécu que 8 selon les manuels d’Histoire de
l’époque. Corneille lui répond dans une préface et trouve par exemple que Racine est un con car il a fait de Narcisse, toujours dans
Britannicus, un personnage de méchant confident de Néron, ce qui est aberrant, historiquement, selon lui.
Bref : querelles idiotes entre deux idiots. On ne répètera jamais assez combien Britannicus dépasse en intelligence et en
beauté Racine et/ou combien Cinna, de Corneille, le dépasse en poésie et en sagesse. Les œuvres de Racine et de Corneille
sont plus intelligentes que leurs auteurs et sont au-dessus de toute querelle.
Glamorama est une Œuvre qui dépasse son auteur, comme toutes les œuvres majeures.
Niant cette évidence, nos caverneux platoniciens continuent à déclarer qu’Ellis est un symptôme du nihilisme qui ne pouvait
engendrer qu’une œuvre nihiliste.
D’un autre côté, il y a des intellos comme Gilles Lipovepski, qui, dans une note de fin de volume de son nouveau catalogue d’idées
(Le bonheur paradoxale), renvoie son lecteur à American Psycho comme étant une bonne « illustration
littéraire de ce phénomène yuppies »
Ellis : ou bien symptôme du nihilisme ou bien « illustration littéraire », ce qui revient au même.
Ou bien, ou bien... le même aveuglement.
8
F. Fred. Palakon : probablement le personnage le plus important, après Victor.
Et en même temps, c’est tout à fait le genre de personnage faussement secondaire que l’Opinion, les critiques et l’Histoire de la
littérature oublient vite.
Avoir créé F. Fred. Palakon n’est pourtant pas le moindre des tours de force d’Ellis.
Si «créer un poncif, c’est le génie » comme l’affirme Baudelaire dans Fusées, alors que
dire de cette capacité à créer un type ou un personnage... à moins qu’on en vienne à se dire que les grands
personnages, par exemple, Ubu, Lolita, Hamlet, Rastignac, Bouvard, Panurge, Pécuchet, Dedalus, Bloom, Esch, Juliette, Merteuil, Valmont... soient des poncifs
d’une grande complexité habitant un corps et ses contradictions.
Et pourquoi pas ?
C’est peut-être ça, le génie supérieur du romancier.
Bon, créer un Hamlet, c’est une chose géniale particulière, une Ophélie, idem, mais qui se souvient d’Horatio,
le bon ami, Rosencrantz and Gulddenstern, les amis d’enfance, et les autres, sans lesquels Hamlet serait à peine crédible ?
Autre genre de génie, plus difficile encore.
Qui se souvient, dans Lolita, de Quilty, ce personnage secondaire incroyablement réussi, étrangement vivant et dont le rôle est
primordiale dans l’ « effet de vérité » intense que procure la lecture des pérégrinations
d’Humbert Humbert.
Qui se souvient de Buck Mulligan...
Qui ça ?
Où ça ?
Qui se souvient de Klamm...
(Là on s’approche de Palakon)
Klamm... cela veut dire mirage en tchèque.
Allons nous faire voir chez le tchèque Kafka, au chapitre II de son Château :
« Par le petit trou, qu’on avait certainement percé là pour observer, K. voyait presque tout de la pièce voisine.
Au milieu, devant un bureau, violemment éclairé par une suspension basse, M. Klamm se tenait assis dans un confortable fauteuil rond. »
C’est la seule et unique fois où K. verra Klamm.
Klamm est « chef de bureau » au château, c’est lui, semble-t-il, qui a employé K., tout comme Palakon, semble-t-il,
emploie Victor, avant de le lâcher dans la nature, tout comme Klamm, semble-t-il, lâche K.
Palakon, dans son genre, est plus disponible que Klamm, plus accessible.
Les apparences sont toujours trompeuses.
Palakon n’est pas moins un mirage.
Rappelez vous, sur le bateau, ce que disait Felix, le directeur de la photographie, à un Victor angoissé, obsédé par Palakon :
« Palakon ne figure pas dans le script... »
C’est au maire du village que K. se confie et c’est le maire qui lui vend la mèche : « Vous êtes engagé
comme arpenteur ainsi que vous le dîtes, mais malheureusement, nous n’avons pas besoin d’arpenteur. »
Et K. l’arpenteur inutile arpente inutilement le village jour et nuit, de Frieda à Barnabé, de Barnabé à Frieda, il arpente, il arpente,
il arpente...
Victor Johnson a été engendré mais « malheureusement nous n’avons pas besoin » de Victor Johnson ici bas... Essayons Victor Ward... ah... conclusion : ça ne marche pas non plus.
Bon, alors, débarrassons-nous de lui, ça sera plus simple.
Notre sort à tous, dans ce monde irréfléchi... se dit K.
Le maire le contredit : « Rien ne se fait ici d’irréfléchi » dit-il, en se redressant, sévèrement,
sur son lit.
Tout était prévu par un script mûrement réfléchi.
« Je vous le prouverai papier en main », continue le maire du village, comme si il parlait à Victor.
K. rit de cette histoire à dormir debout.
Pourquoi diable cette histoire vous amuse-t-elle ? lui demande le maire, en substance ?
« Elle ne m’amuse qu’en ceci, dit K., qu’elle me donne un aperçu de la ridicule confusion qui peut en certaines circonstances
décider de la vie d’un homme.»
Victor en sait quelque chose.
Mais si cette ridicule confusion était le fruit d’une mauvaise conscience concertée, d’un script prévu à l’avance
par une « conscience commune » et dont tout l’art est de rester dans le flou, au loin, et de ne pas apparaître dans le script,
justement.
Et si Palakon, dans la lignée de Klamm, était la personnification de cette mauvaise conscience concertée à visage humain, à
poignée de main amicale.
C’est Palakon qui crée le lien entre tous les personnages de Glamorama.
L’oeil du cyclone.
Palakon est en même temps scénariste, acteur, metteur en scène, critique et producteur.
(Bobby n’est peut-être que le directeur de casting?)
Il est partout et nulle part, comme Klamm.
Mais si K. ne tutoierait jamais Klamm, Victor n’hésite pas.
Que sait-on de Palakon ?
Lors de la première rencontre, Victor, qui croit avoir à faire à un « designer de la musique » (autrement dit :
un DJ.), lui dit : « Vous avez vraiment cette allure du riche Junkie éduqué et bien habillé. »
Et puis il lui propose 300 000 dollars, plus tous les frais, pour ramener Jamie Fields au Etats-Unis.
Et puis, à chaque fois, il aura à faire à un Palakon différent, qui fournit en même temps les problèmes et les solutions et
qui affirme aussi qu’il n’y a pas de solution car peut-être il n’y a pas de problème.
Au téléphone, à l’ambassade des Etats-Unis, dans des décors hollywoodiens sortis de nulle part, Palakon écoute
attentivement les plaintes, les insolences et les pleurnicheries de Victor et cherche des solutions et Victor n’est jamais rassuré.
Victor répète cette phrase : c’est ce que je ne sais pas qui importe le plus.
Et puis Victor finit par lui demander :
« - Alors qu’est-ce qui est vrai ?
- Rien, Victor, il existe différentes vérités.
- Et nous, qu’est-ce qu’on devient ?
- Nous changeons, nous nous adaptons.
- A quoi ? Au mieux ? Au pire ?
- Je ne suis pas sûr que ces termes soient encore applicables. »
L’angoisse de Victor est au comble.
Et, pour le rassurer, Palakon lui dit :
« - Vous serez surveillé
- Je sais... » répond Victor...
On sait aussi.
Tout le monde le sait.
Et, pourtant, semble-t-il, c’est ce que personne ne sait, qui est le plus important et peut-être que Palakon ne le sait pas plus que nous.
Palakon est aussi le spectateur des différentes vérités.
On n’en saura guère plus.
7
« Et je suis toujours filmé. Combien d’avertissements ai-je ignorés ? »
Tu as au moins ignoré celui là, en 2003 :
« Article 12 – Disposition relative à la vidéosurveillance [IGPN-DLPAJ]
Il s’agit de permettre à la police comme à la gendarmerie de se voir autorisées à accéder aux images recueillies sur
la voie publique par les systèmes de vidéosurveillance installés par l’ensemble des communes.
L’attention est appelée sur le
fait qua dans l’hypothèse où ces services entendraient coupler les images transmises avec les dispositifs de reconnaissance d’image
exploitant des bases de données photographiques de délinquants d’habitudes, l’autorisation de l’installation du système
de vidéosurveillance relèverait alors du régime de la loi n° 78-17 du 6 janvier 1978 relative à l’informatique, aux fichiers
et aux libertés.
Après le deuxième
alinéa du III de l’article 10 de la loi n° 95-73 du 21 janvier 1995 d’orientation et de programmation relative à la
sécurité, il est inséré un alinéa ainsi rédigé :
“ Dans le cas d’un
système de vidéosurveillance visionnant la voie publique installé par une commune, l’autorisation peut prescrire que les services de la
police ou la gendarmerie nationales font partie des destinataires des images ”. »
6
La musique dans Glamorama ?
Permanente.
Obsédante.
C’est comme si elle participait au décor terroriste.
Ces cris de douleurs, ces gémissements d’agonies rythmés de pleurs ?
C’est la merde mêlée à l’odeur de chair humaine cramée.
« C’est rien, c’est qu’un décor sonore, c’est cool, baby », comme dirait l’autre.
Comme si elle faisait partie de la machine à terreur, cette musique.
Musique d’envoûtement et de procession.
Non pas pour adoucir les mœurs terroristes, mais pour couvrir le bruit et la fureur par un sur-bruit plus furieux encore.
La musique dans Glamorama couvre ce que le silence laisserait trop entendre.
Quignard : « La musique est le seul, de tous les arts, qui ait collaboré à l’extermination des juifs par les allemands de
1933 à 1945. »
Tolstoï : « Là ou on veut avoir des esclaves, il faut le plus de musique possible »
Primo Levi : « Au Lager, la musique entraînait vers le fond. »
Ce n’est pas sans musique que nous allons au gouffre.
5
Scarpetta.
Page 53.
L’impureté.
«Par exemple : il ne s'agirait pas d'opposer la perception audiovisuelle (livrée à la passivité, à l'emprise des processus primaires)
à la lecture (qui implique les processus secondaires, et l’activité mentale); pas plus que de distinguer radicalement 1' «
illusion » de la « représentation » (déjà, ces catégories sont emportées et
neutralisées par le mouvement même des simulacres, par la déréalisation) ; mais il ne s'agirait pas non plus de résister, de
façon « réactionnaire », à cette prolifération. Ce qui serait intéressant, au contraire,
ce serait d'en exaspérer le mouvement, de le pousser au paroxysme jusqu'à ce que ça puisse se renverser, jusqu’à ce que
ce comble du jeu avec les simulacres puisse produire des effets de vérité.
Une stratégie esthétique, en somme, qui consisterait à traiter le mal par le mal : une stratégie baroque. »
Un livre baroque, en somme, un livre qui traiterait le mal par le mal comme si ce n’était ni bien ni mal, un livre comme Glamorama, par
exemple.
4
Un Petit Air bien de chez nous.
Quelconque, une solitude.
A l’heure où je parle, Victor Ward est entrain de tourner en rond et sans fin dans Milan, consumé par la glace qui envahit tout.
Et pendant qu’il tourne en rond sans but dans Milan la dernière mise à jour de Victor Johnson se pavane en famille à
New York, à L. A., à Miami.
Tout le monde trouve qu’il a beaucoup changé.
En mieux.
En beaucoup mieux.
Le fils peut désormais venir s’asseoir à la droite du Père.
Jusqu’à la prochaine réforme.
Regardons et admirons : toute la désuétude de ce monde.
Ce monde quelconque, cette solitude cosmique.
Qui donne envie, par défi, de se donner des grands airs.
L’air de rien, rien que de l’air.
Du vent.
Nous ne sommes pas irremplaçables ?
« Etre, aujourd’hui, c’est être remplaçable », Heidegger en sait quelque chose.
L’Ersatz-Victor a remplacé Victor.
Victor a été fait et non engendré et personne ne pourra faire en sorte qu’il n’ait pas été.
Sauf si la technologie nous en donne les moyens.
Sauf si la fin est de nier tout ce qui est pour lui substituer exactement « ce qu’on l’on aurait voulu engendrer » et que cette
fin trouve ses moyens.
Victor est mort, Vive Victor !
3
A Nîmes, où le chant des cigales, dans la partie haute de la ville, est à la limite du supportable, j’ai rencontré un américain,
un blond, beau mec, mais plus petit que Victor Ward.
Moi- Tu viens d’où.
Lui- L- A !
Moi- Tiens donc! Tu aimes cette ville ?
Lui- Je l’adore, c’est cool !
Moi- Tu fais quoi dans la vie...
Lui- J’étudie le cinéma à l’université !
Moi- Ok, intéressant. Tu connais Bret Easton Ellis ?
Lui- Non.
Nul n’est romancier en son pays.
2
Ellis et Balzac.
Quel rapport ?
Ils sont, seront, ont été, n’est-ce pas suffisant ?
Ce qui est valable pour Victor est valable pour tout ce qui est.
Ellis est, sera, a été et a fait, fera, ce qui est déjà une œuvre.
Balzac a été, était, sera, et nous a laissé ce qui EST et RESTERA une œuvre.
Et Ellis et Balzac ont été faits et non engendrés, et voilà tout le problème, ce qui est fait n’est plus à faire et
cela ne facilite pas les affaires.
On peut peut-être les remplacer à la mi-temps ?
Trop visible.
Agissons dans les vestiaires.
La rumeur mondiale veut qu’American Psycho soit un ramassis insensé de marques de luxe n’ayant pas plus
d’intérêt que le catalogue « automne hiver» des 3 Suisses et Glamorama une liste d’invités
insipide, vide, cupide, éphéméride pour obtenir des subsides...
Etc.
Falsification du présent : c’était mieux après.
Quant à Balzac : falsification du passé, c’était mieux avant.
La falsification, dans ce dernier cas, est plus facile, mais pas plus difficile à démonter.
Pour écraser les modernes sous les anciens, il vaut mieux les falsifier avant : première leçon qu’a bien retenu l’ignoble
Alberto Mangel que j’ai déjà fouetter à maintes reprises... mais bon, on ne s’en lasse pas.
Pour faire simple, comme si c’était possible, arrêtons-nous à American Psycho.
Et c’est Balzac lui-même qui va prouver qu’American psycho est une étude des mœurs sublime, et que
Glamorama raconte l’envers de l’Histoire contemporaine.
Vous voyez, compliqué d’en rester simplement à American Psycho.
Une question : pourquoi Balzac a-t-il écrit Le traité de la vie élégante, en 1830 ?
(Portrait de P. Bateman en spécialiste du mocassin à gland :
«- Mais c’est justement parce que tout le monde en porte qu’il est devenu portable, n’est-ce pas, dit Craig avec élan.
- Ouais, dis-je, en hochant la tête. Portable, à condition qu’il soit noir, ou en cuir naturel.
- Et marron... ? demande Van Patten, méfiant.
Je réfléchis un instant. « Trop sport pour un costume de ville», dis-je enfin.
- De quoi vous discutez, bande de pédés ? demanda Price... »)
Une autre question : pourquoi diable Balzac a écrit une petite Physiologie gastronomique, toujours en 1830 ?
(Réponse de Patrick Bateman, page 130 : « -Vous devriez prendre un Diet Pepsi au lieu d’un Diet Coke. C’est beaucoup
mieux. Il est plus pétillant. Le goût est plus net. Il se mélange mieux avec le rhum, et contient moins de Sodium.
Le serveur, Scott, Anne, et même Courtney - tous me regardaient comme si j’avais émis là une remarque diabolique, apocalyptique,
comme si je venais de profaner un mythe intouchable...)
Une série de questions : pourquoi diantre cette Théorie de la démarche (plus de 70 pages), ce Traité
des excitants modernes, cette Physiologie de la toilette, pourquoi ?
(Page 142 : « Mais comme je bois près de vingt litres d’Evian par jour et vais régulièrement au salon UVA,
une nuit d’excès n’a pas suffi à altérer la douceur de ma peau ni la fraîcheur de mon teint qui est toujours parfait.
Trois gouttes de Visine pour éclaircir le regard. Une compresse de glace pour retendre la peau. Résultats des courses : je me sens comme une
merde mais j’ai l’air en pleine forme. »)
Balzac écrirait peut-être aujourd’hui dans Elle - ou un équivalent de La Silhouette où
ont été publiés tous les textes évoqués plus haut - un Traité sur l’utilisation des
cosmétiques de 67 pages...
Je m’amuse dans un jeu de montage de citations alternées et je ne réponds pas à mes questions.
Pourquoi tous ces traités ?
Avant tout : raisons financières, ne nous voilons pas la face.
Après tout : pourquoi pas les transformer en vérités romanesques, quand on sait le faire.
Aujourd’hui on dirait de Balzac qu’il est un mondain, un vendu des médias, on le traiterait comme on traite Frédéric Beigbeder...
la différence étant qu’on attend toujours la grand’œuvre de Frédéric...
Tout ce qui est à la surface des moeurs fait sens. La démarche, le snobisme, la gastronomie, la toilette, les marques, les cosmétiques, les excitants,
les modes sexuelles... tirages au sort dans Glamorama :
« - Et tu as besoin d’un peu plus de Prozac pour contrôler tes tendances homo...
- Et tu as besoin d’une sérieuse injection de réalité... »
Injecter la réalité en intraveineuse, ou en sous-cutané, n’est pas donné au premier trou du cul v’nu.
Balzac contait vraiment publier son Traité de la vie élégante dans sa Comédie, s’il en avait eu le temps.
Et vous savez où ? Dans la partie : Pathologie de la vie sociale.
Le vêtement trahissant celui qui les porte, parlant pour lui et de lui, c’est un poncif, et pourtant, on doit re-poncer le poncif, dois-je parler du
Manteau de Gogol, reparler des chapeaux de Flaubert, de la chemise du grand père ou bien peut-être que cette courte citation d’
Une ténébreuse affaire fera l’affaire :
« Les deux Parisiens qui traversèrent le rond-point offraient des figures qui, certes, eussent été typiques pour un peintre. L'un,
celui qui paraissait être le subalterne, avait des bottes à revers, tombant un peu bas, qui laissaient voir de mièvres mollets et des bas de soie
chinés d'une propreté douteuse. La culotte, en drap côtelé couleur abricot et à boutons de métal, était un peu
trop large ; le corps s'y trouvait à l'aise, et les plis usés indiquaient par leur disposition un homme de cabinet. Le gilet de piqué, surchargé
de broderies saillantes, ouvert, boutonné par un seul bouton sur le haut du ventre, donnait à ce personnage un air d'autant plus débraillé
que ses cheveux noirs, frisés en tire-bouchons, lui cachaient le front et descendaient le long des joues. Deux chaînes de montre en acier pendaient sur la
culotte. La chemise était ornée d'une épingle à camée blanc et bleu. L'habit, couleur cannelle, se recommandait au caricaturiste
par une longue queue qui, vue par derrière, avait une si parfaite ressemblance avec une morue que le nom lui en fut appliqué. La mode des habits en queue
de morue a duré dix ans, presque autant que l'empire de Napoléon. La cravate, lâche et à grands plis nombreux, permettait à cet
individu de s'y enterrer le visage jusqu'au nez. Sa figure bourgeonnée, son gros nez long couleur de brique, ses pommettes animées, sa bouche
démeublée, mais menaçante et gourmande, ses oreilles ornées de grosses boucles en or, son front bas, tous ces détails qui
semblent grotesques étaient rendus terribles par deux petits yeux placés et percés comme ceux des cochons et d'une implacable avidité,
d'une cruauté goguenarde et quasi joyeuse. Ces deux yeux fureteurs et perspicaces, d'un bleu glacial et glacé, pouvaient être pris pour le
modèle de ce fameux oeil, le redoutable emblème de la police, inventé pendant la révolution. Il avait des gants de soie noire et une
badine à la main. Il devait être quelque personnage officiel, car il avait, dans son maintien, dans sa manière de prendre son tabac et de le fourrer
dans le nez l'importance bureaucratique d'un homme secondaire, mais qui émarge ostensiblement, et que des ordres partis de haut rendent momentanément
souverain. L'autre, dont le costume était dans le même goût, mais élégant et très-élégamment
porté, soigné dans les moindres détails, qui faisait, en marchant, crier des bottes à la Suwaroff, mises par dessus un pantalon collant,
avait sur son habit un spencer, mode aristocratique adoptée par les Clichiens, par la jeunesse dorée, et qui survivait aux Clichiens et à la jeunesse
dorée. Dans ce temps, il y eut des modes qui durèrent plus long-temps que des partis, symptôme d'anarchie que 1830 nous a
présenté déjà. Ce parfait muscadin paraissait âgé de trente ans. Ses manières sentaient la bonne
compagnie, il portait des bijoux de prix. Le col de sa chemise venait à la hauteur de ses oreilles. Son air fat et presque impertinent accusait une sorte de
supériorité cachée. Sa figure blafarde semblait ne pas avoir une goutte de sang, son nez camus et fin avait la tournure sardonique du nez
d'une tête de mort, et ses yeux verts étaient impénétrables ; leur regard était aussi discret que devait l'être sa bouche
mince et serrée. Le premier semblait être un bon enfant comparé à ce jeune homme sec et maigre qui fouettaient l'air avec un jonc dont
la pomme d'or brillait au soleil. Le premier pouvait couper lui-même une tête, mais le second était capable d'entortiller, dans les filets de la calomnie
et de l'intrigue, l'innocence, la beauté, la vertu, de les noyer, ou de les empoisonner froidement. L'homme rubicond aurait consolé sa victime par des lazzis,
l'autre n'aurait pas même souri. Le premier avait quarante-cinq ans, il devait aimer la bonne chère et les femmes. Ces sortes d'hommes ont tous des passions
qui les rendent esclaves de leur métier. Mais le jeune homme était sans passions et sans vices. S'il était espion, il appartenait à la
diplomatie, et travaillait pour l'art pur. Il concevait, l'autre exécutait ; il était l'idée, l'autre était la forme. »
Doit-on s’étonner si l’action de ce merveilleux roman où Balzac fait si attention aux modes et aux vices se déroule au
moment où la Terreur version Napoléon vient de remplacer la terreur version Robespierre ?
Non, car il y a un lien.
Y’a-t-il encore des gens dans la salle qui se demandent pourquoi diable Ellis est si attentif à la surface des choses, attentif jusqu’à l’
obsession...
Balzac : « En se faisant dandy, un homme devient un meuble de boudoir, un mannequin extrêmement ingénieux qui peut se poser sur
un cheval ou un canapé, qui mord ou tête le bord d’une canne ; Mais un être pensant ?... jamais.
L’homme qui ne voit que la mode dans la mode est un sot. »
Patrick Bateman : « Je me sens comme une merde mais j’ai l’air en pleine forme. »
Disons le calmement : Ellis, dans American Psycho, en plus de retenir la leçon d’élégance de Balzac, réinvente
la description : tout ce qui se présente est décortiqué ainsi : vêtement, marques, prix, hi-fi, cartes de crédits, signe
extérieur de demi-célébrité, cosmétiques, snobisme gastronomique, alimentation pharmaceutique, alcool, drogue, confusion
sexuelle.
Ellis, comme Flaubert, a mis un coup de vieux à toute la littérature en cours.
Comment fait-il ?
Mais je ne cesse de le dire... Bon, allez, lecteur, je te laisse encore une chance : voir la séquence suivante.
1
Le style d’Ellis.
Autres problèmes.
Ellis est suivi, comme Victor, par une ribambelle de paparazzi littéraires romantiques voulant immortaliser son icône pour pouvoir la vendre.
Et dans un monde invérifiable, on peut affirmer tout et n’importe quoi sans avoir à le vérifier, par exemple...
Le style d’Ellis serait simplement séducteur, illusoire, collant au style de l’époque.
Ou encore : c’est l’époque qui écrit ses livres, disent les commissaires des bonnes manières d’échapper
aux « pièges de notre époque »
Ou encore l’idée d’Ellis symptôme du nihilisme dont toute la force en tant qu’argument vient uniquement de sa répé
tition dans le commissariat du bon goût qu’est devenue Paris.
Ou alors c’est l’enfermement dans la chambre d’un motel minimaliste qui date de Moins que zéro.
Il a beau avoir écrit cinq livres depuis, il reste pour certains l’éternel minimaliste et toute l’eau de la mer n’effacerait pas la tache
minimaliste qui colle à la peau d’Ellis.
En sachant que minimaliste, en général, est une insulte. Pas tout le temps, c’est comme la valeur de la monnaie, c’est fluctuant.
Certaines périodes du bon goût littéraire mondial ont jugé positivement tout ce qui est minimaliste comme bon en soi. Jusqu’au
nouvel ordre autoritaire de la Très Haute Autorité du Bon Goût : qui peut décider d’un moment à l’autre
que le minimalisme est le comble du mauvais goût.
Alors que la seule lecture de la première nouvelle de Zombies, prouverait que si minimalisme il y a, on pourrait aussi appeler ça de la
poésie, tout simplement, de la poésie comme seul un romancier peut nous en faire avaler.
Ou alors Ellis, n’a, tout simplement, pas de style. Zéro, voilà la note que lui mettrait le professeur Alberto Mangel, qui a osé signer un
article dont le titre rend transparent la xénophobie qu’il a du mal à cacher : American zéro. M. Ellis, voilà
votre copie, zéro sur 20 et toute l’Amérique avec, zéro.
L’Amérique n’a pas de style, dunque : Ellis non plus.
Mais Ellis, Messieurs, n’est américain que de nationalité, de culture, et un roman comme Américan Psycho est le contraire
de la culture, est même très dangereux pour la culture, surtout pour la culture américaine comme l’Etat américain la voudrait et
comme les autres la fantasment et/ou l’envient secrètement.
Et non pas seulement pour la culture américaine, mais pour la culture mondiale.
Il va donc falloir avaler cette complexité : les livres d’Ellis n’auraient pas pu être écrits par quelqu’un d’autre
que lui, c'est-à-dire un américain, né à L. A. le 7 mars 1964, ayant la biographie qu’il a eu jusque-là.
Et en même temps, son œuvre étant beaucoup plus intelligente et universelle que lui, son œuvre elle-même n’est pas amé
ricaine, elle est poétique, poétique comme seul un véritable romancier peut l’être.
Et la modernité de son style, la nouveauté de sa composition, n’est pas visible comme dans une page au hasard de
Finnegans Wake ou Tristam Shandy... car nous avons à faire beaucoup plus à un modernisme anti-moderne comme
Kundera l’a intelligemment proposé et qui ne répond pas « à l’image courante et conventionnelle du
modernisme». Toujours Kundera : « Ce modernisme titularisé exige par exemple, la destruction de la forme romanesque.
» Comme si les formes traditionnelles étaient « épuisées », quelle blague, argument de ceux
qui manquent d’imagination. Ellis n’en manque pas. Il est décomplexé, il n’a pas peur de ne pas passer pour moderne, il ne croit
pas que la forme romanesque ait été épuisée par Balzac, Flaubert, Faulkner, Joyce et les autres... Comme Gombrowicz, Roth, Nabokov,
il trouve l’or du roman dans des formes qui n’ont de traditionnelle que l’apparence.
« Derrière le modernisme titularisé, continue Kundera, il y a un résidu candide de croyance eschatologique : une Histoire finit,
une autre (meilleure), fondée sur une base entièrement nouvelle, commence. »
Personne n’avait fait le lien entre le « goût esthétique » et la « préférence sexuelle
» d’une époque (les mannequins, les anorexiques, l’amour du même, l’homosexualité, la parade sexuelle
des signes extérieurs de richesse) et terrorisme.
Avec Glamorama, c’est chose faite.
La grande métaphore qu’est Glamorama, et ce n’est qu’un exemple, est extrêmement nouvelle, inventive, et pense le
monde dans un au-delà de la morale dont aucun philosophe, ni poète, ni penseur actuel n’en serait capable ; voilà tout.
Oui mais bon : le tort de Glamorama c’est que personne n’attendait Glamorama, et surtout pas sous cette
forme, dans ce style là, avec ces chapitres décroissants en esprit d’escaliers qui mènent aux Enfers de la modernité.
M. Ellis, vous n’auriez pas dû écrire Glamorama.
Vous avez trahi la cause sexuelle mondiale.
Les mondialistes vous trouvent « cynique».
Les alter-mondialistes vous trouvent... euh... « riche ».
Et en attendant, comme le prévoyait en creux Glamorama : « le mouvement alter-mondialiste Attac n’a plus de
tête » tellement les fraudes sont ubuesques et Kofi Annan, fidèle à lui-même, est au chevet de Castro.
Et tout comme personne n’avait été sensible à Glamorama, à part Cécile Guilbert, soyons justes,
personne ne trouve tout ça bizarre.
L’insensibilité règne.
Et elle a trouvé son idole, sa mascotte, son fétiche : Cosette.
(Joli titre d’un roman à écrire : Portrait de Cosette en anorexique volontaire..).
La mode sexuelle est à l’anorexique sensuelle.
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Et puis soudain, page 339, l’envers du décor :
« Ce dont il est vraiment question, c’est : la volonté qu’il a fallu pour accomplir cette dévastation et non le
résultat, parce que le résultat, ce n’est que de la décoration. »