
I.
Réponses nunzièsques aux questions denysiennes.
En quoi, selon toi, In Situ ! va-t-il ou peut-il se différencier de tout le caca littéraire franco-français ambiant ?
Par l’humour, en traitant tous les sujets qui lui plaît, d’une manière intempestive. En abordant toute chose de la seule manière valable par les temps qui courent : sérieusement
mais sans esprit de sérieux. Par la qualité pure de nos textes et la mauvaise foi la plus crasse de nos jugements. Par une méchanceté toute nietzschéenne, celle qui « développe
l’esprit ». Par-delà le bien et le mal, justement. Le corps en feu la tête froide.
Dans quelle filiation ton travail littéraire est-il ou se veut-il ?
Il ne veut rien, il est, et étant, il est au carrefour de plusieurs forces...non pas contradictoires, mais indifférentes...toujours métaphysiques, où en est-on avec le fait d’être ?
Alors quoi ? Voilà la seule question valable. Et pourquoi ça ne nous suffirait pas ? Etc. Et ces forces non pas contradictoires, mais indifférentes, prennent toutes sortes de nom
d’oiseaux, Sterne, Tsunami, Sollers, Vih, Kundera, Céline, Picasso, Bacon, Vivaldi, la tempête de décembre 99, Mozart, Bach, Maradona, Chico Buarque, Janequin, le nuage de
Tchernobyl, Couperin, Rembrandt, Ellis, les femmes noires comme des évènements historiques, Sade, Debord, grippes aviaires, Van Gogh, Cravan, Breton, j’oublie probablement
le plus important...
Comment réagis-tu à l’emploi récurrent du terme « nihilisme » dans le lexique de la soi-disant avant-garde littéraire contemporaine ?
Ce qu’ils appellent « Nihilisme » est le énième faux espoir ou le énième démon d’une énième Eglise réformiste. Le « Nihilisme » et sa critique n’ont été inventés que pour
permettre à certain de continuer à vivre, pour se sauver non pas du Néant, mais de l’être, car c’est de cela qu’il s’agit, toujours, de l’être et non du néant, qui n’est pas, par
définition. Le « Nihilisme » et sa critique sont encore un tour de passe-passe pour éviter d’être. Ils appellent « Nihilisme » leur pauvreté, leur manque d’ «être», alors qu’il
faudrait seulement appeler cela « la misère de certain », la leur, et non celle de toute une époque. C’est le terme d’une engeance dégénérée qui est fatiguée d’être et qui le
projette sur toute une époque, qui ne se sent plus être, qui est comme anesthésiée. Nihilisme, dans leur bouche, veut dire : nostalgie d’un temps meilleur, passé ou même futur,
nostalgie, c'est-à-dire : espoir d’un monde meilleur ; voilà le genre de mensonges qu’ils cachent derrière leur mot fétiche qui ne définit pas du tout leur époque mais l’essence de
leur pauvre vie. C’est de la magie noire qui passe pour de la pensée, du Charabia travesti en science.
Où veux-tu en venir ?
A être pendant que j’y suis...si c’est possible...
Peux-tu me résumer succinctement la trame de ton prochain roman ?
Non.
Quelle place occupe la musique dans ta vie ? De quel instrument aimerais-tu jouer ?
Toute la place. La viole de gambe, si la plume n’était pas le plus bel instrument.
Quelle place occupe l’errance dans ta vie ?
L’angle mort, toute la place que n’occupe pas la musique.
Combien de femmes escomptes-tu… ?
Toutes celles qui auront le malheur ou le bonheur d’être à mon goût !
Un mot sur le mot « révolution » ?
C’est le mouvement orbital d’un corps céleste autour d’un autre d’une masse supérieure. C’est Sade écrivant exactement ce dont personne ne veut entendre parler. C’est
Debord quand il dissout l’I. S. C’est désormais la chose la plus répandue qui soit. Ce n’est plus la question, la révolution n’a plus lieu d’être. Ou alors c’est exclusivement un acte
solitaire et secret, une situation dans le temps où l’on en arrive à refuser l’hospitalité d’une sorte de néo-Noé malgré le déluge. C’est refuser l’hospitalité de l’Arche de Noé qui
nous est tendue 24h sur 24h, comme si il y avait quelque chose à sauver.
Un mot sur le désir ou l’amour, comme tu voudras.
L’amour ? C’est une vaine coquetterie de la haine, c’est une vieille fille qui nous ment sur son âge.
Qui, quoi, où et comment ?
De tout temps. J’écris. Réfléchis. La musique. Qui fit. Fait. Fera. Ma vie.
Qu’entends-tu dans le mot « réactionnaire » ?
Un mot de plus en plus employé à tort et à travers par la bien-pensance archi-réactionnaire de droite et de gauche en passant par le centre pour désigner tout ce qui doute
du bien fondé du nivellement et de l’indifférenciation généralisés.
Trouves-tu notre époque pire que les autres ?
Ni plus ni moins obscurantiste que les autres…
Es-tu polyphonique et si oui par quoi cela se traduit-il dans un corps ?
Au fond, être polyphonique, c’est tout simplement être. Être rassemblé sur soi-même dans une égalité sensorielle absolue (souvenez-vous d’Artaud). Je ne suis, en effet, que
parce que je suis multiple (ô bienheureuse schizophrénie !), constitué d’une infinie de parties, elles-mêmes perçues, vécues, simultanément, harmonieusement, non
contradictoirement. A chaque désir, un corps différent. Personne ne se doute de rien, je dois être sur la bonne voie.
Penses-tu qu’on puisse vivre plusieurs vies dans une vie ; si oui, comment ?
A chaque désir, un corps différent ! Voilà tout !
As-tu encore des illusions à perdre ?
Sans doute, mais elles me redoutent, et par conséquent se cachent et se taisent…
Quelle stratégie pour l’avenir proche ?
Retourner des paroles aux actes. Prendre des dénominations claires pour fixer les rangs. Distinguer les positions pour organiser logiquement.
Ton alcool préféré ?
Le Jack Daniel’s (sans glace !).
Que penses-tu de ces vers de Khayyâm : « Mal faite une fois, elle ne peut-être refaite, la réputation ; / Fais la fête, notre voile de décence est déchiré au point/
Que jamais nous ne pourrons y faire une réparation ! »
Le « malheur » aujourd’hui est que la vie mondaine et sociale d’un artiste est devenue autant sinon plus importante que son œuvre elle-même. A la limite, l’oeuvre ne porte
plus que sur cela, ou du moins n’est créée qu’en fonction de cela. Un rien, vous savez, suffit à faire votre mauvaise réputation. Vous existez un peu trop, et voilà. Je nous souhaite
donc d’exister par nous-mêmes, mauvaise réputation ou pas.
Prochaine destination ?
Paris, évidemment ! A moins que vous ayez mieux à me proposer.
Comment vas-tu ?
Ma joie, désormais, ne s’appuie sur aucun phénomène, aucun déplacement, aucune rencontre ni forme d’expression choisie par le Soi…
Est-il une chose qui a particulièrement retenu ton attention aujourd’hui ?
La beauté de femmes naturellement sexy.
En tant que musicien, que souhaites-tu apporter à In Situ !
Des rencontres articulées, sonorisées, dans des lieux inédits. Pour que la poésie sorte de l’écrit, investisse un champ d’action, trouve son lien naturel avec la musique, la vie en
mouvement.
Un mot sur Proust que tu es en train de lire en ce moment ?
L’être humain se coiffe de mots nouveaux, change de mode, de costume tous les 10 ans ; mais sa nature jalouse, hypocrite, bienfaisante, malveillante, vacillante, superficielle
jusqu’à la bêtise, ne change décidemment pas.
Peux-tu me dire, succinctement, quelle forme a pris ta foi, si foi il y a chez toi, au cours de ces deux dernières années ?
Je ne crois plus en rien. Je me suis consciencieusement appliqué durant 10 années à suicider chacune de mes illusions. Est-ce que le pigeon connaît le ressentiment à l’égard de
la vie (j’en vois qui baisouillent devant ma fenêtre…) ? Je suis fils des étoiles, du vent, du soleil, de la lune. Ma vie n’est qu’une célébration de l’existence. Mes compositions :
une louange. Mes poèmes : un remerciement.
Je ne crois en rien. La croyance se fonde sur une tradition historique, une religion organisée, une doctrine enseignée. Qui peut vivre, se lever chaque matin, posséder le goût de
vivre ad vitam aeternam, sans adorer une idole (religion, parti, vedette, secte, père, mère…) ?
J’ai foi en ce mouvement qui va, nous traverse, continuera sans nous son déploiement irresponsable dans une pure gratuité.
Comment résonne en toi le mot « nihilisme » ?
Aller là où le vent m’emporte, sans la maladie de penser : voilà où m’a mené des années d’investigation. Nous ne sommes rien, pas grand-chose, néant. M’en rendre compte
libère mon potentiel créatif, affectif, érotique, lyrique. Voir une absence de signification en toutes choses me permet de voir la chose pour ce qu’elle est. Tristes âmes humaines
qui s’accrochent partout à un ordre ; souhaitons leur d’anticiper le prochain déclin. Ce vendeur de journaux, assis sur une caisse devant la vitrine, n’ajoute rien ni ne retire rien au
vaste monde. La lune s’enfuit sans honte ce soir. S’abîmer dans la contemplation : telle est mon aptitude. Regardant le ciel depuis plusieurs heures, j’ai vu combien j’étais
immense.
Quelle boisson, alcoolisée s’entend, prises-tu par-dessus tout ? Et pourquoi ?
Boire du vin transfuse en moi un peu du sang de mes ancêtres. La couleur pourpre appartient au peuple italien. La bière fait pousser le ventre ; le vin pousse nos vérités à surgir.
Certains naissent enthousiastes.
Peux-tu m’esquisser ce que serait selon toi l’enfer, s’il existe ?
L’enfer c’est se distinguer de ce que l’on observe. C’est partir en quête d’un sens qui s’échappe par défaut. L’enfer n’existe qui si on accorde une seconde d’importance à
cette pensée.
Quelle place occupe la dérive dans ton quotidien ?
La vie est mouvement. C’est sans doute la seule affirmation honnête. Un corps, un esprit immobilisé n’est pas en vie : cqfd ? Chaque jour je marche, médite, crée, siffle,
chante une mélodie – l’air de rien.
Un mot, peut-être, sur ta prochaine composition ?
Elle est déjà née.
Je l’attends sans attendre.
Es-tu catholique ?
Oui et non. Oui dans la mesure où ma seule demeure est celle de l’art le plus libre et qu’aucune autre institution religieuse n’en a permis de plus grand. Non dans la mesure
où nous sommes en 2006 et que j’estime que c’est une erreur métaphysique des plus graves de s’inscrire, en tant qu’être, dans une institution religieuse, quelle qu’elle soit.
Un mot sur le libertinage.
Ce n’est qu’un mot.
Qu’est-ce qui te manque dans la littérature contemporaine ; quelle peut être ta place ?
Il manque un nouvel art baroque en français, il manque un roman en français qui soit un carnaval, l’inversion de toutes les fausses valeurs existantes, derniers lieux du
débordement de la parole dans un monde qui voudrait tout contrôler en amont et éviter tout débordement. Il manque ma place, il manque mes œuvres ; elles arrivent et ce
sont elles, et elles seules, qui vont me diversifier.
Ressens-tu une angoisse particulière à voir le temps filer ? (si oui, pourquoi ?)
Une angoisse ? Disons plutôt une sensation particulièrement vive ; quelques chose qui me dépasse et me déborde, qui m’entraîne dans sa course folle, se joue de moi comme
d’un pion sur « l’échiquier de l’être » cher à Khayyâm.
Pourrais-tu définir par différents adjectifs cinq formes de l’amour ?
David, je n’ai pas grand-chose à ajouter à mon texte Maria et le reste..., qui traite de cela, de l’amour comme voyage, comme élément du flux continuel de la vie. Je n’ai rien
à dire de nouveau sur l’amour.
Un mot sur la Bible.
Aujourd’hui, une française qui s’est convertie à l’Islam m’a affirmé que La Bible était un tissu d’incohérence ; comme si le Coran était limpide et d’une logique implacable.
La Bible est un texte merveilleux et qui doit rester dans la sphère du merveilleux, on devrait lire la Bible et le Coran comme on lit L’Iliade et l’Odyssée, mais il n’en est rien, ils
ont besoin de croire au Père Noël. Ma lecture de la Bible est celle d’un romancier, d’un poète. Dieu lui-même n’y croit plus ; mais eux si... c’est du harcèlement divin, ou j’m’y
connais pas !
Connais-tu la jalousie ?
Oui, j’ai découvert ce sentiment vers 22 ans, avec Masako, cette beauté japonaise que tu as rencontré une fois. Et puis avec Maria, la plus belle brésilienne de Paris,
bien entendu, mais toujours légèrement, avec distance, avec ironie ; ce n’est pas entièrement désagréable. C’est un piment. Si l’on sait être raisonnable dans les doses,
la jalousie prend alors le goût et l’effet du gingembre, piquant et aphrodisiaque.
Qu’est-ce que l’amitié pour toi ?
Je n’en connais que de deux sortes. Celle née dans l’enfance, indélébile, étrange. Et la notre, zone de subduction, un rift dans une époque donnée, un interruption du temps,
un échange d’énergies et de forces, trois bateaux pris dans une tempête. L’amitié, qui n’est encore qu’un mot, ne m’intéresse qu’incorporée; l’amitié c’est David, c’est
Raphaël, et peu d’autres.
Regrettes-tu de n’avoir pas fait une carrière de footballeur ?
Non. Mon plaisir a pratiquer ce sport n’a jamais diminué, c’est le sport le mieux pensé : air de jeu, règles, ballon rond, jeu de pieds, hors jeu, jeu de jambes, feintes de dribbles,
feintes de tir, feintes de passes, petit pont, crochet, grand pont, coup du sombrero, roulette, râteau, coup franc, tir, penalty, arbitre de champs, arbitres de touche, corner,
stade, la bêtise des supporters, gardien de but, louche, tir en pleine lucarne, dribbles chaloupés, belle alchimie. Et puis : Maradona, le génie individuel au beau milieu du collectif,
Romario et sa nonchalance trompeuse, Garrincha et sa jambe trop courte, Boninsegna, cette anguille de l’Italie championne du Monde 82 en Espagne. J’aime les grands joueurs
qui font la différence à eux seuls. C’est, de plus, le sport le plus télégénique et le plus métaphorique. J’aime autant le regarder que le pratiquer. Seul la boxe me parait aussi
saisissante comme métaphore. Cravan était poète et boxeur, je serai poète et footballeur.
Est-ce que le mot « providence » résonne en toi ?
Non. Pas de hasard non plus. Seulement des coïncidences, des incidences simultanées, des percutions et des répercutions ; la tectoniques des êtres et des situations.
Voilà ce qui résonne en moi. La théorie du Chaos appliquée à l’être : un petit évènement mineur et sans pourquoi entraînant les causes et les conséquences, les confondants,
nous laissant confondus, ahuris, pantois, cois, bouche bée, bras ballants.
Qui, quoi, où et comment ?
L’Être, Parce que, Dans les mille univers conscients et inconscients, Par Amour !
Qu’entends-tu dans le mot « réactionnaire » ?
C’est la modernité de Rimbaud qui se place devant toutes les avant-gardes, les progressismes idéalistes, les pseudos révolutions collectives minées par la nature ambivalente
de l’homme. Il est, lui, devant le peloton, puisqu’il est né avant les siècles. Pédalez sec chers comploteurs…
Trouves-tu notre époque pire que les autres ?
Il n’y a jamais eu mieux ni pire. (C’est l’un des voiles les plus tenaces.) Debord : « Il ne serait pas possible d’être ensemble plus tard, et ailleurs qu’ici. Il n’y aura jamais de
liberté plus grande. »
Es-tu polyphonique et si oui par quoi cela se traduit-il dans un corps ?
Mon sang est une mélodie, ma vue en est une autre ; mes jambes : un contrepoint ; mon cerveau : une fugue perpétuelle ; mon foie : un demi-soupir ; mon cœur : un chant ailé.
Penses-tu qu’on puisse vivre plusieurs vies dans une vie ; si oui, comment ?
Si les poètes disent vrai et que le temps n’existe pas ; alors nous avons tous été Mozart un instant.
As-tu encore des illusions à perdre ?
Tout est sacré ; rien n’est sacré.
Quelle stratégie pour l’avenir proche ?
- Ne faisant rien ; il n’y a rien qui ne se fasse.
Ton évangile apocryphe préféré ?
L’évangile de Thomas.
Ecoute ces logions :
Jésus disait :
Reconnais ce qui est devant ton visage et ce qui t’est caché te sera dévoilé.
Il n’y a rien de caché qui ne sera manifesté.
Ou encore :
Si la chair est venue à l’existence à cause de l’esprit,
c’est une merveille,
mais si l’esprit est venu à l’existence à cause du corps,
c’est une merveille de merveille.
Mais moi, je m’émerveille de ceci :
Comment cet Être qui Est,
peut-il habiter ce néant?
Ou encore :
Il disait :
- Soyez passant.
Mais aussi :
Ce que tu entends d’une oreille,
dis-le à une autre oreille,
proclame-le sur les toits.
personne n’allume une lampe
pour la mettre sous le boisseau
ou dans un endroit caché,
mais la met sur le lampadaire
afin que, du dedans et du dehors,
on voit sa lumière.
Que penses-tu de ces vers de Khayyâm : « Mal faite une fois, elle ne peut-être refaite, la réputation ; / Fais la fête, notre voile de décence est déchiré
au point/ Que jamais nous ne pourrons y faire une réparation ! »
L’homme trouve sa liberté en se foutant d’être ridicule.
Prochaine destination ?
L’exubérance, la sérénité.
Un mot sur le libertinage.
Contrairement à Midas, c’est en merde et non en or que le vulgaire transforme tout ce qu’il touche. Et le libertinage, notamment. Inutile de dire qu’à l’époque démocratique,
le libertin (ou prétendu tel) se trouve à cent lieues de ce que furent les Théodore de Viau, les Cyrano, les Saint-Evremond, les Diderot, les Denon, les Dorat, les Nerciat, et
j’en passe ! L’échangiste, le sado-masochiste, le fétichiste a suppléé l’esprit fort qui n’était rien d’autre, dans le fond, qu’un anarchiste avant l’heure, un amoureux du langage
et de la séduction, un homme (ou une femme) parfaitement imperméable à la religion, aux illusions, qu’il s’agisse de Dieu ou du sexe ou d’amour d’ailleurs. Ecoutons
Crébillon le fils : « On disait trois fois à une femme qu’elle était jolie, car il n’en fallait pas plus : dès la première, assurément elle vous croyait, vous remerciait à la seconde,
et assez communément vous en récompensait à la troisième. » A distiller de toute urgence dans tous les lycées français, il va sans dire…
Que comptes-tu apporter à la littérature du 21e siècle (sachant qui si c’est pour ne rien apporter, tu préfèreras t’abstenir) ?
Relisez le Testament d’Artaud et tirez-en toutes les conclusions que vous voudrez…
Comment en es-tu venu à lire Bossuet ?
Il y a dix ans de cela, j’ai étudié de près les 17 et 18è siècle français, je ne vois donc pas très bien comment j’aurais pu contourner un monument pareil. L’Aigle de
Meaux, disait-on, et pour cause. Un très grand bonhomme, à tous égards, humain (voir ses lettres à sœur Cornuau), mais féroce (voir l’affaire des quiétistes), couillu,
sanguin, le seul à pouvoir rivaliser avec Sade. Que ne furent-ils contemporains ! Ils le sont en moi, c’est déjà ça…
Qu’est-ce qui t’émeut (je ne pense pas me tromper) dans le lynchage de Louis XVI ?
Pardon, pas le lynchage, mais l’exécution ! D’ailleurs ça n’est pas l’exécution de Louis XVI en tant que telle qui m’émeut mais le récit qu’en fit Michelet dans son Histoire de
la révolution française. Michelet, né en 1798, et qui donc n’a pu assister à cette folie meurtrière, fait partie, comme Tocqueville, de cette génération qui la première pensa la
révolution dont les tenants et aboutissants étaient (sont encore) loin d’être saisi dans toute leur ampleur (Michelet entreprit son Histoire de la révolution parce qu’il pressentait
les troubles politiques de 1848). Michelet et Tocqueville, indispensable état des lieux. Le 21 janvier 1793, la brume et le silence pèsent sur l’actuelle place de la Concorde.
On perçoit juste comme les couinements du porc qu’on égorge. C’est Louis qu’on pousse vers la guillotine. Michelet est à mes côtés, rien ne bouge, les cœurs cessent de battre.
Tout à coup, la lame tombe, le roi est mort. Le spectacle n’a pas eu lieu. Dieu est mort et la religion triomphe…
Pourrais-tu affirmer : Plus sa vie est romanesque, plus l’écrivain est passionnant ?
Si romanesque signifie rocambolesque, non. L’existence de Kafka n’a rien de franchement rocambolesque et pourtant…
Quel rapport à la négritude ?
Quasi aucun. Je n’ai jamais mis les pieds en Afrique. J’ai été élevé par des blancs. Voici 31 ans que je ne suis entouré que de blancs. Tant de blancheur à de quoi éblouir,
vous ne croyez pas ?
Pourquoi ce jusqu’auboutisme, cette frénésie lorsque tu décides de t’encanailler ?
En ce qui me concerne, je ne m’explique pas les choses, et encore moins cette chose, d’un point de vue psychologique. Je suis une force et en tant que telle je n’ai aucune limite.
Es-tu nihiliste ?
Pas d’insulte s’il vous plaît.
Un mot sur ce livre que tu écris.
Mieux qu’un mot, un passage : « De la chambre du 3è étage, on aperçoit très largement le ciel, je viens de mettre l’enfant au lit, bisous bonsoir, le bleu se dégrade vite, une
paix profonde, l’air, le silence, un je ne sais quoi m’envahit et me remercie d’être toujours là. C’est vrai que j’aurais pu me suicider au fond, me résigner, me ranger, mais non.
Je n’attends rien, ni de l’époque, ni de la gesticulation ambiante ; la musique est ma bénédiction, le sommeil mon guide. A force de non-vouloir (ou de non-agir, c’est la même
chose), votre contingence physique devient une machine à voyager dans le temps ; l’histoire totale et individuelle ne font qu’un ; il suffit d’une âme et d’un corps pour l’accueillir.
Je ne lutte pas, ne revendique rien ; que le mauvais roman en cours continue avec ou sans moi, n’a plus aucune importance. Mon job ? Parler les voix de ceux qui parlèrent en
mon nom lorsque je n’étais pas. Qui je suis ? Un affamé d’histoire à une époque atteinte d’amnésie. Et puis ? Je redescends rejoindre Lise au salon, servez-vous, faites comme
chez vous, jeune étudiante, intelligente, yeux pétillants, souriants, elle sait que je sais qu’elle sait que nous savons, mais malgré tout baisé furtif comme si de rien n’était, bonne
nuit, je rentrerai tard. »
Es-tu catholique ?
Longue histoire ! Je suis attaché à l’Eglise catholique pour des raisons affectives, esthétiques, philosophiques (je n’entrerai pas ici dans les détails), raisons qui, bien entendu,
ne suffisent pas à faire de moi un chrétien encore moins un croyant. Pour aller au fond de votre question (inconvenante au possible, il faut bien l’avouer), je demanderais en
l’occurrence :
- Si oui ou non je crois en un seul Dieu, Père Tout-puissant, Créateur du ciel et de la terre, et de tout ce qui est visible et invisible ?
- Bon allez, pourquoi pas.
- Et en un seul Seigneur, Jésus-Christ, Fils unique de Dieu, engendré par le Père avant tous les siècles, Lumière de Lumière, vrai Dieu de vrai Dieu, engendré,
non créé, consubstantiel au Père, et par qui tout a été fait ?
- Oui là, absolument !
- Et Qui pour nous, hommes, et pour notre salut, est descendu des cieux, s'est incarné du Saint Esprit et de la Vierge Marie, et s'est fait homme ?
- Là, je n’en suis pas tout à fait sûr.
- Et Qui a été crucifié pour nous sous Ponce Pilate, a souffert et a été enseveli, Qui est ressuscité le troisième jour selon les Ecritures ?
- Je suis foutu…
- Et Qui est monté aux cieux et siège à la droite du Père ?
- Recalé...
- Et Qui revient en gloire juger les vivants et les morts, et dont le règne n'aura pas de fin ?
- Damné !
- Et en l'Esprit Saint, Seigneur, qui donne la vie, qui procède du Père, qui, avec le Père et le Fils, est adoré et glorifié, qui a parlé par les prophètes ?
- Ouf, un peu d’air !
- Et en l'Eglise une, sainte, catholique et apostolique ?
- Cela va de soi, la communion des saints est l’une des merveilles du catholicisme.
- Si je confesse un seul baptême pour la rémission des péchés ?
- Oui, oui !
- Si j'attends la résurrection des morts et la vie du siècle à venir ?
- Pas besoin d’attendre, la résurrection est ici et maintenant.
Alors dites-moi, suis-je catholique ?