metropolis

Atelier du roman OUI, LES MAÎTRES ANCIENS SONT DES ARBRES À ABATTRE.
par Nunzio d'Annibale

Le rendez-vous était pris avec Gloria, une merveilleuse ghanéenne du Ghana, à 03h00 du matin, ni plus ni moins, à la Préfecture de Bobigny, ville où elle habite et où doivent se rendre de toute façon tous les habitants du département de Seine St Denis qui souhaitent renouveler leur carte ou leur titre de séjour pour pouvoir ainsi continuer à séjourner légalement sur notre territoire national. Je dis notre par habitude, par réflexe, même si ce territoire en question, la France, ne m'est jamais apparu comme mien, et encore moins comme notre et même toujours comme étranger. Mais l'habitude, c'est connu, nous fait dire n'importe quoi, 24h sur 24, 7j sur 7, et ceci est aussi vrai dans mon cas que dans tous les autres cas qu'abrite notre sinistre territoire national, comme on dit, par habitude, mécaniquement. Et d'ailleurs à peu près tout ce qui se dit sur ce territoire national sont des âneries formulées par habitude, par réflexe, mécaniquement. Voilà bien ce que je pensais au moment où le taxi me déposait devant la Préfecture de Bobigny, à 2H47 précise, où j'avais pris rendez-vous avec Gloria, ghanéenne du Ghana, à 3H00 du matin précise, précisément avec elle, car étant encore ghanéenne elle avait besoin de renouveler son titre de séjour pour continuer à séjourner sur le territoire national, comme on dit habituellement, par réflexe ou par habitude mais toujours mécaniquement. Je pensais à tout cela en claquant la porte arrière de ce taxi qui venait de me faire payer l'heure et le lieu au prix fort et pendant que j'entendais derrière moi le taxi en question démarrer et même partir pour entuber ailleurs un autre client que moi en lui faisant payer l'heure et le lieu, je cherchais de tous côtés du regard la belle Gloria, ghanéenne du Ghana, qui aurait dû déjà se trouver là, ici même, sur cet infime partie du territoire national que représente la Préfecture de Bobigny dont la laideur, sans commune mesure, dépassait l'entendement et établissait, on le voyait au premier coup d'oeil, une sorte de record mondiale indépassable du kitch bureaucratique. Et cherchant ainsi Gloria partout et de tous côtés Gloria ne brillait, partout et de tous côtés que par son absence. Fatigué, ahuri par l'heure et par le lieu, comment dirai-je, par l'absurdité de l'heure et par la laideur du lieu, je restais tout un moment planté là devant la Préfecture de Bobigny, les bras ballants, bouche bée, coi, fatigué et ahuri par l'obscurité et l'absurdité de l'heure dirai-je mais aussi et surtout par l'extrême laideur du lieu qui me donnait la nausée.


Le testament d'Artaud
Non, rien n'explique, à priori, cet intérêt croissant pour l'oeuvre d'Artaud : hormis l'époque, la passion du verbe, et le sexe, nous n'avons rien en commun. Je suppose donc que ceci explique cela­ ; qu'une distance ait été nécessaire ; l'identification impossible, non souhaitée et non souhaitable d'ailleurs ! Question d'égard, d'écart, voilà tout. Oh pour ça voui, des amis me disent, m'affirment, m'assurent, me certifient qu'Artaud est de plus en plus lu - noyons le poisson ! - ; comme si ma question visait à savoir si cela est lu, plutôt que de savoir - ô simple curiosité ! - comment cela est lu ; j'entends, à partir de quels fonds, et selon quelles perspectives... D'autres encore ont eu la gentillesse de me mettre en garde : touche pas à ça gamin, pas pour toi, trop dangereux, trop brûlant, vade retro Antonin Nalpas ! Obscure, mystique, insaisissable, martyre, désaxé, délirant, coprolalique, schizophrène, ténébreux, éminemment dangereux !... J'ouvre Artaud et je lis : Les Sociétés se croient seules et il y a quelqu'un... Ou encore : Il est une manière d'entrer dans le temps sans se vendre aux puissances du temps... Ou encore : Ce que les gens pensent n'a rien à voir avec ce qu'ils disent et font et ce qu'ils pensent est une force hideuse... ou encore : dans ce monde-ci, à part le fait d'avoir un corps, de marcher, de se coucher, de veiller, de dormir, d'être dans l'ombre ou la lumière (et même la lumière est douteuse), tout est faux. Fou Artaud ?... Oui et non, noria de malentendus... forêt obscure ?...

Je vais montrer qu'il n'en est rien.