metropolis

Les conséquences du nuage de Tchernobyl


...enfer, purgatoire, paradis, foutre !!! Nous sommes au moins d'accord là-dessus, devant nous : l'enfer, d'autres se contentent du purgatoire, mais nous, nous voulons le paradis et tout de suite, dans la minute ; avec toute issue collective l'accord est perdu, je lève mon verre trappiste à nos coeurs éperdus et pour cause, perdus, battant une chamade couleur de Chimay ; mon corps est un instrument à cordes et à vent, je suis une Viole de Gambe, mon corps est percussion, il est beau que le mot corps soit un invariable pluriel, entêté dans son S insonore, le S est comme la tête sur nos épaules, c'est le S qui pense dans le mot corps, nous sommes de concert : la grammaire est physique, avec un peu d'humour, ou de courage. C'est une évidence ? Je ne sais pas, avec vous, messieurs, l'évidence est évidente, on appelle ça une rencontre ! Alors j'en conclus rien, moi, je dis seulement : Ok pour l'horlogerie Raphaël; « De la musique avant toute chose » ? David a raison sur ce point et quant aux autres points, c'est la mère Ubu ou Maria qui auront raison. Le reste est mistral, tramontane, sirocco, alizés, zefs, zéphirs...

Les Alcools et les eaux-de-vie d'Apollinaire n'ont pas suffit ; l'eau du temps a coulé sous tous les ponts Mirabeau et rien ne semble avoir tellement progressé :
« ...non, décidément, non, nous sommes en 2006 et on n'a pas progressé d'un quatrain, je suis né en 1978, comme tout le monde, dans un monde dévasté, comme nous toussse, après la bataille, in media res nostalgia, comme tout le monde, après l'Âge d'Or, soi-disant, après les majuscules, 10 ans, 20 ans, voilà bientôt 30 ans que j'y suis et trente ans que j'entends combien c'était mieux avant, avant (?), avant quoi, avant qui, avant quel déchirement irréparable ? » page 7654 de mes Oeuvres complètes, temporairement épuisées.

Qui dit mieux ?

On ne progresse donc pas ? L'idée de progrès est une illusion depuis toujours, pas tellement d'idées neuves en Europe, cette société, comme beaucoup d'autres, s'y croit et elle y croit et en général on y croit, et elle croit, notamment, avancer, et de ce fait logiquement elle recule. La révolution comme je l'entends ne vise ni le progrès ni son contraire. Je réclame simplement l'organisation d'un grand jeu qui tendrait à dévoiler tout ce qui est caché, à penser ce qui reste impensé, à transgresser les règles qui sont encore vierges, à détruire les valeurs qui manipulent toujours les comportements, à critiquer tout ce qui ne l'est pas, à lire ce qui n'est pas lu, à écrire ce que personne ne veut écrire, à vivre ce que personne ne veut vivre, à traîner nos arrières trains là où personne ne veut aller, à fréquenter l'infréquentable, à comparer l'incomparable, à ne jurer que par soi-même.

Soyons ces inventeurs bien autrement méritants que tous ceux qui nous succéderont, construisons, pièce par pièce, la grande machine-à-cerveler, décidons non seulement de tous les lieux mais de toutes les formules, présentons le menu, vendons le programme de ce soir et de tous les autres soirs, démasquons les acteurs, au trou les metteurs en scène, à la porte les techniciens du spectacle, aux chiottes le souffleur, soyons particulièrement cruels avec le souffleur !

Toutes les villes qui nous servent pour l'instant de ville ont perdu leur sens unique et leur sens giratoire ; quant à l'usage des sens, il est interdit en centre ville. Je suis censé penser, n'étant pas une huître, paraît-il, alors j'essaye une fois, mille fois, plus, de pénétrer la ville avec ma pensée, de penser ma ville, de l'appréhender d'un seul regard, d'y comprendre quelque chose, mais bon sang, rien, c'est à devenir fou ! On marche désormais dans nos villes sans vouloir les changer, sans penser qu'elles pourraient être autrement plus passionnantes. On est là, ébahis par la fausse diversité et la diversité du faux, ne pouvant choisir que ce qui est proposé. Je dis « proposé », je devrais dire « imposé ». La police est partout ; quand elle n'est pas là physiquement, l'Opinion, qui pourrit les dents, la remplace au coeur même des habitants, qui n'en peuvent plus, qui sont épuisés par le chaos, par le travail, encore et toujours aliénés tout simplement car l'homme est aliéné, par la pensée qui se fige, par leur sexualité insatisfaite qui ne ressemble pas à ce qu'on leur avait promis. Partout on est dans le même café, fréquentant les mêmes personnalités aux visages changeants, répétant et grimaçant les mêmes absurdités, provoquant les mêmes réactions. Des faits et gestes oubliés, donc, en même temps qu'ils ont lieu. Et répétés le lendemain.

Les choses sont donc plus difficiles qu'on ne le croyait. Il faudrait errer dans la ville comme des transfusions mouvantes, irriguant incessamment les rues de poésie, de verves et de scandales. Mais quel beau programme : Sortons boire les tempêtes latentes, pointons du doigt les exécutions sommaires aussi abondantes qu'au temps dit jadis barbare, sur des places publiques toujours plus cachées. L'occultation fait rage, la contagion est habile. On est frappé par cette interrogation : depuis quand la barbarie se cache ? Depuis quand la cruauté a-t-elle honte d'elle-même ? L'hypocrisie est hypocrite ; désormais, le mensonge se ment à lui-même.

Je ne suis pas le seul à le dire aussi bien.

On parle de tout, on ne montre rien. La parole n'est pas encore la pensée. On communique tout. On ne montre rien. J'ai écrit autre part : « Pornographie des raisonnements! Les nouveaux livres scandaleux sont des livres de raisonnements sans opinions. »[1]

La transparence, réelle, est involontaire. Les hauts responsables de tout ce qu'ils dominent sans mérite ne savent pas ce qu'ils disent, ni comment ils le disent. Ce qu'on appelle un génie de la communication est souvent un publicitaire au chômage, qui choisit la politique pour des raisons financières ou occultes. Et sa géniale communication est, malgré lui, sa transparence, à force de maladresses d'expression, d'erreurs de raisonnement et de fautes d'orthographe orales et écrites. Mais il y a plus transparent encore : c'est leur manière même de vouloir cacher ce que tout le monde fait semblant de ne pas savoir, de ne pas voir. Leur manque de logique, leur petitesse de raisonnement est le seul problème politique sérieux de notre temps. Avec la démographie, bien entendu. »

Et plusieurs écrivains ont suivi cette voie, parmi les idoles du goût de notre époque ; les publicitaires sont devenus les seuls écrivains potentiels. Et les écrivains qui étaient là sont devenus, fatalement, des publicitaires.

Puis il y en a quelques autres, qui continuent leur petit bonhomme de chemin, hors de la publicité et contre elle. On les reconnaît, pour la plupart, au simple fait qu'ils sont en bonne santé. Il faut les voir déambuler, il faut les voir être, il faut voir comme leurs comportements les plus naturels provoquent chez les autres, ou du moins chez certains autres, les réactions les plus pincées.

« Il nous suffit aujourd'hui d'être naturels pour étonner universellement » écrit Debord à Sanguinetti, le 30 avril 1974. La lettre est signée : « Karl ».

...Il est amusant d'écrire des éloges dans une société qui a pris pour habitude de dire n'importe quoi sur n'importe qui et toujours n'importe comment; en voici donc quelques exemples à ma manière... éloges de quelques uns qui valent mieux que d'autres :
Tiens, Là-bas, au bar, lustrant du coude le comptoir mouillé de Bière blonde, c'est Raphaël, l'infâme, il doit être encore entrain d'évoquer Artaud ou d'invoquer le Mômô, le connaissant, avec sa gueule de dernier de la classe, ça fait mauvais genre, c'est une éponge, la bière n'a pas d'effet sur lui, c'est lui qui boit et c'est la pompe à bière qui est ivre. Son taux de lucidité reste le même, la police s'acharne, les médecins n'y comprennent rien, on lui fait même le coup des électrochocs, ça avait marché sur Artaud et quelques autres, mais avec lui, rien, ce corps n'est pas un corps ! Le diagnostique vient d'tomber : Cancer de la Santé, il est condamné, le pauvre, à vivre dans le verbe, à éternuer de la pensée, à pisser de la poésie. Il a su depuis longtemps tirer les conséquences du nuage de Tchernobyl.

Quant à ce jeune homme frêle, toujours un peu à l'écart, il s'agit de David Laurens Atria, connu de Bruxelles jusqu'à Paris pour sa voix aiguë étonnante et la radicalité de sa volonté, que je résumerai ainsi : ne vivre que de musique. Amoureux fou d'une rescapée, rescapé lui-même, il erre dans Paris en bon troubadour. Sa profession ? Chanteur dans le vide sans tympans des français mondialisés et alter-mondialisés, bien persuadé qu'indépendamment de ce qui arrive, n'arrive pas, il aura ses jouissances quotidiennes à l'intérieur de son art et toujours à l'extérieur de la société. Dans ses chansons, il nous conseille de jouir de tout ce qui nous plait et de nuire à tout ce qui nous déplait. Que voulez-vous : dans la nature de David, tous les goûts ne sont pas.

Il est encore plus drôle, dans une société qui a osé inventer Les Inrockuptibles, de faire l'éloge de soi-même ; panégyrique et musique :

« Et là, à côté de mes pompes, me voilà moi, Jean-Bibi Singulier, autrement dit : Ecce l'corpus Nunzi : l'épée à la main droite, perpendiculaire au sol, taille 54 de pointure, maladroit à gauche, souvent gauche à droite, la barbe convalescente, le chapeau incandescent, le sexe monstrueux, indécent, bandant incessamment, la bouche de poisson, le costume ridicule, l'oeil vert, sans espoir, en chasse, gros trous de nez, sourcil épais, l'ours de base, d'Artagnan en moins gnan-gnan, le corps bien droit, fesse de nègre, rêve de jeune fille en rut, et modeste avec ça... »

Quand à Maria, qui n'écrit pas, mais qui sait lire ce qu'elle vit et vivre ce qu'elle lit, je ne peux que vous renvoyer à mon poème : Maria et le reste... où j'annonce l'avenir prochain de son règne et l'intolérance de son régime. Finalement, c'est notre Jaques Vaché, elle est très en avance sur nous, elle n'a pas besoin d'écrire; le poème : c'est elle. Nous, enfin, nous, je veux dire : nouz'ôtres, je, je, et je, nous ne sommes que la preuve de notre poème, nous ne sommes pas encore le poème. Ca viendra !

Extraits :

« Même vêtue Maria est nue, maintenant ses bras pliés en M derrière sa nuque, comme les coussins d'un harem à elle-seule ; Maria est accroupie de nature, quiconque la regarde est aliéné à sa croupe, j'aime son faciès tordu proportionnellement, harmonieux parfaitement, un oeil sur la joue, un autre sur le front ; une demoiselle vous dis-je, comme on n'en fait plus, même rue d'Avinyo, à Barcelone, on n'avait plus vu pareille beauté baroque depuis 1907... au moins ! Le haut de son cul parfait frotte ses omoplates, ses seins pointent vers le ciel jusque derrière ses oreilles, le pli de sa lèvre supérieure vient agacer ses cils qui eux-mêmes courbent jusqu'au fond de son front ; ses cheveux frisés comme les vagues finissantes de la mer provoquent des strabismes jaloux chez les deux sexes ; sa peau ocre de jade abîmée se confond avec l'or pur fondu et je n'vous dis qu'ça... »

Ce qui m'amuse cette fois, c'est que le coup de la femme sacrée en prend un vieux coup. Et dieu sait que nous sommes dans une période où la question « femme » est brûlante comme une chatte ; jamais peut-être on a présumé à ce point les femmes comme « naturellement innocentes ». Pour l'instant les éjaculations précoces qui en résultent arrangent tout le monde. On verra ce qui s'en suit.

Un tel portrait devrait être automatiquement censuré par l'association de mal-faiteuses mal-foutues et mal-faites : « Mi-putes Mi-soumises», voire les deux en un et même pire, en trois mots : chiennes de gourdes. Elles viennent d'ailleurs de proposer l'instauration des « menstruations masculines » (sic !) obligatoires, dès 12 ans, au Nom du Principe Républicain d'Egalité.

Atterrissons un peu ! Quel est le problème ? Où est le malaise ? Dans la civilisation ou dans la culture ? Partout ? Quel est l'embarras ? Quelle est l'illusion et surtout quel est son avenir ? Où sont les névroses ? Dans quelles parties du cerveau se cachent-elle ? Quelle est la cible cachée de cette civilisation mondialisée ? Quelle est sa faiblesse, sa transparence ? Doit-on se défendre, attaquer, laisser faire ?

Debord : « A ce stade, et pour parler ici schématiquement, les théoriciens de base à reprendre et développer ne sont plus tant Hegel, Marx et Lautréamont que Thucydide-Machiavel-Clausevitz » Lettre à Sanguinetti, le jeudi 21 février 1974.

Qu'est-ce qu'une société ? C'est n'importe quel groupuscule, même minuscule, n'importe quel organisme, entreprise ou individu, qui marche vers une issue collective. Oeillères, Boules-Quiez, Tapis-roulant, Escalator, Masque-filtrant, Pince-nez, Moignons, Béquilles, Religion, Anesthésie, Exhausteur de goût, Maurice Blanchot, Edulcorant, Morphine, Aspirine, Amélie Poulain-Nothomb, Aspartame, Conservateur, Max Gallo, Colorant, Déodorant, Philippe Labro, Désodorisant, L'Eau dans le vin, Voyage organisé, Michel Houellebecq, Lutte anti-tabagisme, 1 franc = 1préservatif, Décaféiné, Sucre sans sucre, Vin sans raisin, Oxygène sans H2O, Musique sans solfège, Christophe Bident, Pain sans farine, Farine sans blé, Oeuf sans poule, Frédéric Houellebeigbeder, Littérature sans verbe, Chloé Delaume.conne (« La nouvelle Joyce »), La poésie sans Rimbaud, sans Cravan, sans Isidore Ducasse, sans Breton, sans Debord, la Radicalité mesurée, Lobotomie, le football sans Maradona, le Cerveau sans cervelle, le Corps sans organes, Artaud sans le Mômo, bienvenue dans la vie.com... j'aurais beau énumérer tous les gadgets nécessaires, tous les chefs d'accusations, je sais la marche continue vers cette issue collective.com ; que ce Monde.com s'est inventé et auquel je ne participerai pas.

Le Monde.com se présente comme un énorme écran, où l'on projette 24h/24, 7J/7, un Karaoké aux dimensions mondiales, avec sa Musik.com, si caractéristique, le Text.com qui l'accompagne et que les internautes vivants se répètent entre eux à mesure qu'ils se colorent d'une infinité de Kolor.com si belles et phosphorescentes.

On va dire ici que je tombe dans la connerie habituelle de critiquer le média qui me permet de m'exprimer. Mais je vais prouver que ce genre d'argument est une connerie habituelle. D'une, ce n'est jamais un média qui me permet de m'exprimer, deuz'io : je ne m'essprime pas, je travaille à ma singulière manière de mettre les mots les uns derrière les autres. On ne m'a encore distribué aucune autorisation de penser ou d'écrire. Ensuite, je citerai Debord répondant au même genre d'attaque, dans son film Réfutations de tous les jugements... (1975) il rapporte les propos d'un journaliste qui se demande si « dénoncer publiquement le spectacle ne serait pas entrer dans le spectacle ? » Debord, qui a très mauvais esprit, note ceci : « On voit bien ce que voudrait obtenir ce purisme si extraordinaire dans un journal : que rien ne paraisse jamais dans le spectacle comme ennemi. » Debord invente une logique nouvelle qu'on peut désormais appliquer dans pas mal de situations soi-disant ténébreuses afin qu'elles deviennent soudainement très très claires.

J'ai, moi aussi, très mauvais esprit :

Mais alors comment se présente l'obscurantisme de notre époque ? C'est simple : il se dandine par le biais de l'indignation générale qui ne change rien, qui ne mène nulle part et qui n'a d'autre but que le plaisir stérile de s'indigner en groupe. C'est l'indignation satisfaite d'elle-même, qui vit par procuration, et qui laisse à d'autres la tâche de casser les gueules. A d'autres : c'est-à-dire à personne. C'est la lâcheté la plus vile qui s'habille de vertu. « Ce sont des bêtes apocalyptiques qui n'ignorent pas ce qu'elles font ! » (Ducasse).

Programme. La société, sans esprit, en suppose toujours énormément à ses intellectuels triés sur le volet de son indigence et se hâte de penser et de parler comme eux. On ne s'intéresse à l'art et on ne fait de l'art que pour en juger, entre initiés, et jamais pour en jouir, ni faire de la vie quotidienne un enchantement quotidien. Les propositions et les programmes poétiques du 20ème siècle n'ont pas été entendus, et par là sont trahis, Rimbaud, Isidore Ducasse, Cravan, Jarry, Breton, Artaud et Debord, ceux là même qui ont permis les dérèglements dont profitent impunément tous les faiseurs de charabia, n'ont pas été lus par plus de dix poilus, du moins pas dans le texte original. Mais l'idée de Rimbaud, l'idée d'Isidore Ducasse, l'idée de Cravan, l'idée de Jarry, l'idée de Breton, l'idée d'Artaud, l'idée de Debord, ont suffi à ces traîtres pour se faire un nom, de l'argent ou de la réputation au kilo. Beaucoup de noms propres ont alors changé de sens. Je veux dire : de sens en tant que désignation d'un corps précis. On peut désormais affirmer sans rougir qu'il y a Artaud et Hartault, Debord et de Bore, Breton et Bonton, Isidore Ducasse et Lautréamont, Cravan et Crévand, Jarry et Jarie, Rimbaud et Rambaud. Il m'est apparu d'un coup, par exemple, en lisant Blanchot sur un certain R. Musil, dans le Livre à venir (dont on espère qu'il ne viendra pas) que le Musil dont j'avais lu l'excellent roman : L'Homme sans qualité ne devait pas être le Musil Robert dont parle cette charogne de Blanchot dans son livre dégoûtant, bavant au dessus du néant. Il ne pouvait s'agir que d'une erreur de frappe, d'orthographe ou d'une étourderie ; il ne parlait pas de Musil mais sûrement d'un hypothétique Roberto Mosil ou Riberto Musal ayant écrit un roman ennuyeux sur l'Autriche et dont le titre devait être assez proche de L'homme sans qualité pour que ce sucreur de fraises de Blanchot fasse l'erreur. Au départ de la révolte, il y a donc cette impression de ne pas parler de la même chose. Y' aurait-il un grand malentendu, une erreur de fond ? L'Artaud dont nous parle Deleuze ne peut être qu'un homonyme de l'Artaud du Théâtre et son double et du reste. Un certain Hartaud, dont on aurait oublié le H du début, le pauvre !, cette bévue l'empêchant de passer à la postérité via Deleuze. Et Christophe Bident, dans son livre : B.-M. Koltès, Généalogie, livre bidon, bidonnant, mais de quel Koltès nous parle-t-il ? C'est un nom courant en Alsace-Lorraine, peut-être y'a-t-il eu un hyatussse, un malentendusse, ce doit être une erreur, énorme coquille dans le titre qui devait être, à l'origine, quelque chose comme : Bertrand-Merdre Scholtès, électro-magie, à propos de l'inventeur de la marque éponyme d'appareils électroménagers.

Cette impression ne s'arrêta pas aux limites de l'art. Partout, de la rue du Faubourg du Temple, Paris Xème, au quartier Chiado de Lisbonne, en passant par la Kantstrass à Berlin, dans les rues du Barrio Sol à Madrid, en face de la Piazza di Spagna à Rome, un décalage s'épaissit, les mots, eux aussi, ont changé de sens, et dans toutes les langues, du moins sur le vieux continent. Aimer ? Rencontrer quelqu'un ? Vivre ? Jouir ? S'amuser ? A ce décalage manque encore son jargon. Qui ne saurait tarder.

A ce sujet, j'ai reçu hier un mail de Blaise Pascal où il s'exprime ainsi :

«Cher Nunzio,

On n'a pas encore pensé mes Pensées. J'ai remarqué, non sans amusement, que les verbes de mouvement « se déplacer », « partir » etc. étaient désormais remplacés par le seul verbe « bouger ». Ce qui, excusez-moi du peu, me donne raison, quand j'affirme que le réel problème des hommes c'est qu'ils ne savent pas rester tranquilles dans une chambre. Le divertissement a des beaux jours devant lui. Décris la gesticulation contemporaine et tu feras un bon livre, mon cher Nunzio. Tu vis des temps bien singuliers, sache en profiter !

A bientôt.

B. Pascal »

Il y a eu un attentat aussi plus physique que métaphysique qui nous est caché par les ruines du World Trade Center ; et qui les précédent largement. Il faut imaginer un kamikaze dans tous les cerveaux, programmé à exploser au même moment dans tous les crânes. C'est la terreur de la démocratie dans la forme très étrange qu'elle prend désormais ; dites « je » et c'est le drame, attentat-suicide dans la zone de Broca, voiture piégée dans le cervelet, attaque chimique dans le liquide céphalo-rachidien. Un petit nuage de Tchernobyl nous a traversé de part en part. Nous ne sommes plus tout à fait les mêmes.

Voulez-vous, messieurs qui vous dites libres, vous substituer à l'illusion, à l'Etat ; faire concurrence à la Bible ? Etre aussi con que dieu et son fils et sa mère et toute la sainte famille à la con. J'espère qu' In Situ ! a, au moins, comme disent les éducateurs spécialisés, « un gros conflit avec les figures de l'Autorité ».

« Il faut marcher sur la tête des Rois, la vie est courte. »

(Ce doit être ici une citation d'un vers l'envers de William Jarry dans son Henry IV ; à moins qu'il ne s'agisse là d'une citation d'une vision de l'univers à l'endroit d'Alfred Shakespeare dans son Ubu Roi ? Rien ne va plus, faites vos jeux !?).

Quelqu'un, n'importe qui ou n'importe quoi, du moment qu'il fait autorité, c'est que son image (l'idée) s'est substituée à la réalité. Accueillir son autorité c'est préférer l'image à la chose ; ce à quoi je me refuse. Il n'y a pas d'autorité, il n'y a que des images déformées qu'il faut ramener à leur triste réalité, triste selon eux. Dès que Dante fait autorité, ce n'est plus de Dante dont on parle, ou si vous voulez : on ne peut plus parler de Dante et il n'est plus nécessaire de le lire. L'autorité (Dante en SS) est l'alibi de la ku-culture, du charabia et de la poésie qui sucre des fraises au dessus du Néant avec Maurice Blanchot comme gourou.

On demande sans cesse de nouveaux livres. La subversion alors peut-être déclenchée par les livres des anciens et des moins anciens en disant ce qu'on a compris à l'instant même de la lecture. Il est évident qu'à s'approcher du texte de Dante on s'éloigne de l'image, le sol se dérobe alors sous nos pieds, un abîme nous saisit, on est émerveillé, on se dit à chaque fois : c'est la première fois que quelqu'un lit Dante. Maintenant il faut le corps pour supporter cet abîme, loin des images qui bercent les cerveaux de cette société de marmots.

Le style de la plupart des écrivains du jour est tout juste bon pour les affaires et la controverse. Il est social et jamais littéraire ou poétique. C'est la continuation du Kitch par d'autres moyens. On confond alors ce qui plaît avec ce qui est beau. Méfiez-vous des sorcières de Macbeth.

Je me place définitivement en incrédule et en coupable, in situ, à l'instant même d'une lecture. Des victimes ? Il n'y en a pas. La chose n'est pas nouvelle : « Ce qui fait que nous n'avons pas de poètes, c'est que nous pouvons nous en passer. Ils ne sont pas nécessaires à notre goût parce qu'ils ne le sont ni à nos moeurs ni à nos lois, ni à nos fêtes politiques ni à nos plaintes domestiques ». Vous vous trifouillez les synapses pour savoir qui a écrit cette horrible vérité ? C'est un certain Joubert, 1754 -1824. Un dinosaure autant le dire. A son époque, le pauvre, il ne pouvait rien y comprendre, SOS racisme n'existait pas, ni la techno, ni le Mrap, ni Aquaboulevard, ni la Gay-pride, ni les néo-gaullistes. Comment pouvait-il nous dire quoique ce soit ? Laissons ce barbare de côté !

Qui ne sait pas lire et comprendre les classiques instantanés de notre époque ne peut que faire semblant de savoir lire les classiques des époques précédentes. B.-M. Koltès, le vrai cette fois, en 1986, le disait à sa belle manière : « Les auteurs de notre époque ne sont pas moins bons que les metteurs en scène de notre époque. » Plagiat nécessaire : Les auteurs de notre époque ne sont pas moins bons que les lecteurs de notre époque.

Les nihilistes et anti-nihilistes, collègues de longue date, projettent sur leur époque leur propre misère et diagnostiquent sur autrui une maladie qui les ronge eux seuls.

C'est la loi du Marché. Quand la demande est inexistante, on n'engage pas une production, souvent coûteuse, n'est-ce pas ? Et pourtant... il y a quelques dinosaures contemporains qui, en dehors de l'offre et de la demande, également indifférents au Marché et à la Marchandise, lisent, écrivent et vivent simultanément. Ils ont l'audace de croire que la demande ne reflète pas forcément l'attente ni les besoins réels et que la littérature a toujours été formulée hors d'attente, dans la teinte de l'or, hors d'atteinte. Avez-vous déjà vu l'or de près ? Ca ne brille pas tant que ça. Ne pas confondre avec les dorures.

Un certain moi-même, écrivait il y a quelques années : « Il faut vivre au-dessus de ses moyens, et par dessus le Marché... » Je n'ai rien à ajouter à cela.

Etc. On aura compris ! C'est une mauvaise plaisanterie, « vraiment de mauvais goût », disent les poètes poétiques, « du genre à menacer ce qui reste de poésie dans le monde » disent-ils, « Vous êtes, Mr D'annubio Nunzial, m'a encore déclaré Charles Juillet l'autre jour, comme une marée noire dans la mer bleue de la poésie française, vous trouez la couche d'ozone de la poésie française », merci du compliment, bande de chiens poétiques !

La vie quotidienne, in situ, me semblait être mon issue personnelle, contre toute attente, à la vie sociale. La vie sociale ne peut pas se passer d'une cause, d'une conséquence ni d'une fin. La vie sociale, de ce point de vue est machiavélique : qu'importe les moyens ! Elle coule vers sa fin, comme la boue des grandes crues historiques, emportant ses victimes... la plupart... consentantes. Elle détruit ou contourne tout sur son passage. La vie quotidienne avec un peu de courage, c'est là, à côté, en marginal, mais pas en marge, au quotidien. La vie à côté : c'est l'époque de l'époque. C'est l'épokhê (l'interruption) de l'époque (interruption frauduleuse du Temps).

Ni d'Eve ni d'Adam entre nous, pas de chute, pas de drapeau, pas de jadis, pas de non-être, foutaises provisoires : ainsi je ne suis pas français, ni étudiant, ni boucher, ni journaliste, je ne suis pas parisien, ni d'ailleurs, je suis le fils de mon temps, je suis quotidien ; je rêve d'être interrupteur d'époque, vivant en marge mais pas en marginal.

Alors quel est mon quotidien ? Rien, dirait-on. Joie de l'attente, fumette, buvette, quequette ! Mais mon quotidien le plus quotidien : c'est Maria.

Alors comment j'aime Maria ? (Comment est toujours plus intéressant que pourquoi). Comment j'aime Maria ? Alors Comment ? Je l'aime follement mais pas comme un fou.

Petite addition nécessaire à Nadja et L'amour fou : je me souhaite d'être aimé follement mais pas par une folle. La fem-fâm-fâme est désormais le présent de l'homme H et le pire n'en est que plus certain.

Et certains jours, avec Maria, j'aperçois, au travers du nuage de Tchernobyl, écartant d'un revers de la main la poussière radioactive, quelque chose comme un âge d'or, une nouvelle Séville : « C'est à la fin du XVIème siècle et dans les vingt premières années du siècle suivant que se place l'apogée de Séville. C'est l'époque où le courant d'échange entre l'Espagne et les « Indes de Castille » atteint son point culminant, et où la postérité née du trafic achève de donner à la capitale andalouse une physionomie originale dans laquelle des traits nouveaux s'associent aux aspects hérités du passé médiéval...»

Paris, Séville et n'importe où dans le temps mais toujours In Situ ! .

Nunzio


Ecrit en Février 2004 comme si on était déjà le 26 Avril 2006.