metropolis

Le siècle des « lumières » n'a pas eu lieu, n'aura pas lieu et n'a pas lieu d'être.

(Textes en vrac pour un scénario à écrire par quelqu'un d'autre que moi.)

Texte A comme Axiome :

« Cette façon de penser que vous blâmez, écrit-il à sa femme, fait l'unique consolation de ma vie ; elle allège toutes mes peines en prison, elle compose tous mes plaisirs dans le monde et j'y tiens plus qu'à la vie. Ce n'est point ma façon de penser qui a fait mon malheur, c'est celle des autres. »

A apprendre par coeur.

Texte B comme bêtise de Blanchot : 

Sade n'échappe pas à la roulette russe de la sottise, on peut même dire qu'en matière d'ânerie, les sadistes se sont surpassés. Ecoutons, par exemple, M. Blanchot divaguer sur les joies de la prison : « ...on en vient à se demander si les censeurs et les juges, qui prétendent murer Sade, ne sont pas au service de Sade lui-même, ne remplissent pas les voeux les plus vifs de son libertinage, lui qui a toujours aspiré à la solitude des entrailles de la terre, au mystère d'une existence souterraine et recluse. »

Texte P comme pruderie de Paz :

Ou alors, comme le fait ici Octavio Paz, on essaie de faire avaler Sade en lui retirant tout ce qu'il a de subversif. L'imagination de ses ennemis, déclarés ou non, est presque aussi grande que la sienne : « ...Sade est un écrivain austère, son oeuvre recherche d'avantage l'approbation de notre jugement que la complicité de nos sens ... » et plus loin : « L'importance de Sade est moins littéraire que psychologique et philosophique. » Bref, Sade n'a pas écrit de romans, et son style, dénué, bien entendu, de toute sensualité, est pareil à n'importe quel philosophe de ce « Siècle des Lumières » fantasmé.

Texte J comme Juliette :

Juliette, elle aussi, a connu les joies de la prison, et voilà comme elle en parle : « Peut-être serez-vous bien aises, mes amis, de savoir quel était ici l'état de mon intérieur ; je vais vous l'ouvrir avec franchise. Calme comme dans la fortune, désespérée de me voir dupe pour avoir un instant écouté la vertu, résolue... profondément déterminée à ne plus lui laisser nul accès dans mon coeur ; quelque chagrin, peut-être, de voir en un instant échouer ma fortune ; mais pas un remords... pas une seule résolution d'être plus sage, si j'étais rendue à la société ; pas le plus petit projet de me rapprocher de la religion, si je devais mourir. Voilà mon âme toute nue. Je ressentais pourtant quelques petites inquiétudes... N'en avais-je donc point, quand j'étais sage ! Ah ! que m'importe ? J'aime mieux ne pas être pure et sentir ces légères atteintes ; j'aime mieux m'être livrée au vice, que de me trouver stupidement tranquille au sein d'une innocence que je déteste...»

Dans le tribunal de Juliette désormais tout le monde est « présumé coupable » et l'innocence est un crime.

Inutile de dire combien je suis d'accord avec Juliette.


Texte V comme vessie pour des lanternes :

On va très vite comprendre que le « Siècle des Lumières » ne fût pas assez lumineux pour Sade. Il y a des corps comme le sien qui ont une fâcheuse tendance à forcer un siècle à connaître ses limites. Le 19ème siècle naissant ne s'est pas montré plus éclairé ; on l'a vu. Monarchie, Révolution, Empire, à l'unisson décrétèrent la même punition pour Sade : le corps en prison et les écrits interdits. Ces trois régimes successifs et apparemment concurrents se révélèrent franchement solidaires dès qu'il s'agissait de combattre la liberté que contenait la singulière façon de penser du Marquis de Sade.

Texte F comme foutre :

« On trouvera peut-être nos idées un peu fortes : qu'est-ce que cela fait ? N'a-t-on pas acquis le droit de tout dire ? » (Ph d. Boudoir,  Dolmancé, page 237...)

Texte G + G'+ G'' comme God, comme Gode et comme Gaufridy:

Cher Dolmancé, non, apparemment non, nous n'avons pas acquis le droit de tout dire, pas plus aujourd'hui qu'a l'époque de ton créateur ; Sade n'avait pas le droit de dire, par exemple (dans une lettre à Gaufridy) : « Je suis anti-jacobite, je les hais à la mort, j'adore le Roi, mais je déteste les anciens abus ; j'aime une infinité d'articles de la constitution, d'autres me révoltent ; [...] Je veux que le Roi soit le chef de la nation ; je ne veux point d'assemblée nationale, mais deux chambres, comme en Angleterre, ce qui donne au Roi une autorité mitigée. Voilà ma profession de foi. Que suis-je à présent ? Aristocrate ou démocrate ? Vous me le direz s'il vous plaît, Avocat, car pour moi, je n'en sais rien. » (28 Déc.1791 )/ 1 an et 355 jours plus tard, le 18 décembre 93, Sade sera arrêté pour « modérantisme », et goûtera enfin aux merveilleuses prisons de Robespierre.

Texte L comme lucidité :

Voici une anecdote pour le moins significative. Je me demande si je l'ai lue ou si je l'ai rêvée mais qu'importe, c'est une scène à filmer. Sade, à la Bastille, lit et écrit jusqu'à l'épuisement, malgré son oeil malade. Il demande à sa femme de lui faire parvenir des livres de Rousseau et d'Alembert. On lui refuse ces lectures sous prétexte que leurs auteurs sont « déistes ». Sade, dont la plume n'a pas de frein, réagit sur le champ par une lettre à sa femme où il démontre combien ces messieurs les censeurs sont des imbéciles. « S'ils savaient où j'en suis, lui écrit-il en substance, ils laisseraient passer ces livres innocents. » Cette petite histoire montre bien le décalage entre cet homme singulier et son temps. Son discours, tout comme son style, dépassait son époque et quelques autres. Nous courrons toujours derrière l'avance qu'avait prise alors cette tête merveilleusement déréglée. La route est longue, Sade nous attend au tournant, il se rie de nous. Et rien n'illustre tout cela aussi bien que son Roman Histoire de Juliette et sa Correspondance. On y découvre une modernité étonnante, un humour fou et une lucidité politique hors du commun.

Texte J  comme jouissance:

Mme de Sade, à Gaufridy, le 22 juillet 1785 : « Il ne peut retenir sa plume, cela lui fait un tort incroyable ; et par-dessus le marché, cela me prive de le voir, et de recevoir de ces nouvelles. »

Texte C comme Censure :

« Le Marquis de Sade au pilon en Turquie

Un tribunal turc vient d'ordonner la mise au pilon pour "pornographie" de trois livres, dont "la philosophie du boudoir" du Marquis de Sade, rapporte mercredi la presse.

Un tribunal d'Istanbul a ordonné la saisie et la destruction de la traduction du livre de l'auteur français du XVIIIe siècle.

Il a également mis à l'index deux nouvelles écrites par un auteur contemporain turc, Erje Ayden. L'auteur, qui habite les Etats-Unis et qui écrit en anglais, a publié ces deux livres sous les titres anglais de: "The crazy green of second avenue" et "From Hauptbahnhof I took a train".

Le ministre turc de la culture, Erkank Mumcu, interrogé par la presse, a affirmé que la saisie et la destruction de ces livres relevaient d'une législation ancienne que le parlement entendait prochainement réformer.

"Notre objectif est la mise en oeuvre de toutes les normes européennes", a-t-il affirmé à la télévision. 

(AFP, 18 juin 2003) »


Texte V comme vérités romanesques :

«  Telle est l'heureuse position où vous me voyez, mes amis. Je l'avoue, j'aime le crime avec fureur, lui seul irrite mes sens, et je professerai ses maximes jusqu'aux derniers moments de ma vie. Exempte de toutes craintes religieuses, sachant me mettre au-dessus des lois, par ma discrétion et par mes richesses, quelle puissance, divine ou humaine, pourrait donc contraindre mes désirs ? Le passé m'encourage, le présent m'électrise, je crains peu l'avenir ; j'espère donc que le reste de ma vie surpassera de beaucoup encore tous les égarements de ma jeunesse. La nature n'a créé les hommes que pour qu'ils s'amusent de tout sur la terre ; c'est sa plus chère loi, ce sera toujours celle de mon coeur. Tant pis pour les victimes, il en faut ; tout se détruirait dans l'univers, sans les lois profondes de l'équilibre ; ce n'est que par des forfaits que la nature se maintient, et reconquiert les droits que lui enlève la vertu. Nous lui obéissons donc en nous livrant au mal ; notre résistance est le seul crime qu'elle ne doive jamais nous pardonner. Oh ! mes amis, convainquons-nous de ces principes : dans leur exercice se trouvent toutes les sources du bonheur de l'homme. »

Texte F comme famille :

«  Si l'ignorance et le refoulement, pendant cinq générations, ne se fussent point détournés des ouvrages du Marquis de Sade, si l'homme, esclave et tortionnaire, eût consenti à se pencher sur les atroces possibilités que contient sa nature et que notre auteur, le premier, a eu  la lucidité de concevoir et la hardiesse de révéler, peut-être l'innommable période de 1933 à 1945 ne fût point venue flétrir à jamais le caractère de la race humaine et ne l'eût pas prédisposée aux sanglantes idolâtries dont elle ne semble d'aucune sorte à la veille de se soustraire. »

Gilbert Lely, encore.

Texte  I comme ironie:

Sade finira sa vie chez les fous, mais dans les bras d'une jeune fille de 18 ans, mangeant du chocolat et faisant beaucoup de nuits blanches. Cet homme devenu « altier et morose », à force d'emprisonnement, ne pense qu'à deviner le jour de sa sortie dans d'obscurs calculs que lui seul comprend.

Le 21 janvier 1808, la veuve Quesnet, qui l'accompagnera 24 ans, lui dit qu'elle croit à sa libération pour le jour de ses 70 ans, âge où l'on ne peut plus détenir un prisonnier, c'est la règle. Sade ne sortira de prison que pour remplir son cercueil et ce à l'âge de 74 ans.

Là-dessus, comme sur le reste, Sade aura fait exception.

On va comprendre pourquoi.

Texte W comme Waterloo :

« Nous verrons qu'il a été donné au chien fécal de Brumaire [...] de faire incarcérer à vie dans un asile de déments le héros le plus lucide de l'histoire de la pensée. »

G. Lely, page 542, encore lui.

Texte S comme Sollers :

« Tout ce qu'écrit Sade est humour », a écrit Sollers, avec beaucoup d'humour, dans un siècle qui n'en a pas beaucoup.