metropolis

Jeff Buckley ou le délit d'angélisme.

Jeff BuckleySeconde journée très ensoleillée à Paris, je me rends à la pointe est de l'Ile-Saint-Louis, je m'allonge sur un banc bercé par la beauté simple de Pergolèse dans l'interprétation d'Andreas Scholl et Barbara Bonney. Les pigeons se jouent une scène d'amour, les arbres attendent les premiers bourgeons. Tout est calme, reposé, sauf l'agitation habituelle d'une grande ville.
Sortant de ce moment de rêve, j'écoute au casque les 20 premières minutes du concert donné par Jeff Buckley à l'Olympia il y a 10 ans. A la sortie de Grace (1), il avait vingt-sept ans et comme il avait vingt-sept ans et qu'il était un génie, il parvenait à amenuiser le taux de morbidité ambiante, à rehausser de sa palette vocale et viscérale, les tonalités pourpres sang lilas des blues folkeux réalistes qu'il s'appropriait.
Une impression sourde tarde à dévoiler sa substance... je réprime une tristesse, probablement depuis longtemps. Sur « Eternal Flame », sa voix se meurt en cris désespérés, lâchant à tout va, jouant le tout pour le tout, ces mots qui supplient la mort - Death - Death - Death ! de venir le prendre, l'emmener bien loin de ce crime-cauchemar bien trop bien organisé. A l'époque, Jeff se suicide lentement sans le savoir, ou bien trop sensible pour oser se l'avouer dans le miroir, se pique au jeu du héros, idole consumée au petit feu des vengeances et qui s'éteint violemment de s'être vendu aux puissances du monde. Quand on est jeune tout va vite... on laisse faire... quand on vieillit tout s'accélère encore... on perd souvent le courage de laisser les fils de notre vie se défaire...
Jeff tutoyait les anges en sifflotant, comme certains peintres parlaient aux arbres, lors d'une ronde de nuit, en secret. Le déni des pesanteurs de l'époque (simulacre du mouvement vital), sa vie vécue, vue par le prisme de la matière, son corps, vécu comme un outil organique qui transcende l'horizontalité supposée du temps... tout cela devait être réduit au néant, être accablé. On suicide l'homme en le privant de sa sève. On suicide l'homme si on le pousse à gangrener sa plus haute vision de lui-même. Bien sûr qu'on est, ad nauseam, responsable des grandeurs & déliquescences de nos vies ; mais en renversant tous ses points d'appui, certains l'ont sciemment mis hors-jeu. Sénèque aimait prévenir : « Si tu ne sais plus où tu vas, aucun vent n'est le bon. » Jeff prenait soin qu'un silence l'accompagne dans tout ce qu'il accomplissait. Mais de quelque côté que l'on se retourne, il arrive souvent, dans une vie, que le faux ait pris la place du vrai. Je connais des chanteurs qui meurent d'entendre sourdre le mensonge dans leurs voix.
Du moment qu'on est dans la vie, toutes les formes de musique doivent exister. Y compris la forme tragique. Y compris la forme éthérique. La musique de Jeff Buckley ne fut jamais morbide, jusqu'au jour où il décide de l'appuyer sur le doute, et non plus sur sa foi. Sa force tragique - ce pont qu'il tissait entre des énergies contraires, est subitement devenue morbide, la joie d'être l'avait quitté. - Toute dépendance est une limitation.
Que celui qui me lit sache combien j'ai aimé sa puissance aérienne, sa réinvention spontanée des forces qui traversent l'atmosphère et frappent la surface de la Terre. Sa prétention était non artificielle, légitime et non conditionnée. Il possédait le courage de celui qui s'éveille en se souvenant tous les jours de sa fin. C'était un être de création, quand tant d'entre les humains préfèrent vouer une vie à la destruction. Son entendement était existentiel, global, en permanence accordé à la pulsation de la vie.
Je revois la scène d'où je suis : Un crime organisé, mijoté, espéré va se répandre tel un poison meurtrier dans son organe vital - Il clamera au tout New-York, traversant son calvaire, qu'il ne sera plus le même désormais, qu'il a perdu sa voix... etc. etc. S'il parvient à nouveau à composer, ce sera pour décocher ses flèches, à défaut de pouvoir, par nature, tirer à boulets rouges. Jeff se relève chaque matin avec une dette accrochée à son dos d'un million de dollars ! lui, le séraphin chantant à tue-tête des alléluias de pure grâce au tout venant à la figure sympathique... Je le vois se réveiller... crépuscule de l'Idole, cela lui fait mal dans la gorge... la frustration devient physique... il se souvient du concert vociféré hier soir... du public qui n'entend rien... en redemande... corrida sanguinaire sous des spots surchauffés... mais aussi, comme une nostalgie bleue, un flash de désespoir, je le vois rêvant ses années d'insouciance où rien n'était encore arrivé à lui, si ce n'est le miracle de la musique.
Ah ! le saut quantique qu'il a effectué à New-York ! prodige du destin ! New-York, Mecque des artistes inspirés... Jeff habitait le présent comme peu de ses contemporains, cela lui ouvrit les portes de l'admiration, sans qu'il puisse s'apercevoir de la fosse commune qui se creusait sous ses pieds, trop occupé à voler dans des sphères idéales...
Jeff se plaint dans une interview que ses « protecteurs », son producteur... avec une perverse méticulosité de branleur... s'amusent, abusent de lui en l'envoyant chaque soir pendant 2 ans, oui, je dis bien 2 années, sans répit, s'épuiser autour du globe, money-money, en chantant les mêmes 10 chansons. Il va seul, bien seul au casse-pipe, comme on finit sa vie entouré de bouteilles vides et de malentendus. Alors cette voix d'or, tout d'un coup, devient insupportable, crispée, outrée exagérément par des actes de bravoure - vocalises de suppliciés - désormais exigées par monsieur-madame-tout-le-monde, fans d'existences broyées et qui font la couverture des médias.
Je peux voir dans le concert filmé à Chicago, autour de son visage pâle, une aura salie par la douleur, chaîne autour du cou, et le recours - sans doute par péché d'orgueil - aux excitants chimiques qui vous font le teint délavé. Il faut tenir la note à tout prix (les vieux chanteurs respiraient de l'éther...), endommager son capital vocal au mépris du futur, d'une voix sonore, vibrante, riche d'harmoniques rares... Mais comment faire quand l'être s'effondre par l'intérieur ? Combien de temps faut-il à un homme pour apprendre à renoncer simplement, à virer sa vie à 180° sans reluquer avec mélancolie ses années de jeunesse ?
Ce qui m'indigne, me rend presque colérique au plus haut point, c'est l'extrême hypocrisie qui prévaut dans cette société à ne reconnaître le talent que lorsque des indices de torture mentale ou physique se déclarent, apparaissent au grand jour, le plus souvent par médias interposés. O monde, ton cirque tourne en rond sans jamais trouver son centre de gravité. Quel refoulement ? quelle pulsion de mort ? correspond à ce désir de voir notre élite sensible, la plus capable d'ouverture au monde, au merveilleux du monde, se déchirer l'âme sur cette place publique ornée d'un bel échafaud, bien comme il faut, qu'a toujours été la télévision ? Trop de journalistes transis du seul registre mineur... « Qu'ils z'y aiment se gargariser du malheur de l'autre ! » comme on dirait en dialecte savoyard...
Jeff, armé de son goût sûr, ressuscita dans la musique dite populaire, la magie expressive du beau chant. Il serait sans nul doute allé plus loin. Jadis on appréciait la vocalise aérée, la légèreté dans le geste, la musicalité, l'esprit d'invention du chanteur - tout ce qui caractérise le Jeff de Sin-é (2).
Il y a plus de 150 ans, Duprez revient d'Italie, avec dans sa gorge, la fameuse couverture napolitaine. Il force une mode nouvelle, avant d'épuiser, il n'a pas 38 ans, son organe vocal. Nourrit, son collègue à l'Opéra de Paris, mis au ban par l'audience parce qu'il se targue de continuer dans la voie ancienne, décide à son tour d'aller se ruiner le potentiel sonore en Italie. Convaincu de ne pouvoir retrouver sa voix de velours, il choisira la porte étroite d'où l'on ne revient pas. Entrons dans le 19ème siècle, les deux pieds devant.
Le basculement d'époque, de l'ancien au nouveau monde (j'engage ma parole : 1789) fît exiger comme nouvelle « esthétique », par tous les publics : la lourdeur, le pathétique, le cri d'un corps en pleine suffocation comme nouveau canon de brutalité. Je n'appartiens pas à ce monde qui fait de son élite intuitive de la chair à charnier. Une preuve : Mozart finit sa vie dans une misère matérielle notoire, et tout Vienne en jouissait. Je dis je n'appartiens plus, mais, je n'ai, en somme, jamais pu croire, à cette société née sur les cendres de crimes jugés nécessaires et bien fondés.
Il y aurait tant à dire, à écrire sur, par exemple, cette attitude gauchiste qui, très probablement, condamna Nick Drake et sa musique au désintéressement général de son époque. Liverpool convient bien mieux comme lieu de naissance, qu'un parcours dans une école distinguée... qu'un style Elisabéthain renouvelé... une classe naturelle secrètement jalousée.
Jeff, Jimi, Jim, Tim (3) ont payé de leurs vies cette folle liberté qui, comme le Temps, défie toute loi.
« Qui ne dit mot consent» répète inlassablement l'adage inscrit sur les murs épais des consciences.

David Laurens Atria,
Paris, le 19 mars 2005.


Notes:

(1) Son premier et unique disque édité de son vivant (1994).
(2) Sin-é est ce café de Tribeca où il débute, aujourd'hui fermé.
(3) Jeff Buckley, Jimi Hendrix, Jim Morrison & Tim Buckley, le père de Jeff.




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Jordi Savall : La Folia.

Jordi SavallCette ancienne danse portugaise des paysans (ayant parcouru un long chemin) ira jusqu'à inspirer Lully et Marais, en devenant un de leur objet favori pour les variations. Se pourrait-il que cette Folia (nom donné à la danse qui signifie vain, fou, sans cervelle, qui a la tête vide...), - fondement bien connu sur lequel les musiciens (à travers le 17ème siècle et une bonne moitié du 18ème) (de toutes les nations) pouvaient improviser ensemble sans aucune barrière de langage ou de tradition musicale - ; se pourrait-il qu'elle soit notre « blues européen » sur lequel tout instrumentiste en herbe pratiquait ses gammes, son sens mélodique, pour créer un dialogue ? N'est-il pas bien venu de ressusciter cette danse de cour ibérique où coups d'archets flûtés, nerveux, cadencés, festoient avec les cymbales, tambourins ou encore autres sonnailles accrochées aux pieds des mains, et qui chantent en leur langue des versets pleins d'allégresse ? Jordi Savall est un maître, et c'est un maître parce qu'il a étudié son instrument et la musique, en observant les variations d'atmosphère de l'hiver à l'été. « Cantadme por vida vuestra en portuguesa folia la causa de su alegria », soit « chantez-moi, pour votre vie, en une Folia portugaise, les raisons de votre joie. » - Et moi de penser candidement : « A quoi bon une musique qui ne vous ferait pas perdre la raison le temps d'un voyage, changer d'humeur comme les saisons ? La force rythmique de cette musique (où tout semble improvisé) oblige les sens à de légères altérations... à des séquences d'accords des corps secoués par la basse obstinée... Ici la furia des violes de gambe (on n'en sort pas indemne) ; ici la douceur contrastée du théorbe accouplé au clavecin martelé comme un tambour où tout concourt à cette subtile ivresse que fait le raffinement. Quiconque voudra se vanter de ne pas battre du pied(illico prestissimo), sera sommé de m'offrir une bouteille de pinard espagnole - et je lui montrerai sans honte, coeur en extase, comment monter sur une table à faire swinguer des castagnettes ! Et c'est toute la Péninsule - coup de pieds au cul, qui insulte nos danses militaires soumises au diktat sans humour des machines et qui renvoient chacun à son isolement. Ici on chante les raisons de notre joie ; ici on progresse sur des cordes en nylon... et c'est le pas de traviole, ou pas gagné, si vous l'voulez... celui qui nous empêche d'être fatigués les uns des autres, pauvres corps d'infortune, pour avancer vers la nuit noire, de clarté en clarté.