metropolis

Situation éditoriale n°1

Imaginons un moment qu'il soit possible en France, aujourd'hui, d'ouvrir un livre de Sollers sans susciter aussitôt chez votre interlocuteur grimaces, ironie, envie, jalousie ou dégoût. Imaginons que la caducité de son oeuvre ait été démontrée. Admettons dans la foulée que les livres soient lus - contrairement à l'antienne sollersienne - et qu'il soit permis voire encouragé de lire, par exemple, Artaud, Sade ou Nietzsche au 20h, ne serait-ce que deux minutes. Faisons semblant que les choses aillent en ce sens, faisons semblant, avec Jourde, que la police sociale (ou police de la pensée, c'est la même chose) ne soit rien d'autre qu'une élucubration paranoïde, un mot malheureux, un égarement passager imputable à la débilité profonde et au gâtisme avancé du pape, du tyran, du parrain, de l'Ubu enfin de la rue Sébastien Bottin. Dans ce pays merveilleux auquel Sollers n'a strictement rien compris, dix mille livres pertinents paraissent sur Rimbaud tous les jours ; Casanova est enseigné et pratiqué dès les préparatoires ; le Niagara d'idées reçues sur Mozart s'est comme par enchantement évaporé ; les romans publiés n'ont jamais été si libres et légers ; les parcs sont bourrés de gamins se récitant du Dante par coeur ; il est enfin prouvé que 99,9% des français furent de farouches résistants, comme de tous temps d'insignes défenseurs de la liberté.

Malheur, évidemment, à qui aurait le culot d'aller à l'encontre de faits aussi avérés, malheur à qui viendrait nous démontrer que le pays des merveilles n'existe pas ou que s'il existe tout y est inversé, nuancé, complexe, trompeur, et qu'en outre, le vrai y serait, oui cela s'est dit, un moment du faux. Là évidemment, brûler Sollers ne va plus suffire, c'est une épuration de la bibliothèque elle-même qui devient nécessaire. Dans le genre paranoïaques nuisibles, vous aurez très vite à expurger, en vrac : Pound, Artaud, Céline, Burroughs et Bernhardt, Debord et Nietzsche, Muray et j'en passe. C'est fait ? Très bien, vous pouvez continuer à dormir.

Nul n'ignore que se faire comprendre, qu'attenter au refoulé collectif d'une époque comportera toujours un risque pour celui qui écrit ; les choix qu'il aura faits, les libertés qu'il aura prises, les filiations qu'il se sera reconnues, ses amitiés, son goût surtout s'il le considère comme le nec plus ultra de son intelligence, finiront toujours bien par lui être reprochés. Reproches, condamnations, censures, autocensures. Difficile d'y échapper, à moins de parvenir à imposer un non (son propre nom aussi bien) radical à la négation. Ce que fait Paradis de bout en bout. Ce que fit In Situ ! d'emblée. Mais oui !

Inutile de dire que ce non qui est un oui du seul fait de dire non à la négation (ou à la dénégation comme vous voudrez) ne doit pas passer, c'est Don Giovanni envoyé en enfer pour avoir dit non au repentir, pour avoir dit oui à sa vie, pour avoir affirmé, en connaissance de cause, que la sagesse ne viendrait jamais.

L'enfer existe et il n'existe, bien évidemment, qu'ici bas. On peut d'ailleurs imaginer que l'entrée du Commandeur, ses injonctions au repentir, les flammes, le chant des damnés ne soient en réalité qu'une mise en scène, un merveilleux stratagème de Don Giovanni pour se débarrasser enfin, une bonne fois, du trio infernal affectif hystérique et social : j'ai nommé Donna Anna, Don Ottavio, Donna Elvira, c'est énorme mais ça marche, tout le monde y croit, la morale est sauvée, Don Giovanni sait que la crédulité à cet endroit est cosmique, il s'esquive vite par un escalier dérobé, une calèche l'attend à l'extérieur, le soleil se lève, il respire, il est la liberté libre.

Raphaël Denys